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Prier à l'Eglise St. Drone

Le président et ses apôtres

Vous pouvez être sûrs d'une chose: quel que soit le candidat que vous choisirez aux élections de novembre prochain, vous n'élirez pas seulement un président des Etats-Unis ; vous élirez également un assassin-en-chef.
Les deux derniers présidents n'étaient peut-être pas empereurs ou rois, mais eux – et l'immense structure de sécurité nationale en plein essor et qui s'institutionnalise constamment autour de la personne même du président – ce sont certainement un des cauchemars contre lesquels les pères fondateurs de ce pays nous avaient mis en garde. C'est une des raisons pour lesquelles ces fondateurs ont donné des pouvoirs importants en matière de guerres au Congrès, dont ils savaient que ce serait une assemblée lente, récalcitrante, et délibérante.
Grâce à un long article du New York Times, écrit par Jo Becker et Scott Shane, “Secret ‘Kill List’ Proves a Test of Obama’s Principles and Will" ("la liste secrète des personnes à assassiner démontre les principes et la volonté d'Obama"), nous savons maintenant que le président a consacré un temps infini à superviser la "nomination" des présumés terroristes à assassiner par l'intermédiaire du programme de drones pilotés à distance dont il a hérité du président George W. Bush et qu'il a développé de façon exponentielle.
En outre, cet article cite en grande partie des interviews réalisées avec "une trentaine de ses conseillers actuels et passés".
En d'autres termes, il s'agit essentiellement d'un article inspiré par l'administration – le chroniqueur Robert Scheer dit: "voulu" – sur un programme "secret" dont le président et ses plus proches collaborateurs sont très fiers et dont ils veulent s'attribuer les mérites dans une année électorale. Le langage de l'article sur notre président va-t-en-guerre est en général empathique, voire emphatique par moments.
L'article parle essentiellement des dilemmes moraux d'un homme qui – nous le savons maintenant – a approuvé personnellement et supervisé l'expansion d'un programme d'assassinats particulièrement musclé au Yémen, en Somalie et au Pakistan, et qui repose sur une liste des personnes à abattre, la "kill list".
De plus, il a fait cela régulièrement, une cible après l'autre, un nom après l'autre (le Times ne mentionne pas la récente frappe de drone US qui a eu lieu aux Philippines, et qui a fait 15 morts).
D'après Becker et Shane, le président Obama a également approuvé l'utilisation d'une méthode frauduleuse de comptage des assassinats commis par les drones qui minimise de façon irréaliste les morts civiles.
D'un point de vue historique, tout ceci est extrêmement bizarre. Le Times dit que le rôle d'Obama dans cette affaire d'assassinats par des drones est "sans précédent dans l'histoire des présidents". Et c'est exact.
Non pas, toutefois, que les présidents n'aient jamais été responsables de programmes d'assassinats ou qu'ils n'y aient absolument pas été impliqués. L'état assassin, c'est loin d'être nouveau dans notre histoire.
Comment le président John F. Kennedy, par exemple, pouvait-il ne pas être au courant des complots d'assassinats inspirés ou soutenus par la CIA contre Fidel Castro, à Cuba, ou Patrice Lumumba, au Congo, et l'autocrate (et allié ostensible) sud-vietnamien Ngo Dinh Diem? (Lumumba et Diem, eux, ont été effectivement assassinés).
De la même façon, au cours de la présidence de Lyndon Johnson, la CIA avait mené une campagne massive d'assassinats au Vietnam, l'Opération Phoenix. Elle s'est avérée être un programme scandaleux destiné à assassiner des dizaines de milliers de Vietnamiens, à la fois des ennemis réels et ceux qui étaient décimés par hasard au cours de cette opération.
Dans le passé, toutefois, dans ces affaires d'assassinats, soit les présidents restaient au-dessus de la mêlée, soit ils se livraient à de vagues déclarations de désaveu concernant ces actes. Nous sommes, à n'en pas douter, à un nouveau stade de l'histoire des présidents de l'empire si un président (ou son équipe de campagne) réunit ses assistants, ses conseillers et ses associés pour promouvoir une histoire destinée à glorifier le nouveau statut d'assassin-en-chef de tout un groupe.
Culte religieux ou commando de tueurs de la mafia?
Voici une simple anecdote du genre "incroyable mais vrai" de l'histoire de l'Amérique.
Qui se souvient aujourd'hui que, au tout début de son mandat, George W. Bush tenait ce que Bob Woodward du Washington Post avait appelé "sa feuille de score personnelle de la guerre contre le terrorisme"?
Ce carnet contenait des photos, des notes biographiques et une présentation succincte de ceux qui étaient jugés comme étant les terroristes les plus dangereux du monde, chacun attendant d'être rayé par Bush sitôt qu'il avait été capturé ou tué. Ce carnet de bord était, selon Woodward, toujours à portée de main dans un tiroir du Bureau Ovale.
Cette "feuille de score" du président paraît aujourd'hui anodine. Le chemin que nous avons parcouru en dix ans peut se mesurer par la description du Times de l'équivalent actuel de cette "feuille de score" (et qui ne tiendrait dans aucun tiroir de bureau):

“C'est le plus étrange des rituels bureaucratiques: toutes les semaines environ, plus de 100 membres du dispositif tentaculaire chargé de la sécurité nationale se réunissent autour d'une vidéoconférence sécurisée afin d'étudier les biographies de terroristes présumés et d'indiquer au président celui qui doit être éliminé.
Ce procédé de "nominations" secrètes est l'idée de l'administration Obama, un groupe de discussion sinistre qui examine de près les fichiers réalisés avec PowerPoint qui comportent les noms, les fausses identités et les notes biographiques de personnes soupçonnées de faire partie de la branche d'Al Qaeda au Yémen ou de ses alliés, les milices al-Shabab en Somalie. La liste des "nominés" est envoyée à la Maison Blanche, où, comme il a insisté pour le faire, guidé par le (grand manitou du contreterrorisme, John O.) Brennan, M.Obama doit approuver chaque nom".

En d'autres termes, grâce à ces réunions – sur ce que les initiés ont appelé les "Mardis du Terrorisme" – l'assassinat a été complètement institutionnalisé, normalisé et bureaucratisé autour du personnage du président. Sans l'aide ou sans aucun contrôle du peuple américain ou de leurs représentants élus, il est actuellement seul responsable d'assassinats à des milliers de kilomètres de là, en comptant ceux de civils et même d'enfants. C'est à dire que s'il n'est pas roi, il est, au moins, le roi des assassinats commis par les Etats-Unis. Sur ce point, son pouvoir est absolu et complètement sans entraves. Il peut imposer la mort pour quiconque a été "nominé", en choisissant n'importe laquelle des "cartes de champions de baseball" (les bios sur PowerPoint) dans cette "liste des personnes à abattre", puis donner l'ordre de les éliminer (ou d'autres à proximité).
Lui et lui seul peut décider qu'assassiner des individus connus n'est pas suffisant et que les drones de la CIA peuvent, au lieu de ça, frapper des "types de comportements" suspects sur le terrain, au Yémen ou au Pakistan. C'est lui seul qui peut faire cesser toute agression, tout assassinat, mais personne, ni aucun dispositif ne peut le lui interdire. Une machine à tuer dans le monde entier (et c'est vraiment le cas, étant donné l'augmentation croissante de la flotte de drones) est maintenant à la disposition d'un seul individu qui n'a de comptes à rendre à personne.
C'est le cauchemar dont voulaient nous préserver les Pères Fondateurs.
Ce faisant, comme l'a signalé Glenn Greenwald de Salon, le président a démantelé le Cinquième Amendement, qui garantit au peuple qu'il ne sera pas "privé de la vie, de liberté ou de ses biens sans procédure en bonne et due forme".
Les services de conseils juridiques du Département de la Justice ont diffusé une note de service secrète qui prétend que, alors que la garantie d'une procédure légale inscrite dans le Cinquième Amendement s'applique bien également à l'assassinat par drone d'un citoyen américain dans un pays avec qui nous ne sommes pas en guerre, "cela pourrait se faire lors de délibérations internes au sein de l'exécutif" (cela, écrit Greenwald, c'est "l'interprétation gouvernementale de la Déclaration des Droits la plus extrémiste qu'il m'ait été donné d’entendre").
C'est-à-dire que l’ancien professeur de droit constitutionnel s’est affranchi des lois du pays pour les cas où il "nomme", comme il l’a fait, les citoyens Américains qui doivent mourir de la main d’un robot.
Il y a, toutefois, un autre aspect à l’institutionnalisation de ces listes de personnes à abattre et l’assassinat en tant que prérogative du président, et qui n'a pas été mentionné. Si on en croit l’article du Times – qui reflète largement comment l’administration Obama veut se voir et veut voir ses actions - le programme de drones est également en passe d’être sanctifié et sacralisé.
On le comprend d’après le langage employé dans l’article lui-même ("un processus de sélection parallèle, mais plus secret, comme s'il avait lieu dans un "cloître", de la C.I.A. s'intéresse plus particulièrement au Pakistan…”). Le président est décrit comme un homme particulièrement moral, qui se consacre à des œuvres sur la “guerre juste” de personnalités religieuses comme St Thomas d’Aquin et St. Augustin, et estime que chaque mort est son propre fardeau moral.
Son principal conseiller sur le contreterrorisme, Brennan, quelqu'un qui, quand il faisait encore partie de la CIA, était complètement impliqué dans la controverse sur la torture, est présenté, littéralement, comme un prêtre, et pas une, mais deux fois.
Il est qualifié par les journalistes du Times de "prêtre dont la bénédiction est devenue indispensable à M.Obama". Ils citent ensuite le juriste n°1 du Département d’Etat, Harold H. Koh, qui dit:

“C’est comme si vous aviez un prêtre avec des valeurs morales extrêmement fortes à qui il incombait soudain de mener une guerre".

Selon les dires du Times, l'organisation d'assassinats par un robot était devenue l'obsession de l'administration, une sorte de culte de la mort au sein du Bureau Ovale, ceux qui y sont impliqués étant tous tant qu'ils sont des dévots. Nous sommes peut-être au début d'une nouvelle religion d'assassinats, dirigée par l'Etat, centrée sur la sécurité nationale, et qui serait fondée sur le fait que nous vivons un monde "dangereux" et que la "sécurité" des Américains est notre valeur prédominante. C'est-à-dire que le président, ses apôtres, et ses disciples de la campagne des présidentielles vont tous prier, semble-t-il, à l'Eglise St. Drone.
Evidemment, vue sous un autre angle, cette scène des "Mardis du Terrorisme" n'est peut-être pas celle d'un synode dans une église ou un monastère, mais d'une commission de la mafia tirée tout droit d'un roman de Mario Puzo, avec le président dans le rôle du parrain qui désigne ceux à "buter" dans un monde de brutes.
Quel chemin nous avons parcouru en à peine deux présidences! L'assassinat comme mode de vie a été institutionnalisé dans le Bureau Ovale, méticuleusement normalisé, et il nous est maintenant présenté comme une solution raisonnable aux problèmes mondiaux des Etats-Unis et comme un point important à porter au programme des présidentielles.

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Dégringolade sur la planète "Retour de bâton"
Au bout de 5.719 mots sur ce qui se dit à l'intérieur du saint des saints des initiés (essentiellement dans le Bureau Ovale), l'article du Times en arrive enfin à cette citation hors sérail:

"Le Pakistan et le Yémen sont peut-être tous deux moins stables et plus hostiles envers les Etats-Unis qu'au moment où M. Obama a pris ses fonctions".

Peut-être, en effet! Pour les rares personnes qui sont arrivées jusque là, cette phrase rappelle rapidement que cette expérience de célébrer le culte à St. Drone est, en fait, très restreinte. Toutes ces réunions interminables, toutes ces heures de président qui auraient pu être consacrées à collecter davantage d'argent pour la campagne de 2012, et ces deux pays qui ont été le plus touchés par ces raids de drones sont plus hostiles, plus dangereux, et dans des conditions pires qu'en 2009 (et l'un d'eux, n'oubliez pas, est une puissance nucléaire). Les articles de presse n'avaient parlé jusqu'à présent que du fait que ces drones avaient intensément radicalisé les populations locales - quel que soit le nombre de "méchants" (et d'enfants) qu'elles ont également éliminés de la surface de la Terre.
Et, bien que le Times n'en fasse pas état, ce n'est pas une mauvaise nouvelle seulement pour le Yémen ou le Pakistan. La démocratie aux Etats-Unis, déjà dans les cordes, est dans une situation pire, également.
Ce qui devrait scandaliser les Américains (mais qui semble pratiquement passer inaperçu), c'est simplement combien la pensée de Washington est devenue opaque, systématiquement axée sur la chose militaire, et improductive à l'autel de St. Drone et à ses semblables (parmi lesquels les forces d'opérations spéciales, qui deviennent de plus en plus l'armée secrète du président au sein de l'armée).
Oui, le monde est toujours un endroit dangereux, même s'il l'est bien moins maintenant qu'à l'époque de la Guerre froide, où deux grandes puissances étaient à un cheveu de lancer une guerre nucléaire. Mais, bien que ce soit de plus en plus hérétique de dire cela – les dangers que doivent affronter les Américains, y compris les dangers relativement minimes du terrorisme, ne sont pas les pires choses sur cette planète.
Elire un assassin-en-chef, quel que soit celui pour qui vous voterez, c'est pire. Prétendre que l'Eglise St. Drone apporte de quelconques solutions raisonnables ou même pratiques, c'est encore pire. Et pire encore, une fois qu'est lancé le processus, il ne peut qu'aller en empirant. Comme nous l'avons appris la semaine dernière, toujours dans le Times, nous n'avons pas seulement un assassin-en- chef dans le Bureau Ovale, mais également un cyberwarrior, tout à fait disposé à sortir une nouvelle forme d'arme offensive, le ver informatique le plus raffiné qui ait été développé, contre un autre pays avec lequel nous ne sommes pas en guerre.
C'est d'une inconséquence incroyable, surtout de la part du dirigeant d'un pays qui, peut-être plus que tout autre dépend des systèmes informatiques, car cela expose les Etats-Unis à être éventuellement affectés par des retours de bâton futurs. Une fois de plus, comme pour les drones, la Maison Blanche décide du code de la route pour chaque pays (et chaque groupe) capable de s'emparer de ce type d'arme et c'est partir sur l'autoroute à 200 à l'heure sans gendarme à l'horizon.
James Madison, Thomas Jefferson, George Washington et les autres connaissaient la guerre, et pourtant, ils n'étaient pas des disciples des équivalents de St. Drone au XVIII°s, ni de ceux de présidents qu'on laisserait libres de décider de transformer le monde en une zone d'assassinats. Ils savaient au moins comme tout le monde dans notre pays de sécurité nationale que le monde est toujours un endroit dangereux – et que cela, ce n'est pas une excuse pour donner les pouvoirs de déclarer la guerre à une seule personne. Ils ne pensaient pas qu'un état de guerre permanente, un état d'assassinats permanents, ou un président libre de plonger les Américains dans ces états était la voie raisonnable que devait prendre leur nouvelle république. Pour eux, c'était de loin, la façon la plus dangereuse d'exister dans notre monde.
Les Pères fondateurs auraient probablement préféré la république démocratique à la sécurité. Ils n'auraient jamais pensé qu'un homme entouré de ses conseillers et de ses juristes, livré à lui-même, pourrait les protéger de ce qui comptait vraiment. Ils ont tenté de nous prémunir contre cela. Maintenant, nous avons un gouvernement et un président qui s'y consacrent, quel que soit celui qui sera élu en novembre.

Tom Engelhardt, co-fondateur de l'American Empire Project et auteur de "The United States of Fear", ainsi que de "The End of Victory Culture", administre le site TomDispatch.com. Son dernier livre, co-écrit avec Nick Turse, s'intitule: "Terminator Planet: The First History of Drone Warfare, 2001-2050".

Tomdispatch.com s'adresse à tous ceux qui cherchent à comprendre de façon plus approfondie notre monde de l'après 9/11 et qui veulent en savoir plus sur comment fonctionne véritablement notre planète impériale.

Note perso:

NB: Les Pères Fondateurs, cités ici en exemple, n'ont pas, loin s'en faut, été des modèles de vertu et de pacifisme. Et leur "république démocratique", ils l'ont créée sur les cendres de tous ceux qu'ils ont impitoyablement exterminés (dont, bien évidemment, les populations autochtones) pour s'emparer de tout le territoire et sur le dos de leurs esclaves, en particulier les Noirs qu'ils ont progressivement marginalisés en créant des hiérarchies (en anglais).

"Les Pères Fondateurs des USA proclamaient leurs aspirations impériales. George Washington avait appelé la nouvelle nation « l’empire en ascension ». John Adams disait qu’elle était « destinée » à se répandre sur toute l’Amérique du Nord. Thomas Jefferson, pour sa part, la considérait comme « le foyer à partir duquel toute l’Amérique, le Nord et le Sud, doit être peuplée"... lire la suite ici.

(Traduction d'un texte de Kent A. MacDougall, intitulé "Empire—American as Apple Pie")
D'autre part, on peut noter la totale indifférence dans le monde occidental face à ces assassinats. Tout le monde devrait se révolter et plus particulièrement, les politiques et les médias. Mais quand on sait que les médias, suivis par nombre de sites en ligne qui ont des prétentions d'honorabilité, n'ont trouvé à s'indigner que des bourdes de la compagne du président et non pas, par exemple, de sa décision à lui de suivre aveuglément les va-t-en-guerre impérialistes, on comprend qu'on vit une époque où la bêtise, la haine et la barbarie sont érigées en vertus cardinales.
Quant au ministre de l'Intérieur actuel, il poursuit inexorablement la même politique que ses prédécesseurs, avec tout autant de zèle.
Finiront-ils, comme Obama, par être encore plus cruels et plus cyniques que les autres dont nous nous sommes débarrassés momentanément?
Et où et comment tout cela finira-t-il?

Et puis il y a ceci:

(Ecrit par Clive Stafford Smith, directeur de Reprieve, une ONG qui défend les droits des prisonniers. Alternet, 4 juin 2012)

J'ai rencontré un gamin de 16 ans. Trois jours plus tard, Obama le tuait

Nous entrons comme des somnambules dans l'âge des drones et rares sont ceux qui évoquent les conséquences dramatiques.
En octobre dernier, je me trouvais à un " jirga" à Islamabad où 80 personnes du Waziristân s'étaient réunies pour parler des drones Predator américains qui bourdonnent au-dessus de nos têtes et qui apportent la mort périodiquement par missile Hellfire. Un jirga, c'est un forum traditionnel qui vise à débattre des différends et à les résoudre, en partie assemblée parlementaire et en partie cour de justice. Les anciens des tribus, enturbannés, étaient accompagnés de leurs jeunes fils pour une rare sortie hors de leur région afin de rencontrer des étrangers pour débattre des assassinats. L'isolement des Waziris est pratiquement total – aucun journaliste occidental ne s'est rendu à Miranshah depuis plusieurs années.
A notre réunion, j'ai parlé en tant que représentant de l'occident. J'ai exposé les affirmations de la CIA qui disent qu'aucun civil innocent n'a été tué en plus d'un an. Je n'ai pas eu besoin de connaître le pashtoun pour comprendre les grognements sarcastiques quand mes propos ont été traduits.
Au cours de cette journée, j'avais serré la main d'un gamin de 16 ans du Waziristân appelé Tariq Aziz. Un de ses cousins était mort à la suite d'une frappe de missile, et il voulait savoir comment faire pour faire connaître la vérité en occident. A l'ONG "Reprieve", nous avons un projet de transparence: importer des appareils photos dans la région pour essayer d'exporter la vérité vers l'étranger. Tariq voulait en faire partie, mais j'ai pensé qu'il était trop jeune.
Et trois jours plus tard, la CIA annonçait qu'elle avait éliminé "quatre militants". En réalité, il n'y avait que deux victimes: Tariq raccompagnait en voiture son cousin de 12 ans chez sa tante quand le missile les avait tués tous les deux.
Cela s'était produit juste 24 heures à peine après que la CIA s'était vantée d'avoir éliminé six autres "militants" – il s'agissait, en fait, de quatre mineurs qui retournaient chez eux après le travail. Dans les deux cas, un indic local avait apparemment placé un traceur GPS sur la voiture, mentant pour empocher la récompense.
Il y a quelques semaines en arrière, de hauts responsables de l'administration Obama parlaient au New York Times de la liste secrète des personnes à abattre par drone.
En cette année d'élections, les stratèges démocrates estiment que cet article permettra de gagner des voix, en dissipant l'idée que Barack Obama est laxiste sur la lutte contre le terrorisme. Les porte-parole de l'administration voulaient laisser l'impression d'un président engagé personnellement qui lit la théorie de St Thomas d'Aquin sur la "guerre juste" quand il n'examine pas de près la "kill list".
Mitt Romney avait surnommé Obama "Dr Folamour" en 2007. C'était peut-être d'une rare perspicacité. Une décision prise par le plus futé d'entre nous ne peut pas être meilleure que les renseignements qu'il possède, et même si le nouveau missile reluisant est précis, il se trompera de cible s'il ne s'agit pas de la bonne personne.
Il est facile de comprendre comment la CIA a assassiné Tariq et bien d'autres victimes innocentes. Ceux qui appuient sur les boutons des Hellfire sont à 12000 kilomètres de là, dans le Nevada, et sont tributaires des "agents de renseignements" locaux.
Tout comme pour Guantánamo, la CIA verse des primes à ceux qui lui signalent des "terroristes". Cinq mille dollars, pour un informateur Waziri, c'est une somme énorme, qui correspondrait à quelque chose comme 250.000 livres sterling. L'informateur doit se livrer au calcul suivant: est-ce moins dangereux de placer un traceur GPS sur la voiture d'un terroriste véritablement dangereux, ou de faire tuer une personne ordinaire (avec un début de barbe), en disant que c'est un militant? Trop de "militants" sont des jeunes hommes avec une barbe de trois jours. Au moins 174 étaient des enfants.
Le New York Times explique qu'au début Obama avait adopté la stratégie de ne pas faire de prisonniers afin d'éviter la situation gênante de Guantánamo. Puis, il a accepté une méthode de comptage des victimes qui "compte comme rebelles tous les hommes qui sont en âge de faire leur service militaire dans une zone ciblée", sauf s'il y a des preuves posthumes explicites de leur innocence - parce que, probablement, ils "mijotent tous des mauvais coups".
Si la politique d'Obama sera peut-être bien accueillie aux US, elle engendre le radicalisme à l'étranger, ce genre de politique qui ne fait pas que porter atteinte à notre mode de vie, mais qui fait naître une hydre extrémiste avec beaucoup plus de têtes.
Certaines voix s'élèvent contre cela. A partir de l'été dernier, Cameron Munter, ambassadeur d'Obama à Islamabad, était chargé de dire s'il approuvait ou non chacune des attaques de drones sur le sol pakistanais, en levant ou baissant le pouce comme un empereur au Colisée. "Il n'avait pas compris que l'essentiel de son travail consistait à tuer des gens" dit un de ses collègues.
Munter quitte son poste au début de ce mois parce que sa mission de diplomate a été rendue impossible.
L'absence de protestations actuellement aux US est effarante. La dernière fois qu'un président s'est laissé aller à bombarder illégalement le territoire souverain d'alliés (Richard Nixon en 1969, au Cambodge et au Laos), ce genre de politique avait failli faire partie des chefs d'accusation lors de la procédure de destitution (impeachment). Il faut garder en mémoire cette histoire, où les Vietnamiens avaient mis à profit le retour de bâton en contribuant à imposer les Khmer Rouges génocidaires au Cambodge, et un régime à parti unique qui dure depuis 40 ans au Laos.
Pour finir, Mitt Romney se retrouve face à un dilemme: que doit faire un candidat républicain pour dépasser l'extrémisme de son adversaire démocrate?
Nous devons tous nous inquiéter également : nous entrons comme des somnambules dans l'âge des drones et rares sont ceux qui évoquent les conséquences dramatiques.

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Décompte des frappes de drones au Pakistan
Plus de 2000 tués au cours de la présidence d'Obama.

Note perso:

Obama 2008
On le constate, donc, Obama n'est pas celui qu'il prétend être. Et cela, depuis le début.
Il n'a rien changé à la justice du pays, ni à la politique extérieure, si ce n'est en pire;
Il n'a pas fermé Guantanamo et n'a pris aucune mesure pour régler la question de ceux qui y croupissent et y sont torturés;
Il a légalisé la torture (tout en prétendant l'interdire, c'est tout le secret du prestige d'Obama: la Com') et les assassinats de citoyens US;
Il a récemment donné les pleins pouvoirs à l'armée (NDAA);
Il n'a rien fait non plus pour se pencher sur le sort des prisonniers, en particulier, ceux qui sont en prison, à tort, depuis des années, voire des décennies, pour avoir défié l'ordre établi (Les 5 de Cuba, Leonard Peltier, Mumia, etc.);
Il n'a rien fait pour les immigrés, si ce n'est poursuivre la politique de rétention des sans-papiers;
Il a soigneusement évité d'améliorer la condition des Noirs et des autres minorités non-blanches;
Il a remis une couche épaisse de peintures de guerre pour intensifier celles en cours;
En plus des précédentes destinations, il a fait bombarder la Libye, et compte recommencer en Syrie, puis en Iran. Après, on verra ce qu'il reste à démanteler;
Il a intensifié les assassinats par drones interposés;
Il n'a jamais cherché à régler la question de la Palestine (tout en laissant croire, selon sa méthode, qu'il s'en souciait);
Il a fait assassiner Ben Laden, ce dont il se glorifie (et c'est sans doute en voyant l'absence de protestations qu'il a poursuivi dans cette voie);
Bien qu'il le laisse croire, il n'a rien fait pour les femmes non plus;
Et même sa réforme des assurances-maladie, même si la com' a bien fonctionné, est une imposture (45 millions d'US américains ne sont toujours pas assurés et il y aura toujours, en fin de compte, autant de personnes qui ne seront pas assurées ou très insuffisamment, les plus pauvres et/ou les plus vulnérables, quoi - quand la réforme sera complètement mise en place – à la St Glinglin. Sans parler de la morale religieuse qui s'est imposée là-dedans. Où est le progrès?).
Un bilan catastrophique, donc, masqué sous le vernis d'un homme civil, élégant et bien propre sur lui.
Alors, comment se fera-t-il réélire?
Un coup à gauche: il se dit favorable au mariage homosexuel (bien démagogique, et contraire à son conservatisme forcené, m'enfin, il faut trouver quelque chose pour remotiver son électorat et il ne reste plus que ça en rayon).
Un coup très à droite, pour faire la nique à la droite dure.
Virage de plus en plus à droite, donc.
Il en est ainsi aux Etats-Unis, il en sera ainsi en France et ailleurs aussi. Quand on voit combien la droite extrême est courtisée et la gauche attaquée de toutes parts, y compris dans les rangs des prétendus socialistes, on comprend où ils veulent nous conduire.

On est mal, moi je dis.

Sur ce blog: Les promesses non tenues d'Obama

Les illustrations ont été ajoutées.