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Les féministes peuvent bien être sexy et drôle, c'est la colère qui change le monde

Betty Friedan a transformé le féminisme car elle n'avait pas peur de choquer les hommes. Vouloir plaire à tout le monde ne sert à rien.
Ce mois-ci, ayant décidé qu'après 10 ans passés à donner dans le lyrisme concernant le féminisme, il était grand temps que je lise des œuvres théoriques, j'ai donc acheté un exemplaire de "La Femme mystifiée" (The Feminine Mystique), l'œuvre-phare de Betty Friedan,publiée il y a cinquante ans de cela.
La Femme mystifiée, c'est l'expression qu'a inventée Friedan pour qualifier l'image improbable de la femme américaine parfaite des années 1960: déesse domestique, mère dévouée, amante disponible, épouse fidèle. Le livre décrit avec colère le mensonge qui a été vendu à Friedan et à ses contemporaines – à savoir, que la bataille pour l'égalité des genres avait été gagnée, et que tout ce qu'il en était ressorti, c'est que les femmes bénéficiaient de la liberté qu'offrait la condition de femme au foyer; la seule chose qui pourrait les combler.
Friedan revient fréquemment sur "le problème sans nom", expression qu'elle utilise pour parler du malaise que ressentent les femmes qui subissent cette oppression à qui on explique que c'est ça le bonheur.
Il y a eu des critiques pertinentes sur la Femme mystifiée – comme le fait que Friedan ne parle des femmes de la classe ouvrière que pour suggérer qu'elles pourraient servir de nounous pour atténuer le mal-être que ressentent les femmes de la bourgeoisie – mais cela reste une œuvre révolutionnaire majeure. Quand je l'ai lue, j'avais l'impression de voir ces femmes se pencher sur leurs poignets pour y voir apparaitre les chaînes, des chaines que, jusqu'alors, elles n'avaient pas constatées.
Cette semaine, le New York Times publie plusieurs lettres de femmes âgées pour lesquelles la lecture de l'œuvre de Friedan a représenté une expérience qui a transformé leur vie.
Pour moi, ce qui est le plus étonnant et le plus déprimant, c'est de voir combien la Femme Mystifiée est encore d'actualité aujourd'hui.
A nous, les femmes de ma génération, on nous abreuve également de mensonges pour nous forcer à être dociles. On nous raconte qu'on nous estime, jusqu'à ce qu'on accuse de viol un homme adulé.
On nous dit que nous sommes égales aux hommes, mais c'est encore nous qui avons les emplois mal payés et non rémunérés.
On nous dit qu'on nous respecte, mais, pourtant, nous sommes toujours harcelées dans la rue, traitées comme des objets et ridiculisées dans les médias, et poursuivies par les qualificatifs de harpie ou de mégère et traitées d'hystériques dans nos relations personnelles.
Comme celui de Friedan, notre féminisme est étouffé par l'idée que les batailles ont été gagnées, et que nous sommes libres de profiter de l'égalité dans toutes les facettes autorisées par les hommes. Il y a des signes de renaissance du féminisme: les "marches des salopes", les projets concernant le harcèlement et la chosification des femmes dans les medias, ainsi que les universités d'été féministes : tout cela montre qu'une nouvelle génération de femmes lutte contre les mensonges qu'on veut leur faire gober.
Mais, en même temps, la pole-dance, un des styles de féminisme qui plait aux hommes,et qui a fait un terrible flop dans les années 1990, semble renaitre sous une autre forme.
Peut-être, alors, le féminisme contemporain est-il à la croisée des chemins: parallèlement aux universités d'été, nous avons le féminisme fanfaron et viril de Caitlin Moran, qui semble se limiter à des tas de remarques spirituelles sur le sexisme sans jamais le placer dans le contexte de l'oppression sociale.
Parallèlement à chaque campagne contre la chosification, il y a le féminisme "Sex and the City", tel qu'il est incarné par un mouvement naissant en Amérique qui s'est baptisé "féministes sexy", qui nous rassure sur le fait qu'on peut croire à l'égalité des genres et encore payer des sommes folles pour se faire arracher les poils du pubis.
Pour moi, si être sexy et drôle se sont les deux piliers d'un nouveau mouvement féministe, on ferait aussi bien de prendre nos cliques et nos claques et rentrer chez nous tout de suite.
A la base, le féminisme doit manifester sa colère. Il doit manifester sa colère parce que les femmes se font encore balader. Comme les femmes dans " La Femme mystifiée ", on nous fait croire à l'égalité dans une société où les dés sont pipés pour nous, politiquement, socialement et économiquement.
La fonction la plus fondamentale du féminisme doit être de montrer que le sexisme n'est pas un accident, mais que c'est la conséquence inévitable d'une société structurée pour favoriser les hommes. Les blagues sur le vagin et le réconfort de savoir qu'on n'a pas à renoncer au rouge à lèvres ne suffisent pas. Pour le dire crûment, un nouveau féminisme ne doit pas avoir peur de faire chier les gens.
Le féminisme sexy et drôle est motivé par la crainte que le féminisme n'avancera jamais s'il n'est pas attrayant. Cela fait longtemps maintenant qu'on répète aux féministes que leur message ne sera pas entendu par les masses si celle qui le fait passer ressemble à une lesbienne en colère qui hait les hommes et qui hurle dans la salle d'un séminaire sur les études de genre.
Mais il faut que nous prenions conscience que le féminisme populaire, non menaçant, est voué à l'échec également. Dans un système patriarcal - et si vous êtes féministe, vous reconnaissez que nous vivons en plein dans ce système – ce qui est populaire et non-menaçant, c'est ce que les hommes jugent acceptable.
Quand les féministes choisissent de plaire à tout le monde, ce qu'elles font, en fait, c'est qu'elles cherchent à plaire aux hommes, dans la mesure où la culture dans un système patriarcal est définie par les valeurs et les normes masculines.
Le féminisme qui choisit la popularité au détriment de sa propre intégrité ne peut qu'échouer, car il va forcément reproduire les problèmes-mêmes contre lesquels il lutte. Peut-être les déclarations récentes de Maran, où elle affirme que, porter des talons hauts, c'est une incitation au viol, en sont-elles la preuve.
Friedan a transformé le féminisme parce qu'elle a écrit un livre qui allait droit au cœur des femmes et qu'elle ne craignait pas d'énerver les hommes en faisant cela.
Une vieille femme de 82 ans écrivait dans le New York Times cette semaine que "La Femme mystifiée" lui avait fait prendre conscience qu'elle n'était pas "anormale" de ressentir une sorte de malaise. Les femmes aujourd'hui s'indignent qu'on les force à se sentir anormales si elles ressentent un malaise quand on les siffle, les traite comme des objets ou les ridiculise.
L'objectif des féministes doit être d'utiliser cette colère pour créer quelque chose de mieux, pas pour la contenir avec un féminisme qui plait à tout le monde, mais ne change rien. …………………………………………………………………………………………………………………………...........

Note perso

Je n'ai pas décidé de me consacrer uniquement à des sujets qui concernent les femmes (et autres "minorités" écrasées par le patriarcat), évidemment. Mais pour le reste de l'actu, c'est plutôt la routine: les bombardements, les guerres, les drones, la torture et … la France qui s'y met elle aussi, et les Français qui redemandent des kakis qui sentent bon le sable chaud.
On serait désespéré-e à moins que ça.
Ce qui ne veut pas dire que c'est plus rose côté patriarcat Vs le reste du monde.
Mais il se passe quelque chose, en effet, de ce côté-là et on ne peut pas dire que ce soit forcément réjouissant.
Il n'y a qu'à voir les attaques incessantes de la droite (notamment aux US, où elle est particulièrement virulente) et les tergiversations de la gauche, qui ne veut pas s'aliéner l'électorat féminin tout en ménageant le patriarcat.
Aujourd'hui, on voit divers mouvements "féministes" fleurir un peu partout, mais, par leur côté excessif et ostentatoire, leurs revendications ponctuelles et leurs opérations de charme, détournent-elles le public des revendications de féministes "historiques", comme semble le dire Ellie Mae O'Hagan?

On a vu une recrudescence de misogynie et d'homophobie – et la hargne du patriarcat, de gauche comme de droite - avec les débats sur le "Mariage pour tous" (qu'on retrouve partout dans le monde où la question est en débat). Et, hélas, les analyses documentées des mouvements féministes et LGBT ont été occultées par les bêlements, non seulement de la droite dure anti-avortement, mais de la gauche radicale, c'est-à dire dans nos propres rangs déjà bien décimés, qui utilise les mêmes arguments que les précédents.



Hollywood et la misogynie triomphante

Les femmes ont été largement ridiculisées tout récemment par Hollywood même (rassurez-vous, je n'ai pas regardé cette mascarade, mais lu ce qui en était dit sur le Guardian, et ce n'est déjà pas plaisant).
Lors de la remise des oscars, le maître de cérémonie, un petit con du nom de MacFarlane, et qui joue apparemment dans une série US "comique", a multiplié les abjections. (A festival of misogyny).
Dès l'ouverture de la cérémonie, il chantait une chanson d'une vulgarité incroyable "I saw your boobs" – "j'ai vu tes nichons", c'est dire le niveau intellectuel.
Hélas, c'était pire encore que ce que laissait supposer le titre.
La chanson commençait par: "Meryl Streep, on a vu tes nichons dans le mystère Silkwood/ Naomi Watts dans Mulholland Drive/Angelina Jolie … dans "Gia"/ ils nous ont fait frémir et nous sentir vivants".
Cette chanson était censée être une réflexion profonde sur la façon dont les hommes voyaient les femmes au cinéma.
Sur Twitter, les téléspectateurs scandalisés faisaient remarquer que beaucoup des actrices citées par MacFarlane, depuis Jodie Foster dans "les Accusés", à Halle Berry dans Monster's Ball, en passant par Angelina Jolie dans "Gia" et Charlize Theron dans Monster interprétaient le rôle de victimes de viols.
C'est frais, c'est raffiné.
Après cette mise en bouche, le présentateur MacFarlane rappelait le passé de strip-teaseuse de Jennifer Aniston, disant: "parmi nos deux présentateurs suivants, au moins une n'a pas caché qu'elle a été danseuse exotique. Voici Channing Tatum et Jennifer Aniston
Puis, il plaisantait sur le fait que Chris Brown ait violenté sa compagne Rihanna.
Parlant du rôle de Jessica Chastain dans "Zero Dark Thirty", il le qualifiait de "célébration de la capacité inhérente aux femmes de ne jamais rien céder".
Mais le pire, peut-être, c'est que parlant de Quvenzhané Wallis, 9 ans, une des nominées aux Oscars pour le meilleur rôle féminin, il a conclu: "pour vous donner une idée de sa jeunesse, il faudra attendre 16 ans avant qu'elle soit trop vieille pour Clooney".
Evidemment, la plaisanterie visait d'abord Clooney, probablement, mais pourquoi donc tant de vulgarité dans des propos englobant une petite fille de 9 ans?
Autre délicatesse: il a plaisanté sur une orgie qui aurait lieu chez Nicholson après la cérémonie. Or, il se trouve que c'est chez Nicholson que Polanski a violé la petite Samantha Geimer, 13 ans, et qu'il est accusé par une autre femme du même crime dans ce lieu-même.
Voir d'autres réflexions du même genre, en anglais)
Les propos de cet abruti ont fait plus ou moins scandale, même s'il persiste et signe et que ses "fans" le soutiennent.
Mais qu'un présentateur se permette de telles réflexions dans un programme vu dans le monde entier est très inquiétant et méprisant pour les femmes du monde entier.
C'est d'autant plus inquiétant que Hollywood est, et a toujours été, un outil de propagande pour la politique des Etats-Unis.
Ce qui est clair aussi aujourd'hui, avec les récompenses données à cette édition des oscars.

Les films primés à Hollywood

Indépendamment de l'oscar qu'a reçu Daniel Day Lewis pour son interprétation de Lincoln, le héros mythifié et adulé aux Etats-Unis, le film le plus encensé a été Argo.

Et, d'abord, qui a annoncé que l'oscar du meilleur film allait à Argo? Michelle Obama en personne (si, si!)!.
Or, Argo est un film de fiction à la gloire de la CIA et qui sert de propagande contre l'Iran.
Le héros (Ben Affleck, acteur principal et réalisateur) est un agent de la CIA qui réussit à sauver six employés de l'ambassade américaine à Téhéran qui avaient réussi à échapper à la prise d'otages de novembre 1979 et se cachaient chez l'ambassadeur canadien. Pour les exfiltrer, Tony Mendez, l'agent de la CIA, invente un plan improbable à la barbe des ayatollahs.
Hollywood et la Maison Blanche démontrent de façon limpide la connivence qui existe entre eux pour lancer le message des US (comme par hasard, juste avant les négociations concernant le programme nucléaire iranien).
Autre film sur la CIA: Zero Dark Thirty (ou Opération avant l'aube, au Québec).
Nommé à 5 Oscars, dont celui du meilleur film, Zero Dark Thirty décrit la traque d'Oussama ben Laden par la CIA pendant près de dix ans.
L'histoire se termine par l'assassinat de Ben Laden qui ne portait pas d'arme.
Un glorieux fait d'arme si on en croit le scénario.
La version française de Zero Dark Thirty indique au début du film: "Ce film est basé sur des comptes rendus de faits réels". Comme si cela n'allait pas de soi.
Tout le monde sait bien que Ben Laden a été tué par le commando des Navy Seals dans la nuit du 1er au 2 mai 2011 dans sa villa d’Abbottabad au Pakistan et qu'ensuite, ils n'ont pas traîné pour jeter son corps à la mer, selon le rite musulman.
Pourquoi alors en faire un film?
Le film,qui avait déclenché une polémique sur les séquences de torture du début (ce qui expliquerait peut-être la préférence pour "Argo") - non pas à cause des tortures, mais parce qu'elles étaient montrées - véhicule également la propagande de guerre des États-Unis destinée à être vue dans le monde entier.
Les "pakis" sont noirauds, barbus, sinistres et musulmans à souhait – ce qui justifie amplement la torture employée par les "bons", dont les principaux personnages sont un gars et … une fille, Maya, fraîchement arrivée à la CIA et qui ne connait pas la région, c'est dire si c'est une promenade de santé, la traque de Ben Laden en milieu pourtant décrit comme hostile (voir ici - en anglais – une analyse intéressante du film) - et si c'est vraisemblable, tout ça.
Je me suis laissé dire, en plus, que c'est la fille qui a authentifié le corps de BL avant qu'il soit jeté à la mer. On lui aura fait vraiment tout faire.
Ce film, qui banalise et justifie la torture et les assassinats extrajudiciaires, est la porte ouverte à davantage encore de propagande du même style.
Et c'est en parlant du personnage de Maya, interprété par Jessica Chastain, que ce pauvre imbécile de MacFarlane a évoqué "la capacité inhérente aux femmes de ne jamais rien céder".
Il ne s'étonne certainement pas que le rôle majeur d'un agent de la CIA assassin et tortionnaire ait été dévolu à une femme.
Ne serait-ce point le syndrome de la femme tondue à la Libération destiné à lui faire endosser les crimes des hommes?

Bon, j'ai fait un peu digression, mais tout se tient, en fait.
La gangrène est partout.

NB: la photo provient d'un billet très drôle (en anglais), ou l'auteure se moque d'une femme qui a écrit: "la guerre contre les hommes", un article, apparemment, où elle accuse les féministes d'avoir dégoûté les hommes du mariage (entre autres).