Le meurtre du soldat britannique à Londres était-il un acte "terroriste"?

Quelle est, donc, cette définition du "terrorisme" qui englobe cet épouvantable acte de violence mais exclut les actes commis par les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés?

(NB:les liens renvoient tous à des billets en anglais)

Deux hommes se sont livrés hier à un acte de violence abominable dans les rues de Londres en utilisant, semble-t-il, un hachoir de boucher pour assassiner un soldat britannique.
A la suite de déclarations de témoins selon lesquels les criminels auraient crié "Allah Akbar" pendant le meurtre, et d'une vidéo montrant un des meurtriers évoquant l'islam et exprimant le désir de se venger de la violence exercée par le Royaume-Uni contre les musulmans, les grands médias et les responsables politiques britanniques ont aussitôt qualifié cette agression de "terrorisme".
Que cet acte ait été barbare et abominable ne fait aucun doute, mais, étant donné la signification juridique, militaire, culturelle et politique du terme "terrorisme", il est important de se demander si ce terme s'applique à cet acte de violence.
D'abord, pour qu'un acte de violence soit qualifié de "terrorisme", beaucoup disent que ce doit être un acte délibéré commis sur des civils.
Ceux qui veulent différencier la violence dans laquelle sont engagés les pays occidentaux de celle employée par les "terroristes" le définissent ainsi: "certes, nous tuons des civils, parfois, mais nous ne les prenons pas délibérément pour cible comme le font les 'terroristes'".

Mais, dans le cas présent, tout comme pour l'attaque de Nidal Hasan contre une base militaire de Fort Hood, la victime de la violence était un soldat d'un pays en guerre, pas un civil. Il était stationné dans une caserne tout près de l'endroit où a eu lieu l'agression.
Le tueur a dit clairement qu'il savait qu'il s'en était pris à un soldat quand il a ensuite déclaré: "ce soldat britannique, c'est œil pour œil, dent pour dent".

Les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés n'ont cessé de tuer des civils musulmans ces dix dernières années (et avant cela, également) mais ceux qui défendent ces gouvernements soutiennent que cela ne peut pas être qualifié de "terrorisme" parce que ce sont les combattants, et non pas les civils, qui sont visés.
Est-il possible que quand les pays occidentaux tuent des civils musulmans, ce ne soit pas du "terrorisme", mais quand des musulmans tuent des soldats occidentaux, là, ce soit du "terrorisme"?
Curieusement, les États-Unis ont même emprisonné des gens à Guantanamo et ailleurs pour "terrorisme" alors qu'ils ne sont accusés que d'avoir eu recours à la violence contre des soldats US qui ont envahi leur pays.
Certes, le soldat qui a été tué hier n'était pas en uniforme, ni engagé dans le combat au moment de l'agression.
Mais il en est de même pour l'immense majorité des assassinats perpétrés par les États-Unis et leurs alliés au cours de ces dix dernières années où les gens sont tués chez eux, dans leur voiture, au travail, pendant leur sommeil (en fait, les US ont redéfini le terme de "militant" en "tout homme en âge de porter les armes dans une zone de combats".

En effet, lors d'une audience de la commission sénatoriale sur les armées concernant les assassinats par drones, le général James Cartwright et le sénateur Lindsey Graham étaient tous deux d'accord pour dire que l'armée US avait le droit de tuer ses ennemis même pendant leur sommeil, qu'"on n'est pas obligé de les réveiller avant de les tuer" et en faire un "combat à la loyale".
Quand on déclare que la terre entière est un champ de bataille (ce qui inclut Londres) et que tout "combattant" (défini dans son sens le plus large possible) est une cible légitime – comme l'ont fait les États-Unis - alors, comment le meurtre d'un soldat d'un pays engagé dans cette guerre, aussi abominable soit-il, peut-il être considéré comme un acte terroriste?
Quand j'ai demandé ce matin sur Twitter quels aspects spécifiques de cette agression en font du "terrorisme", étant donné que c'est un militaire qui a été tué, la réponse la plus fréquente que j'ai reçue est que "terrorisme" signifie "tout acte de violence destiné à réaliser un changement de politique, ou, plus spécifiquement, forcer une population civile à changer de gouvernement ou de politique par peur de la violence".
Parce que, expliquait-on, un des agresseurs ici avait déclaré que "la seule raison pour laquelle nous avons tué cet homme c'est parce que des musulmans sont tués tous les jours" et avait proféré des menaces en disant: "vous autres, vous ne serez jamais en sécurité. Changez de gouvernement", le but de cette violence était de provoquer un changement politique, ce qui en faisait du "terrorisme".
C'est au moins une définition cohérente.

Mais, alors, cela ne comprend-il pas l'immense majorité des actes violents auxquels se sont livrés les États-Unis et leurs alliés au cours de ces dix dernières années?
Qu'était, donc, l'offensive "choc et stupeur" menée par les États-Unis/Royaume-Uni contre Bagdad si ce n'est une campagne pour intimider la population avec une vaste démonstration de violence pour les forcer à se soumettre aux armées d'invasion et à cesser de soutenir le régime de Saddam?
C'était, de toute évidence, son objectif fonctionnel et même son objectif déclaré.
Cette définition conviendrait également pour les bombardements aériens massifs de villes allemandes pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Elle engloberait également les milices d'Amérique Centrale qui assassinaient des civils, soutenues, financées et armées par l'administration Reagan tout le long des années 1980, les escadrons de la mort au Bangladesh entraînés et financés par le Royaume-Uni, et d'innombrables autres groupes soutenus par l'occident qui ont employé la violence contre les civils pour mettre en œuvre leurs desseins politiques.
Les attaques actuelles de drones ont, sans aucun doute, pour effet, et l'intention est claire, de terroriser les populations locales afin qu'elles cessent d'héberger et de soutenir ceux que l'occident considère comme des ennemis.
Le régime cruel de sanctions que l'occident a imposé à l'Irak et à l'Iran, qui tue un grand nombre de personnes, a clairement pour objectif de terroriser la population pour lui imposer de changer la politique de ses gouvernements, voire de changer de gouvernement.
Comment peut-on décider que l'agression de Londres entre dans la définition du terrorisme, mais pas les nombreux actes de violence commis par les Etats-Unis, le Royaume Uni et leurs alliés et partenaires? Comment est-ce possible?

Je sais que cette mise en garde vitale va tomber dans l'oreille d'un sourd pour certains, mais rien n'est justifiable dans cette affaire. Un acte peut être abject, cruel, et complètement indéfendable sans être du "terrorisme": en effet, la plupart des pires atrocités commises au XX°s, depuis l'Holocauste jusqu'aux massacres délibérés perpétrés par Staline et Pol Pot et à la destruction massive de la vie humaine au Vietnam, ne sont pas normalement qualifiés d'"actes de terrorisme".
Se demander si un acte répond aux critères du "terrorisme" n'est absolument pas vouloir le justifier, ni même le minimiser. Cela devrait aller de soi, mais ce n'est pas le cas.
La raison pour laquelle il est si important de poser cette question, c'est qu'il y a peu de termes – si ce n'est aucun – qui contiennent ce poids à la fois politique, culturel et émotionnel que revêt le terme de "terrorisme.
Quand il s'agit d'actes commis par les gouvernements occidentaux, un ange passe, et cela justifie pratiquement tout ce que ces gouvernements veulent faire. C'est un terme utilisé pour déclencher les guerres, se livrer à des opérations militaires incessantes, envoyer des gens en prison pour des dizaines d'années, voire à perpétuité, prendre pour cible des suspects pour les exécuter sans les juger en bonne et due forme, dissimuler les actions gouvernementales derrière un mur du silence, et aussitôt façonner l'opinion publique dans le monde entier.
Il est important de savoir quelle est la définition du terrorisme, ou bien s'il existe une définition fiable et cohérente. C'est très important.

Il y a pléthore d'études qui montrent que ce terme n'a pas de définition claire ou qui soit appliquée de façon systématique (…). Il est impossible de ne pas en conclure que le terme de "terrorisme" n'a pas de véritable définition à ce stade autre que "violence à laquelle se livrent des musulmans en représailles aux violence commises par les occidentaux contre les musulmans".
Quand les médias ont commencé à dire qu'il y avait "des signes indiquant que ce crime pouvait être un acte terroriste", il est clair, semble-t-il, que ce qu'ils voulaient vraiment dire, c'est qu'" il y a des signes indiquant que les criminels étaient des musulmans poussés par les griefs politiques contre l'occident" (au début du mois, un musulman britannique âgé était tué à coups de couteau, personne n'a qualifié cette agression de "terrorisme").
En d'autres termes, ce terme ne semble pas avoir d'autre fonction que de, à la fois, légitimer dans un but propagandiste la violence des pays occidentaux contre les musulmans et de délégitimer toute violence commise en représailles contre ces pays.

Dernier point: au lendemain des attentats de Boston, j'écrivais que les auteurs de pratiquement tous les récents attentats "terroristes" contre l'occident, qu'ils aient ou non atteint leurs objectifs, évoquaient comme motif la violence incessante exercée par les pays occidentaux contre des civils musulmans. Il est indéniable que l'islam joue un rôle important dans le fait que ces personnes soient disposées à se battre et mourir pour ce qu'elles pensent être une cause juste (tout comme le christianisme, le judaïsme, le bouddhisme, et le nationalisme poussent certains à être prêts à se battre et à mourir pour leur cause).
Mais la cause principale de ces attentats, ce sont les griefs simplement politiques, à savoir la conviction que se livrer à la violence contre les pays occidentaux agressifs est la seule façon d'empêcher et/ou se venger de la violence de l'occident qui tue des civils musulmans. Et on peut ajouter l'agression de Londres à cette liste qui s'allonge sans cesse.

Un des deux criminels a déclaré devant la caméra: "la seule raison pour laquelle nous avons tué cet homme c'est parce que des musulmans meurent tous les jours" et : "nous sommes désolés que des femmes aient dû être témoin de cela aujourd'hui mais dans nos pays, nos femmes doivent assister à la même chose". Comme je l'ai sans cesse répété, mettre cette motivation en avant ne justifie en rien un tel acte. Mais il est loin d'être étonnant.

Michael Moore résumait sarcastiquement sur Twitter la réaction des occidentaux au meurtre de Londres:

"je suis scandalisé de constater qu'on ne peut pas assassiner des gens dans des pays étrangers sans qu'ils cherchent à nous assassiner!".

La nature humaine ne vous permet simplement pas de soutenir votre gouvernement quand il commet d'importants actes de violence dans de nombreux pays du monde et ensuite de vous préserver totalement des représailles contre cette violence.

Aveux sur les drones

Dans une déclaration qui n'est pas sans rapport avec cette affaire, le gouvernement US admettait hier pour la première fois ce que tout le monde sait depuis longtemps, à savoir qu'il a assassiné quatre citoyens musulmans US avec des drones au cours de la présidence d'Obama, dont un adolescent américain dont tout le monde s'accorde à dire qu'il n'était coupable de rien. Comme l'indiquait hier le journaliste d'investigation Jeremy Scahill (le personnage central du film qui va sortir prochainement "Dirty Wars", réalisé par Richard Rowley), qui a enquêté sur les assassinats secrets commis par les US contre les musulmans: "cet aveu omet complètement d'expliquer pourquoi les Etats-Unis ont tué autant de non-citoyens américains innocents lors des frappes de drones au Pakistan et au Yémen".

En relation avec toutes les questions évoquées ici, voir la bande annonce du film "Dirty Wars ici (en anglais). Et la critique du film faite par Glenn Greenwald ici. Et, pour en savoir plus sur l'auteur, consulter les chroniques de Glenn Greenwald sur le Guardian (très intéressantes et très humaines, dommage qu'elles soient souvent si longues, je les traduirais bien, à l'occasion ).

Please, Mr Greenwald, can you make your articles a bit shorter so I can translate them for my friends? ;-)