Les médias occidentaux ont, au départ, tous joué la carte de la réaction au blasphème. Mais cette hypothèse n'a pas tenu la route bien longtemps.
Les raisons de cette contestation dépassent largement le cadre d'une offense à la religion, et si le film a servi de catalyseur, les "musulmans" ont bien d'autres motifs de manifester leur colère contre les Occidentaux, avec, à leur tête, les Etats-Unis.

Voici deux extraits d'articles, l'un, de James Petras rappelant les motifs de l'hostilité des pays musulmans et l'autre, de David Edwards,de Media Lens, revenant sur l'attaque contre le consulat en Libye et le traitement de l'information par les médias anglo-saxons.

L'été du mécontentement musulman (James Petras)

"Ce n'est pas le film amateur, idiot!

Le prétendu "Printemps Arabe" n'est qu'un lointain et amer souvenir pour ceux qui ont combattu et lutté pour un monde meilleur, sans parler des milliers de personnes qui y ont perdu corps et âme. A sa place, est apparue, dans tout le monde musulman, une nouvelle vague de réactionnaires, de politiciens corrompus et serviles qui ont pris les rênes du pouvoir, soutenus par la même armée, la même police secrète et le même pouvoir judiciaire qui avaient soutenu les anciens dirigeants.
La mort et la destruction sont omniprésentes, la pauvreté et la misère se sont multipliées, la loi et l'ordre se sont désagrégés, des voyous rétrogrades se sont emparés du pouvoir politique, là où ils n'avaient auparavant qu'une influence marginale. Le niveau de vie s'est effondré, les villes sont ruinées et le commerce paralysé.
Et qui préside sur cet "hiver arabe", ce sont les puissances occidentales, les Etats-Unis et l'Union Européenne, avec l'aide des monarques absolus, les despotes du Golfe, leurs alliés turcs et une armée hétéroclite de terroristes islamistes mercenaires et leurs porte-paroles prétendument en exil. L'héritage de l'intervention impériale dans le monde musulman au cours des dix premières années du XXI° siècle, en matière de vies perdues, de gens déplacés, d'économies détruites, en guerre perpétuelle, dépasse de loin toute autre décennie, y compris celles durant les conquêtes coloniales du XIXème et du XXème s.
La majorité des violences et du chaos les plus récents dus à l'occident s'est concentrée au cours de la période appelée "le Printemps Arabe" entre 2011 et 2012.
Et, qui plus est, le pire est à venir. Les responsables occidentaux ont acquis des positions de pouvoir stratégiques dans certains pays (l'Egypte), sont engagés dans de longues guerres ruineuses dans d'autres (la Syrie) et se préparent à des interventions militaires de plus grande envergure et plus destructrices encore dans d'autres (l'Iran).
"L'hiver du mécontentement musulman" s'inscrit dans un arc de cercle qui part du Pakistan et de l'Afghanistan, en Asie du Sud, passe par la région du Golfe, au Moyen-Orient, pour arriver jusqu'en Afrique du nord. Dans les affres de la pire crise économique qui frappe l'occident depuis les années 1930, les régimes impérialistes occidentaux ont étranglé leurs peuples, mobilisé du personnel, des armes et des fonds pour s'engager dans des guerres simultanées dans cinq régions et deux continents – dans le but de renverser leurs adversaires politiques et d'installer des clients, même si cela signifie la destruction de l'économie et le déracinement de millions de gens.
Commençons par l'Egypte, où le printemps arabe est devenu une étude de cas dans la création du Nouvel Ordre impérial dans le monde musulman. Attribuer les violentes manifestations massives sur deux continents et plus d'une vingtaine de pays musulmans à un film US qui profane le prophète Mohammed est le comble du mauvais goût.
Au pire, le film a servi de déclencheur d'hostilités profondément ancrées à la suite d'une vingtaine d'années de destruction du monde musulman dirigée par les US, mais, surtout, cette fureur découle de l'intervention grossière de Washington contre l'espoir qu'avait fait naître le Printemps Arabe.

Egypte: la création d'un état client

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Manifestation au Caire ...

Depuis le premier jour, en février 2011, Washington avait tenté de maintenir à tout prix la dictature de Moubarak tandis que sur les grandes places et dans les rues en Egypte, des milliers de manifestants qui luttaient pour la liberté étaient tués, blessés ou emprisonnés.
Quand Moubarak avait dû, malgré tout, quitter le pouvoir, Washington s'était évertué à préserver son influence en se tournant vers ses généraux, et avait soutenu la junte militaire qui s'était emparée du pouvoir.
Quand la dictature militaire était devenue la cible de manifestations massives en faveur de la démocratie, Washington soutenait un accord de partage du pouvoir politique entre la branche dominante néolibérale pro-occidentale des Frères Musulmans et les militaires, rejetant toutes les réformes démocratiques et socio-économiques, même les plus anodines, qu'exigeaient les pauvres, les classes ouvrières et les classes moyennes.
Avec l'élection du président Mohamed Morsi, Washington avait la garantie que le pouvoir serait détenu par le défenseur le plus fervent du capitalisme sauvage de "libre-échange" et son meilleur soutien (après Moubarak) pour conserver le statut de l'Egypte comme état-client des Etats-Unis au Moyen-Orient.
Morsi, suivant les traces de Moubarak et en accord avec Washington et Tel-Aviv, fermait les routes commerciales entre Gaza et le Sinaï, se rendait au sommet du mouvement des Non-Alignés à Téhéran pour transmettre le message des Saoudiens et des Pays du Golfe qui appelaient à appuyer les mercenaires armés soutenus par les Occidentaux qui ravagent la Syrie.
Ensuite, il annonçait les projets de privatiser des entreprises publiques, de réduire les déficits en supprimant les subventions fondamentales aux pauvres, de dérèglementer l'économie pour accroître le flux de capitaux étrangers et de mettre fin aux grèves des travailleurs.
En récompense pour sa servilité et pour avoir facilité le processus de re-création de l'Egypte comme état-client docile de l'occident, Washington, l'Arabie Saoudite, le FMI, le Qatar et l'UE ont accordé en tout à Morsi plus de 20 milliards de dollars de prêts, d'allègement de la dette et de subventions (Financial Times, 10/09/12).
Le régime de Morsi compte jouer la "carte spirituelle" pour conserver le soutien des masses musulmanes pauvres, tout en poursuivant une stratégie économique néolibérale et une politique étrangère néocoloniale inflexibles.
Etant donné la récente ferveur révolutionnaire nationaliste pro-démocratie, Morsi cherche des moyens de détourner la colère croissante en matière socio-économique contre sa politique économique néolibérale en adoptant une posture de musulman apparemment dévot – en condamnant "le film" qui ridiculise le prophète et en tolérant des attaques contre l'ambassade des Etats-Unis au Caire … ce qui a mis en colère Clinton et Obama, qui exigent une totale soumission, en particulier en ce qui concerne les symboles et la substance de toute chose.
Dans l'optique de Morsi, un défoulement d'un jour contre l'ambassade des Etats-Unis, était le prix à payer pour son programme global visant à mettre fin aux aspirations démocratiques révolutionnaires et nationalistes des masses qui ont renversé Moubarak, surtout quand Morsi a la ferme intention de "poursuivre la politique économique de Moubarak avec l'objectif déclaré de lutter contre la corruption" (Financial Times, 13/09/12).
La population musulmane et laïque en Egypte est profondément déçue de la trahison des frères Musulmans qui ont failli à leurs promesses d'aides sociales, de créations d'emploi, de prospérité et de politique étrangère nationaliste.
Le "film" a servi de "prétexte légitime à unifier les forces: la manifestation contre "le film” concernait, en réalité, les divisions socio-économiques et politiques qui se font jour et l'énorme coup de pouce donné par l'Egypte de Morsi à l'influence US.

La Libye

Le gouvernement d'Obama a dirigé la guerre aérienne et maritime qui a ruiné l'économie libyenne, détruit son intégrité nationale et permis à une foule de groupes de terroristes fondamentalistes, locaux ou étrangers de s'emparer de vastes régions du pays (Financial Times, 13/09/12). Washington et l'Union Européenne ont parachuté au gouvernement un groupe hétéroclite de clients expatriés – sans aucune légitimité institutionnelle.
Les islamistes fondamentalistes, les clans, les gangs, les tribalistes, les monarchistes et des dizaines d'autres chefs de guerre locaux que l'Union Européenne et Washington ont financés, armés et importés pour renverser Kadhafi, ont fait bien pire – ils ont détruit tout le tissu de la société civile organisée, l'Etat et l'autorité publique.
Face à un monde chaotique de fiefs en guerre, beaucoup de gens se sont tournés vers leurs groupes d'origine - la famille, le clan, les autorités religieuses, qui pouvaient offrir un minimum de protection à la maison, dans la rue et sur le lieu de travail.
L'attaque contre le consulat des Etats-Unis n'était qu'une parmi des milliers d'attaques violentes contre les biens et les autorités nationales, régionales et locales (Financial Times, 13/09/12). La police, l'armée et les ministères mêmes sont infiltrés par des factions rivales armées, sectaires et laïques, qui cherchent à récupérer de maigres revenus du pétrole pour leur propre groupe.
La manifestation au consulat et l'assassinat de l'ambassadeur des Etats-Unis et les Forces Spéciales n'étaient que l'acte de violence criminelle le plus médiatisé causé par l'intervention militaire US-UE. Ils avaient cru, par ignorance crasse, arrogance ou naïveté qu'ils pouvaient armer les fondamentalistes pour faire le sale boulot d'assassiner Kadhafi et qu'une fois leur "mission accomplie", ces gens-là pouvaient être jetés comme un préservatif usagé (ou envoyés en Syrie en tant que troupes de choc) et pourraient être remplacés par des technocrates néolibéraux qui dirigeraient le pays comme un état-client des pays occidentaux, qui remettrait les champs de pétrole aux compagnies pétrolières de l'Union Européenne et des Etats-Unis.
Mais, au lieu de cela, Washington et l'Union Européenne ont démantelé tous les secteurs de la société libyenne: les millions d'habitants bénéficiaires d'une Libye stable, sûre, laïque et prospère du temps de Kadhafi; la masse de fanatiques musulmans armés qui exigent un état fondamentaliste et qui estiment que leurs sacrifices ont été méprisés; les seigneurs de la guerre et les trafiquants d'armes, qui exigent qu'on respecte leurs conquêtes territoriales(lien). Et surtout l'immense majorité des Libyens, devenus pauvres à cause de la guerre, et qui regardaient avec indifférence ou satisfaction les gangs armés bombarder le consulat des Etats-Unis.
Les manifestations violentes contre le film amateur qui dénigrait le prophète étaient, de toute évidence, le prétexte à exprimer les griefs accumulés par la population et les élites depuis l'intervention militaire occidentale.

Le Yemen

La prise de ambassade des Etats-Unis au Yémen arrive à la suite de 33 années au cours desquelles les Etats-Unis ont armé et financé la dictature sanglante d'Ali Abdullah Saleh, des mois d'attaques de drones et la répression de manifestations pacifiques massives.
Le mouvement actuel pour la démocratie au Yémen, qui a atteint des proportions énormes, a été bloqué par l'intervention US-Arabie Saoudite, et il en a découlé que des milliers de citoyens yéménites sont morts, ont été blessés et/ou emprisonnés.
La prise de l'ambassade des Etats-Unis, apparemment pour protester contre "le film,” avait des causes bien plus profondes et plus étendues : la colère de la population contre l'alliance US-Yemen qui dure depuis des dizaines d'années et une "transition démocratique" bidon soutenue par les Etats-Unis.
Comme en Egypte, en Tunisie, et également au Yemen – les changements de personnel sont destinés à sacrifier le dictateur en exercice dans le but de sauver l'appareil de l'état-client (police, armée, justice) qui est le pilier du pouvoir US et saoudien dans la région du Golfe. Dans toutes les "transitions", les Etats-Unis et l'Union Européenne s'appuient sur des responsables politiques musulmans malléables et serviles pour rattacher les convictions religieuses à leurs politiques néolibérales et pro-impériales.

La Tunisie


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... et en Tunisie

Pour la Tunisie, Washington- Union Européenne ont exploité le parti islamique Ennahda au pouvoir afin de faire avorter la transformation pro-démocratique. Ils ont largement subventionné le régime pro-"libre échange" de Moncef Marzouki, qui a complètement ignoré les revendications de base qui avaient déclenché la révolte: le chômage massif, la concentration des richesses et l'allégeance à la politique étrangère de l'UE-US, en particulier en ce qui concerne la Palestine, la Libye et la Syrie.
Le régime et le parti islamiques ont joué le double jeu habituel de condamner le "film" et d'écraser la contestation, sachant très bien que les manifestations des rues pourraient déclencher une manifestation de bien plus grande envergure contre l'abandon total par le régime du programme initial socio-économique démocratique.

La Somalie et le Soudan

Des manifestations violentes massives et des attaques contre l'ambassade des Etats-Unis ont eu lieu en Somalie et au Soudan. Washington est directement engagé militairement en Somalie depuis plus d'une vingtaine d'années, passant d'une occupation ratée au financement d'une armée de substitution africaine, comprenant l'Ethiopie, le Kenya et l'Ouganda. Ils effectuent également des attaques aériennes de drones.
A cause de l'intervention militaire des Etats-Unis, la Somalie est un pays divisé, détruit et misérable, où prolifère la piraterie et où les trois quarts de la population sont des réfugiés. Les manifestations contre "le film" ne sont que la partie émergée de la guerre de libération nationale qui a lieu actuellement entre des islamistes radicaux et l'armée de substitution soutenue par l'occident et le régime de Sharif Sheik Ahmed, leur marionnette à l'islam "modéré".
Le Soudan est le cadre d'une contestation massive et de violentes attaques contre les ambassades US et européennes. Les classes dirigeantes au Soudan, soumises aux sanctions des Etats-Unis et de l'Union Européenne et d'un mouvement séparatiste, financé et armé par Washington-Tel-Aviv-EU dans le Sud Soudan, riche en pétrole, ont accepté, à la suite d'un accord, de renoncer à 80% de leurs revenus pétroliers. Cette conciliation du Soudan avec le mouvement séparatiste agissant pour le compte des Etats-Unis a eu pour résultat que le niveau de vie à Khartoum a chuté, l'inflation est énorme, le chômage a augmenté et le régime a dirigé ses armes contre son propre peuple et non plus contre les séparatistes.
Les attaques contre l'ambassade des Etats-Unis concernent davantage la division et la pauvreté du pays que le film. Au pire, celui-ci a servi de "déclencheur" à la population pour exprimer sa frustration profonde contre un régime qui faisait naguère respecter l'intégrité nationale du pays et qui a, désormais, sacrifié ses richesses naturelles pour s'attirer les bonnes grâces de Washington.

Le Pakistan

Le Pakistan a connu des mouvements de protestation populaires massifs aussi bien dans les centres-villes qu'à la périphérie du nord-est. Les attaques contre l'ambassade et les incendies de drapeau reflètent la haine actuelle croissante de la population contre plus d'une dizaine d'années s'intrusions US aériennes et terrestres, violant la souveraineté du Pakistan. Le bombardement de drones sur des dizaines de "villages tribaux" a soulevé la colère de millions d'habitants. La guerre US menée contre les bastions islamiques, son intrusion armée pour capturer ben Laden et son financement, à coups de milliards de dollars, d'offensives militaires au Pakistan a entrainé la mort de milliers de personnes et fait des millions de réfugiés.
Le Pakistan est un pays qui bout de colère et ressent une profonde hostilité envers tout ce qui est lié aux Etats-Unis. Le film n'a fait que s'alimenter dans la marmite qui bouillonne de mécontentement militant, religieux et nationaliste.
Ce criminel condamné, le président proaméricain Zarda et ses gesticulations de protestation contre le film n'ont aucune crédibilité: il marque le pas avant d'être forcé à démissionner.
Des manifestations de moindre importance contre le film ont eu lieu en Malaisie, en Indonésie, au Nigeria et ailleurs où les Etats-Unis ont été moins omniprésents pour s'interposer dans l'ordre militaire et politique.
L'ampleur, la portée et la violence des manifestations contre le "film" ont un grand rapport avec l'intensité, la destruction et la misère directement liées à l'intervention militaire et politique des Etats-Unis.

En conclusion, Petras explique:

Confronté à un sévère retour de bâton radical à son offensive contre-révolutionnaire actuelle dans le monde musulman, Washington exige que ses "nouveaux" clients musulmans augmentent la "sécurité” – c'est-à-dire, renforcent l'état policier et répriment les manifestations de masse.
Au début des révoltes populaires, baptisées le "Printemps Arabe", Washington et ses alliés européens ont été pris par surprise et ont été sacrément secoués par les mouvements de masse pro-démocratie qui ont renversé ou menacé leurs dirigeants-clients en Tunisie, en Egypte, en Somalie, au Yémen, au Bahreïn et ailleurs.
Dans un deuxième temps, l'occident, dans le but de stopper et de renverser le mouvement populaire pro-démocratie, a réagi, d'une part, en s'alliant à dirigeants islamiques malléables (Egypte, Tunisie et Yémen) et, d'autre part, en déclenchant et en intensifiant des luttes armées grâce à des extrémistes islamiques (en Libye et en Syrie). Parallèlement, il renforçait les monarchies despotiques du Golfe.
Quelques mois plus tard à peine, les clients néocoloniaux, imposés par les Etats-Unis et l'UE, montrent la fragilité de ces bases: les pseudo-"transitions" mensongères se sont faites avec des dirigeants serviles, incompétents et peu enclins à répondre aux exigences socio-économiques des mouvements pro-démocratiques.
(…)

Le traitement médiatique de l'attentat contre l'ambassade US en Libye

La tuerie au consulat: réaction spontanée de religieux ou action politique planifiée?

Media Lens ; 25 septembre 2012


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Bengazhi: l'attentat au consulat

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Le 11 septembre, quatre US-Américains, parmi lesquels l'ambassadeur des Etats-Unis, étaient tués lors d'une offensive contre le consulat des Etats-Unis à Benghazi, Libye.
Le lendemain, aux informations de la mi-journée, la BBC annonçait que cette tuerie s'inscrivait dans le cadre des "perturbations" liées à une vidéo anti-islam (BBC News, Septembre 12, 2012).
Les informations de 18h de la BBC expliquaient que l'ambassadeur avait été tué au cours d'une "manifestation".
Un sacré euphémisme quand on sait que le consulat a été attaqué avec des fusils d'assaut, des grenades, des lance-roquettes (ou RPG – "rocket-propelled grenades, NDT) et des mortiers (d'après le New York Times, deux gardes de sécurité auraient été tués par des tirs de mortiers).
On peut facilement imaginer ce qu'aurait dit la BBC si les assassinats s'étaient produits sous Kadhafi, Chavez ou quelque autre ennemi. L'adjectif favori, "terroriste', aurait sans doute été utilisé dès le début.
Comment expliquer la réaction de la BBC?
L'explication, bien sûr, c'est que l'actuel gouvernement libyen doit son existence à l'intervention militaire occidentale. Il a réussi à prendre le pouvoir parce que l'occident avait pris pour prétexte la résolution 1973 de l'ONU, autorisant la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne, pour bombarder les forces de Kadhafi jusqu'à la défaite finale.
La zone d'exclusion aérienne s'était transformée en "zone d'exclusion terrestre" pour un des deux camps.
Comme c'est fréquemment le cas, la BBC s'était alignée sur Washington et Downing Street. Obama avait exprimé sa "satisfaction pour la coopération que nous avons reçue de la part du gouvernement et du peuple libyens en réaction à cet attentat scandaleux. Et cet attentat ne brisera pas les liens entre les Etats-Unis et la Libye".
Comme la plupart des autres médias, la BBC annonçait aussitôt que les assassinats et la "manifestation" étaient les expressions d'une colère en rapport avec la religion et non pas la politique. Le 22 septembre, la BBC expliquait:

"L'attentat contre le consulat des Etats-Unis a été déclenché à cause d'une vidéo amateur réalisée aux Etats-Unis qui se moque de l'islam".

Dans la même veine, Julian Borger écrivait un article dans le Guardian avec pour titre:

"Comment un film contre l'islam a déclenché un attentat meurtrier contre le consulat des Etats-Unis en Libye".

Kim Sengupta expliquait dans l'Independent:

"L'ambassadeur des Etats-Unis en Libye et trois de ses employés ont été tués dans un attentat par un groupe armé qui a envahi le consulat des Etats-Unis à Benghazi pour manifester sa fureur contre un film américain qui tournait en ridicule le prophète Mohammed".

Comment, se demandait le monde entier, un être humain sain d'esprit pouvait-il tuer à cause d'un film de seconde zone, sous prétexte que la religion avait été insultée? question sensée.
D'ailleurs, on pourrait aussi se demander comment quiconque pourrait tuer ou mourir pour un drapeau, ou une notion comme "la Patrie, la Mère-Patrie, la Patrie de ses ancêtres", ou pour des armes de destruction massive inexistantes, comme en Irak.
Les infos suivantes laissaient entendre que l'explication initiale de tous les médias qui avait mis ces incidents sur le compte d'un film provocateur était erronée.
Le Telegraph écrivait:

"Un garde de sécurité blessé dans l'attentat a précisé qu'il s'agissait d'un attentat programmé par des combattants islamistes, et non pas d'une manifestation qui aurait mal tourné". "Ce garde, qui travaille pour une société britannique, a déclaré qu'il n'y avait pas eu de manifestation contre un film controversé contre l'islam avant l'attaque du bâtiment à Benghazi par des extrémistes".

Matthew Olsen, directeur du centre National US de lutte contre le terrorisme, a déclaré à la commission sénatoriale de la sécurité intérieure et des affaires gouvernementales: "je dirais que les quatre Américains ont été tués au cours d'un attentat terroriste".
Olsen ajoutait:

"Un certain nombre d'éléments différents semblent avoir été en jeu dans l'attaque, parmi lesquels des individus ayant des liens avec des groupes extrémistes qui sont omniprésents dans l'est de la Libye, en particulier dans la région de Benghazi.
Nous enquêtons également pour savoir si ces individus qui ont participé à l'assaut n'avaient pas, par hasard, des liens avec Al-Qaïda ou des affiliés d'Al-Qaïda, comme, par ex, Al-Qaïda au Maghreb Islamique".

Le sénateur US, Joe Lieberman contestait également l'affirmation du gouvernement américain selon laquelle cet attentat était spontané:

"D'après les comptes-rendus que j'en ai eu, j'en suis venu à la conclusion inverse et je suis d'accord avec le président libyen qu'il s'agit d'un attentat prémédité et préparé, lié à l'anniversaire du 11/9. Je ne pense simplement pas que les gens viendraient à une manifestation équipés de RPG (rocket-propelled grenades) et d'autres armes lourdes ".

Entre juin et aout, à Benghazi, il y a eu des attentats à la bombe, à la grenade et aux RPG contre le consulat US, le véhicule de l'ambassadeur britannique, le consulat de Tunisie, et le siège local du comité International de la Croix Rouge, avec des tracts avertissant qu'il y en aurait d'autres.
CNN avait rapporté que Chris Stevens s'inquiétait de ce qu'il appelait des "menaces constantes contre la sécurité " et avait dit que son "nom figurait sur la liste d'Al-Qaeda des personnes à abattre "'.
L'attaque donnait également une idée du rôle des Etats-Unis dans le pays qu'ils avaient contribué à "libérer".
Le New York Times écrivait:

"Sur les vingt-cinq membres environ que comptait le personnel US qui a été évacué de la ville après l'attentat contre le consulat américain et une annexe à proximité, il y avait au moins une douzaine d'agents et de sous-traitants de la C.I.A. qui avaient joué un rôle crucial en effectuant de la surveillance et en rassemblant des renseignements sur toute une série de groupes extrémistes armés à l'intérieur de la ville et en périphérie".

Leur rôle dans une Libye qu'on nous dit être "libre" et "indépendante":

"Selon des hauts-responsables, les agents de renseignements US aidaient également les sous-traitants du Département d'Etat et les autorités libyennes à retrouver la trace des lance-roquettes qui avaient été volés dans les anciens arsenaux des forces du Colonel Kadhafi; ils contribuaient également aux tentatives de protéger les stocks d'armes chimiques libyennes, et ils aidaient à former la nouvelle agence de renseignements libyens".

Comme le fait remarquer Glenn Greenwald, les preuves que cet attentat était un acte politique soigneusement préparé, et non pas une éruption spontanée de colère religieuse, ce n'est pas le genre d'information qui convient aux nombreux partisans de l'intervention de l'OTAN en Libye:

"Les opposants à la guerre en Libye disaient que les Etats-Unis étaient dans le camp d'extrémistes violents (qu'ils armaient), parmi lesquels des membres d'Al-Qaïda, qui finiraient par faire dire aux Etats-Unis qu'il fallait qu'ils retournent en Libye pour les combattre – comme quand ils avaient financé et armé Saddam en Irak et les moudjahidines en Afghanistan pour ensuite mener de nouvelles guerres contre ces anciens alliés".

La réalité de l'assaut montre combien la Libye est devenue instable, sans foi ni loi, et dangereuse. Et en effet, comme nous l'écrivions en juillet, les médias ont fait un excellent travail en enterrant un rapport d' Amnesty International qui signalait "le nombre croissant de victimes d'une Libye de plus en plus chaotique où le gouvernement de transition n'avait pas su ou n'avait pas voulu contenir les centaines de milices qui s'étaient créées au cours du conflit de 2011 et par la suite".
Le chaos qui a suivi l'intervention est un fait que les partisans de l'intervention occidentale tiennent naturellement à taire – focaliser l'attention sur un film "moqueur" a fait l'affaire.

Voir, en complément d'information: La Libye sous le joug des milices (Le Monde, 28 sept. 2012)

Pendant ce temps, en France, au camp anti-islamique de charliehebdorum, on goupillait sa petite bombe artisanale.
Qui a fait "pschitt!".
Ils sont vénaux, malhonnêtes et pathétiques.