Sadaf Rahimi à l'entrainement (à gauche)
Les boxeuses afghanes. A gauche, Sadaf Rahimi (Photo Andrea Bruce/ Noor Images for Time)

L'héritage des JO de Londres

Les pionnières du sport en Afghanistan se voient refuser l'entrée au Royaume Uni

La "Tony Blair Faith Foundation" fait honneur à … la Journée Internationale des droits des Femmes"
— Tony Blair Faith Foundation ("Fondation qui prône le dialogue interreligieux), 5 Mars 2013.

C'est à l'ancien Premier Ministre britannique, Harold Wilson qu'on attribue cette citation: "une semaine c'est très long en politique", aurait-il dit en parlant des sables mouvants sur lesquels reposent les priorités en politique.
Eh bien, si une semaine, c'est longtemps, 12 ans, c'est un millénaire.
Vous vous souvenez de l'avalanche des déclarations politiques qui exprimaient leur inquiétude vis-à-vis de l'assujettissement des femmes afghanes à l'époque de l'invasion d'octobre 2001? Le tsunami de documentaires, d'articles, de livres sur leur calvaire, qui ont contribué à justifier une autre invasion — en réalité pour des minéraux qui représentent des milliards de dollars, un pays à la position stratégique et un oléoduc.

Il est utile d'en rappeler quelques-unes.
En novembre 2001, la première dame des Etats-Unis, Laura Bush, prononçait le discours présidentiel hebdomadaire à la radio, affirmant que "la lutte contre le terrorisme était également une lutte pour les droits et la dignité des femmes (afghanes)".
Le département d'état marquait son intervention par un document de 11 pages sur la "guerre contre les femmes" menée par les talibans.
Hilary Clinton parlait de "post-talibanisme" "où les droits des femmes seraient respectés".
Ensuite, le PM britannique, Tony Blair, annonçait que les aides à l'Afghanistan dépendraient du rétablissement des droits des femmes et des jeunes filles.
Le général Colin Powell affirmait: "les droits des femmes ne sont pas négociables".
Huit ans plus tard, les responsables politiques du Royaume Uni disaient encore publiquement que les droits des femmes étaient un motif de guerre.
Mark Malloch Brown, ancien ministre d'État au Foreign and Commonwealth Office (Affaires étrangères), chargé de l'Afrique, de l'Asie et des Nations unies, après avoir été administrateur du Programme des Nations unies pour le développement, affirmait en 2009:

"Les droits des femmes sont une des raisons pour lesquelles le Royaume Uni et beaucoup d'autres en occident se sont lancés dans la guerre en Afghanistan. C'est un sujet très important pour nous et pour l'opinion publique".

Dans un discours important, la même année, le ministre des affaires Etrangères de l'époque, David Miliband, déclarait que les relations entre le Royaume Uni et l'Afghanistan étaient un "partenariat" (27 July 2009).
Faisons un bond en avant jusqu'au 8 mars 2013, Journée Internationale des droits des Femmes: l'ONU avait, cette année, choisi pour thème: "le programme sur le genre prend de l'élan".
La veille de la Journée Internationale des droits des Femmes, l'équipe féminine de boxe de Kaboul qui devait participer à diverses manifestations pour marquer cette journée, se voyait interdire l'entrée en Grande-Bretagne par les services de contrôles aux frontières.
Les associations, qui avaient depuis longtemps organisé l'accueil, les diverses rencontres et avaient collecté des dons pour la visite de ces trois jeunes femmes remarquables, qui avaient réussi à venir à bout des restrictions des plus conservateurs de la culture afghane, exprimaient leur irritation.
C'est le comble de l'ironie que cette déception et les restrictions sur les déplacements de l'équipe aient été imposées, non pas par les mollahs en Afghanistan, mais par les mollahs de Whitehall.
Et, il se trouve que le "mollah" suprême qui dirige la police des frontières est une femme, la ministre de l'Intérieur Theresa May.
Le 7 mars, la Fawcett Society d'East London, une des filiales de la Fawcett Society, organisation britannique qui milite pour les droits des femmes, écrivait à tous ceux et celles qui avaient participé à l'organisation de cette journée:

Nous regrettons amèrement d'avoir à vous apprendre par ce mail que les trois boxeuses qui allaient arriver au Royaume Uni pour les manifestations de samedi "Combattre pour la liberté - l'Afghanistan contre le Royaume Uni" … se sont vu refuser les visas d'entrée et ne pourront donc pas être présentes samedi pour le combat contre les boxeuses britanniques. Cette manifestation est annulée.
A la veille de la Journée Internationale des Femmes, nous pensons à nos sœurs d'Afghanistan et du monde entier qui sont notre source d'inspiration.

C'était la deuxième fois que les services britanniques de contrôle des frontières à Delhi refusaient des visas d'entrée au Royaume Uni à Sadaf Rahem, Fahima Mohammad et Shabnam Rahman. Les deux boxeuses étaient en route pour le Royaume Uni pour s'entrainer et combattre, invitées par la Fondation "Women in Sport" à l'occasion de la Journée Internationale des Femmes.
Cette décision a provoqué des réactions indignées – c'était "complètement ridicule" et "en contradiction avec les idéaux de l'"héritage des JO" de 2012, à propos duquel le Département de la Culture, des médias et du Sport avait déclaré qu'il viserait à:
- Faire de la Grande Bretagne une grande nation sportive
- Faire des émules
- Témoigner de l'héritage multiculturel de Londres.

Les jeunes femmes ont dû retourner une seconde fois aux services de contrôles aux frontières britanniques à Delhi – on ignore pourquoi ce n'est pas dans les compétences de l'ambassade de Grande-Bretagne à Kaboul de délivrer ces visas, cela éviterait des frais énormes à des gens qui habitent un pays ravagé par la guerre, et où la vie pour la plupart d'entre eux est particulièrement difficile.
Tous les documents officiels et les papiers d'identités requis, ainsi qu'une lettre de recommandation rédigée par le "Centre of Peace and Unity", leurs soutiens de longue date en Afghanistan, ont été présentés – et rejetés.
Les jeunes filles pensaient qu'elles auraient quand même leurs visas et qu'elles pourraient se rendre à l'aéroport pour prendre l'avion pour Londres. Au lieu de cela, elles sont retournées à Kaboul, complètement découragées.
Au temps pour les objectifs de l'"héritage olympique", dont l'"héritage multiculturel".
Margaret Pope, fondatrice de "Women in Sport", qui a collecté des dons pour cette visite, dit être terriblement déçue et elle ajoute:

On nous fait croire, surtout ici, au Royaume Uni, qu'on a ouvert des perspectives pour des personnes comme Sadaf Rahem, Fahima Mohammad et Shabnam Rahman, qui cherchent à réaliser leurs ambitions sportives. On a beaucoup parlé de l'héritage des Jeux et des droits des femmes dans le sport, mais aujourd'hui, ce n'est pas le cas pour ces filles.

Malgré le fait qu'il avait été bien précisé aux autorités que le but de la visite, c'était le sport, et que le séjour de ces femmes, qui sont toutes les trois étudiantes, était entièrement financé par Women In Sport, elles leur ont refusé l'entrée en prenant pour prétexte qu'elles n'étaient pas en mesure de prouver leur situation financière en Afghanistan et que la Haute Commission craignait qu'elles n'y retournent pas à la fin de leur séjour au Royaume Uni.
Melanie Brown, une ancienne employée humanitaire qui a réalisé un documentaire "Fighting for Peace” ("Combattre pour la Paix") sur ces femmes, dit:

je ne sais pas combien de fois elles ont dû se battre pour pouvoir poursuivre leur activité sportive. Elles ont, malgré tout, continué à boxer, ce qui leur a permis d'acquérir un excellent niveau et de représenter leur pays dans des compétitions internationales.
Malgré cela, face à la bureaucratie du Royaume Uni, elles sont impuissantes. Ce refus de visa sera pour elle une déception terrible. Ils pourraient aussi bien avoir une case à cocher disant: "vous êtes afghane? Pas la peine!.

Rahimi, Mohammad et Rahman devaient également s'entraîner avec Jane Couch, la première boxeuse britannique à avoir obtenu une licence, et assister à une vente aux enchères à Londres pour collecter de l'argent pour leur salle de sport à Kaboul.
La fondation n'a pas du tout le moral, mais n'a certainement pas baissé les bras et compte bien se battre pour les faire venir ici cette année combattre pour la liberté.
(…)
Melanie Brown dit:

Quand on voit qu'ils obligent les Afghans à se rendre dans un troisième pays pour faire des demandes de visas et les font attendre des semaines avant de leur donner une réponse, on pourrait en conclure cyniquement que c'est une façon de décourager tout le monde sauf les très riches de venir faire un séjour au Royaume Uni.

Elle n'avait pas tort. À peine une semaine plus tard, le 14 mars, le Guardian titrait: (la ministre de l'Intérieur) Theresa May assouplit les lois sur l'immigration pour les chefs d'entreprises et ceux qui ont des diplômes de haut niveau" (voir note plus bas).
En septembre 2010, aux Nations Unies, à New-York, le PM David Cameron déclarait:

Soyons clairs, on ne peut pas avoir une économie forte, des sociétés ouvertes et des systèmes politiques qui s'adressent à tous si on exclut les femmes.

Le ministre des Affaires Etrangères, William Hague a dit: "il ne faut pas oublier les femmes".
Juste après l'invasion, le PM d'alors, Tony Blair, déclarait à la télévision: "Nous ne nous défilerons pas comme l'ont fait les autres tant de fois avant cela".
Entre l'ancien et l'actuel premier ministre, la Grande Bretagne s'est, de toute évidence, défilée: elle a claqué la porte au nez des femmes et les a laissées dehors.

Felicity Arbuthnot est une journaliste spécialiste de l'Irak. Auteure avec Nikki van der Gaag, de "Bagdad" dans la collection "Great Cities", sur les grandes villes du monde, publiée par World Almanac books, elle a également collaboré à deux documentaires sur l'Irak qui ont été primés : Paying the Price: Killing the Children of Iraq" de John Pilger, et "Denis Halliday Returns" réalisé pour la télévision irlandaise.

Autre article de l'auteure que j'ai traduit - et c'est aussi sur les JO de Londres, mais sur un autre sujet.

Notes

  • "Theresa May assouplit les lois sur l'immigration pour les chefs d'entreprises et ceux qui ont des diplômes de haut niveau"

(rapide résumé de l'article)
De nouvelles mesures, qui prendront effet à partir du 6 avril permettront à un millier d'étudiants étrangers qui ont obtenu une maîtrise en administration des affaires (MBA-master of business administration) et à tous ceux qui terminent leur doctorat de rester travailler en Grande-Bretagne pendant 12 mois.
Pour les chefs d'entreprise, pas de gros changements, puisqu'ils avaient déjà la possibilité de faire venir des employés qualifiés dans le cadre des accords de transferts au sein des entreprises. Toutefois, la ministre a également décidé de supprimer un test d'anglais destiné aux cadres supérieurs des entreprises qui gagnent plus de 152,100 livres (175000€) par an, venus en GB à la suite d'un transfert et qui souhaitent prolonger leur séjour.

Photos

voir les photos des boxeuses afghanes tirées du documentaire "fight for freedon", cité plus haut et publiées ici.

Sadaf Rahimi à l'entrainement
D'autres photos, ici.

Dans un gymnase délabré et sous-équipé de Kaboul, 30 jeunes femmes font de la boxe actuellement. Dans le contexte d'une société patriarcale fermée, ces jeunes boxeuses ont dû se battre contre leur famille et contre la société pour avoir le droit de continuer à boxer.
L'une d'entre elles, Sadaf Rahimi, a représenté l'Afghanistan lors de rencontres internationales et a failli participer aux JO de Londres.
En effet, en février 2012, on lui avait annoncé qu'elle bénéficierait d'une "wild card", une invitation exceptionnelle accordée aux pays qui, sans cela, ne pourraient pas participer aux jeux car leurs athlètes ne sont pas d'un niveau suffisant.
Le même mois, elle partait s'entrainer en GB dans un camp d'entraînement spécial de la Fédération Internationale de boxe, où elle se frottait aux championnes du monde entier. Il était clair qu'elle n'était pas au même niveau qu'elles. Mais ce n'est qu'un peu plus d'une semaine avant les Jeux, le 18 juillet, que la Fédération Internationale de boxe a décidé de ne plus lui accorder la wild card, disant que boxer contre des athlètes beaucoup plus fortes qu'elle risquait de la mettre en danger.
Malgré sa déception, elle reste optimiste pour les prochains JO.