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manifestation en Afghanistan contre la vidéo

Quand la vie devenait si dure que Ghassan ne voyait plus comment faire face, il allait dans la cour de sa maison et hurlait les insanités les plus inventives contre tout ce qui était sacré. Ses hurlements se terminaient souvent par des cris étouffés et des larmes, surtout quand il se rendait compte qu'il avait franchi les limites permises en maudissant tout ce qui était sacré, y compris dieu, les prophètes (aucun en particulier) et tous les textes sacrés.
Mais quand les soldats israéliens, après avoir sorti de force Ghassan de chez lui, lui ont ordonné de maudire Allah et d'insulter le prophète Mohammed — sinon, ils allaient le passer à tabac – il a refusé obstinément.
Non pas que cet homme ne faisait aucune concession – il avait déjà marché à quatre pattes, aboyé comme un chien et craché contre sa volonté sur le portrait de Yasser Arafat. Ghassan avait raconté cette histoire maintes fois, même longtemps après que les cicatrices sur son visage avaient disparu et qu'il pouvait se servir normalement du bras qui avait été cassé.
Et en un temps record, il revenait à ses blasphèmes habituels chaque fois que les aléas de la vie le poussaient à dépasser les limites.
Pendant les couvre-feux, les soldats s'ennuyaient souvent. Quand tous les réfugiés étaient enfermés chez eux et qu'aucun jeune lanceur de pierre ne les narguait dans les ruelles du camp, les soldats défonçaient quelques portes branlantes et trompaient leur ennui en humiliant des malheureux refugiés. C'était une pratique très répandue et récurrente. Les hommes et les garçons se pliaient souvent à toutes sortes d'injonctions, mais restaient inébranlables quand il s'agissait de Dieu et du prophète. Il y a eu de nombreux os brisés à cause de cela. Un nombre incalculable.
Les personnages et symboles religieux et spirituels constituent souvent le dernier espoir auquel s'accrochent avec une totale férocité les gens pauvres, humiliés et privés de tous les droits, car cet espoir est leur dernière ligne de défense. Sans cela, tout est fichu.
La Palestine a souvent servi de microcosme pour des maux à plus grande échelle, ce que les musulmans voient comme étant le fond du gouffre de leur humiliation collective, et qui dure depuis des générations. Même si la solidarité des musulmans avec les Palestiniens est souvent enveloppée dans les symboles et les slogans religieux, en réalité, c'est la dégradation de l'individu (en tant que représentation de l'Oumma — la nation) qui les perturbe le plus.
La Palestine, toutefois, n'est plus le seul "fond du gouffre". Au cours de ces quarante dernières années, d'autres pays musulmans ont rejoint une liste qui s'allonge sans cesse: l'Afghanistan, l'Irak, le Yémen, le Soudan, la Somalie, la Libye etc.
Insulter les symboles de l'islam représente ce point de rupture pour de nombreux musulmans. Le phénomène est trop évident pour qu'on passe à côté. Bien avant que les "Versets Sataniques" de Salman Rushdie ne deviennent une "cause célèbre" (en fr. dans le texte) parmi les gouvernements et les intellectuels occidentaux, prétendument très attachés à protéger la "liberté d'expression" des attaques des hordes de musulmans vindicatifs, les affronts aux musulmans ont réussi, d'une manière ou d'une autre, à perdurer à toutes les phases du politiquement correct qu'ont connues les pays occidentaux ces dernières décennies.
Il n'est guère surprenant que la dernière vidéo anti-Islam – l'Innocence des musulmans - ait été réalisée par un pornographe encouragé par des haineux d'extrême-droite et soutenu par ces "intellectuels" bien-pensants qui applaudissent à chaque aventure militaire US dans les pays musulmans. Ceux qui se servent du film, et de toutes les violences et de la colère qu'il a engendrées, pour prêcher la "liberté d'expression" et le reste, sont soit volontairement ignorants, soit n'ont aucune notion du contexte politique derrière tout cela.
De même, ce n'est pas l'acte unique de la publication par le journal danois "Jyllands-Posten" des caricatures insultantes de Mohammed en 2005, ni les bouffonneries du pasteur Terry Jones qui avait brûlé le coran en 2010, qui ont mis de nombreux musulmans en fureur.
C'est l'identité des auteurs — en tant qu'occidentaux, qu'Américains — qui plaçait ces insultes dans un contexte politique déjà insoutenable : les violences sexuelles et physiques envers des prisonniers irakiens à Abu Ghraib, la démence de la prison de Bagram en Afghanistan, la torture et l'emprisonnement illégal de prisonniers musulmans à Guantanamo, les millions de morts, de blessés, de déplacés et mille autres exemples de ce type.
Ceux qui cherchent à tout prix à mettre la "fureur des musulmans" (comme titrait en couverture un numéro récent de Newsweek) sur le compte d'une discussion futile sur la liberté d'expression ne font que tout embrouiller.
Les caricatures injurieuses visant le prophète Mohammed ont été publiées dans de nombreux pays, y compris en Afrique, en Amérique du sud, et même dans certains pays arabes. Il n'y a pas eu de tollé.
Le Mail and Guardian d'Afrique du sud est bien connu pour ses provocations, destinées à retenir à tout prix l'attention internationale. En 2010, peu de temps avant la Coupe du Monde, le dessinateur Jonathan Shapiro espérait devenir une star internationale en publiant une caricature insultante dans ce même journal, mais sans succès. Seules les communautés musulmanes locales avaient réagi, et la question était plus ou moins passée à la trappe.
Pourquoi?
Serait-ce que les musulmans sont plus tolérants envers la liberté d'expression au Chili, en Estonie et au Pérou, qu'aux Etats-Unis, au Danemark et en France? Ou, ne serait-ce point que les premiers ne sont engagés dans aucune des guerres qui continuent d'humilier les musulmans, les poussant à bout comme mon ancien voisin à Gaza?
Au moment même où les manifestations prenaient de l'ampleur, une frappe de l'OTAN tuait, le 16 septembre, huit femmes dans la province afghane de Laghman. Des milliers d'Afghans en colère, impuissants devant ces attaques mortelles récurrentes, défilaient dans les rues, en pleurs, scandant des slogans antiaméricains, brûlaient des drapeaux US, etc. leur "fureur" contre le film étant accrue par cette frappe mortelle.
Rares ont été ceux dans les grands médias qui ont même pris la peine de relier ces deux événements, comme si l'objectif n'était que d'affirmer que les musulmans sont des gens irrationnels et que leur logique fallacieuse n'est pas digne de considération.
Quand j'ai vu des Pakistanais, des Afghans, des Yéménites, des Libanais et d'autres manifestants se rassembler contre la provocation constante qui émane des pays occidentaux, je n'ai pu m'empêcher de penser à Ghassan.
Il n'y a pas beaucoup de différence entre exiger que les musulmans deviennent plus "tolérants" quand leurs symboles les plus sacrés sont profanés, alors que la fumée des bombes de l'OTAN continue de boucher l'horizon des Afghans et des Pakistanais, et exiger qu'un homme sans emploi, brisé et qui a perdu tout espoir, se mette à quatre pattes, aboie comme un chien, ou répète des insultes visant le prophète Mohammed.
Aussi peu révérencieux qu'était Ghassan vis-à-vis de la religion, cet épisode montrait son humanité-même. Il avait refusé d'obéir aux soldats, et les coups s'étaient mis à tomber.

Ramzy Baroud est écrivain et journaliste. Son dernier ouvrage est The Second Palestinian Intifada: A Chronicle of a People's Struggle (Pluto Press, London).

traduction emcee - des bassines et du zèle

source : On Anti-Muslim Films, Cartoons and My Gaza Neighbor / That Defining Moment