On ne peut en aucune façon comprendre la politique sans comprendre la religion, mais, pour un étranger, la chrétienté américaine – et donc la politique aux Etats-Unis – peut paraître quasiment incompréhensible. Au cours des deux millénaires passés, les chrétiens se sont disputés, se divisant en 30.000 confessions différentes. Par-dessus le marché, la chrétienté américaine, comme, dans un sens plus large, la tradition aux Etats-Unis, tend à se défier de la hiérarchie et de l’autorité, ce qui signifie qu’un grand nombre de chrétiens américains se considèrent comme « non-confessionnels ».
Ces scissions qui se font toujours plus rapidement entre confessions et non-confessions, depuis les cathédrales de cristal jusqu’aux célébrations de culte à domicile, donnent une place particulièrement importante à la Bible, ce qui explique la raison pour laquelle, de même que les évêques catholiques et les prédicateurs charismatiques, nous retrouvions la Bible au cœur des débats sur les politiques publiques. Les chrétiens qui interprètent les Ecritures au sens littéral croient que la bible reproduit au mot près la parole de Dieu, telle qu’elle a été essentiellement dictée par Dieu aux scribes.
Grâce au travail opiniâtre de révisionnistes de l’histoire comme David Barton, beaucoup d’entre eux croient également (complètement à tort) que la Constitution et le système judiciaire des Etats-Unis s’appuient aussi sur les principes et les lois tirés de la bible.
Tous les chrétiens ne partagent pas ce point de vue. Ceux qui font une lecture littérale de la bible (les "Biblical literalists" ) sont aux antipodes des chrétiens “modernistes”, qui considèrent que la bible constitue le témoignage de nos ancêtres spirituels imparfaits qui éprouvaient des difficultés à différencier ce qui était le Bien et ce qui était du domaine divin, et à déterminer comment vivre en établissant des règles morales communes.
La façon dont un chrétien interprète la Bible dicte souvent des priorités sociales et morales, ce qui nous ramène au contexte politique actuel. Les évêques catholiques sont bien organisés et donc, sous couvert de "liberté de culte" (pour les institutions, pas pour les femmes), c’est eux qui ont mené la charge contre les droits des femmes en matière de procréation. Mais s’ils ont réussi à limiter l’accès à la contraception et à l’avortement depuis des dizaines d’années dans ce pays, c’est grâce au ralliement des chrétiens qui estiment que la Bible est la Parole de Dieu (fondamentalistes/évangéliques et " born-again" - appelés aussi "nouveaux chrétiens").
Dans mon état natal de Washington, les catholiques conservateurs et les « bible believers » se sont rassemblés par centaines cette semaine pour manifester contre la prise en charge de la contraception par la collectivité. A l’heure où j’écris cet article, ils recueillent des signatures pour faire abolir la loi historique sur le mariage homosexuel.
Alors même que les taux de divorces et les taux de grossesses chez les adolescentes sont inférieurs dans des régions plus laïques, les "Bible believers" affirment que ces problèmes sont en majeure partie dus à la perte de la foi aux Etats-Unis.
Si on les écoute, depuis la création de l’Amérique jusqu’aux années 1970 (où les homosexuels, les athées et les femmes sans soutien-gorge ont commencé à démanteler l’ordre social), ce pays avait prospéré parce que nous allions à l’église et que nous vivions selon les commandements de Dieu, et nos tribunaux protégeaient la noble institution du mariage biblique. Aujourd’hui, les lois autorisant les mariages homosexuels s’insinuent dans tout le pays, menaçant les derniers pans de notre tissu moral.
Je vais vous révéler un secret, si vous le voulez bien, sur les Bible believers, ceux qui croient que la Bible est la Parole de Dieu, que je connais parce que j’en ai fait partie. La plupart d’entre eux ne lisent pas la bible. S’ils le faisaient, ils sauraient que le modèle biblique des rapports sexuels et du mariage n’ont pas grand chose à voir avec ce qu’ils défendent si bruyamment.
Parmi les histoires que raconte la bible, il y a des viols, l’inceste, les relations sexuelles maître-esclave, les vierges captives, et bien davantage. Maintenant ce n’est pas parce qu'une histoire est racontée dans la bible que cela signifie qu’elle se veut être un modèle de conduite dévote.
D’autres facteurs doivent être pris en considération, comme de savoir si Dieu ordonne ou interdit cette conduite, si cette conduite est châtiée et si Jésus indique par la suite dans le Nouveau Testament que ces règles sont caduques.
Dans cette optique, on constate que le dieu de la bible cautionne encore la polygamie ainsi que l’esclavage sexuel et les mariages forcés de jeunes vierges autant que la monogamie. En fait, il approuve les trois à un tel point qu’il fournit des règlementations détaillées. Si on se fonde sur les histoires de sexe et de mariage que Dieu récompense et semble approuver, on pourrait ajouter l’inceste à cet ensemble. Nulle part il n'est dit dans la bible: "N’ayez jamais de rapports sexuels avec une personne qui refuse d'en avoir avec vous".
En outre, aucune des normes qui sont approuvées et règlementées par la loi de l’Ancien Testament – la polygamie, l’esclavage sexuel, le mariage forcé de jeunes filles – ne sont modifiées, dénoncées ou condamnées par Jésus.
En fait, l’auteur de l’évangile selon St Matthieu fait dire à Jésus :

“Ne croyez pas que je suis venu pour abolir la Loi ou les prophètes; je ne suis pas venu pour les abolir, mais pour faire appliquer pleinement leurs préceptes. En vérité, je vous le dis, jusqu’à ce que le ciel et la terre disparaissent, pas une seule lettre, pas le moindre trait ni coup de plume, ne disparaîtront en aucune façon de la Loi (l’Ancien Testament) tant que tout ne sera pas réalisé (Matthieu 5:17-18)".

La Loi dont parle Jésus est la Loi de Moïse, ou la Torah, et quiconque prétend que la bible est la parole parfaite d’un dieu omniscient, omnipotent, et omni-bienveillant doit avoir la décence de la lire attentivement – et de poursuivre alors dans cette voie.
La polygamie, qui est la norme dans l'Ancien Testament, est admise dans le Nouveau Testament.
Biblicalpolygamy.com consacre des pages à 40 personnages de la bible dont chacun avait de nombreuses femmes. Parmi ceux-là, il y a des patriarches comme Abraham et Isaac. Si le roi David, le premier roi d'Israël s'était limité à huit femmes, son fils Salomon, réputé pour être l'homme le plus sage qui ait jamais existé, avait 700 femmes et 300 concubines!
Les concubines sont des esclaves sexuelles, et la bible donne des instructions sur l’acquisition de plusieurs sortes d’esclaves sexuelles même si la ligne de démarcation entre le mariage biblique et l’esclavage sexuel est floue.
Un homme hébreu, peut bien, par exemple, vendre sa fille à un autre Hébreu, qui aurait alors certaines obligations envers elle une fois qu’elle aurait été déflorée. Par exemple, il ne peut pas la revendre ensuite à un étranger. En revanche, un homme peut s'approprier une prisonnière de guerre vierge qui lui plaît. Dans le Livre des Nombres (31:18), le serviteur de Dieu ordonne aux Israélites de tuer toutes les femmes Madianites non vierges qui ont été capturées pendant la guerre, et tous les jeunes garçons, mais de garder pour eux les filles vierges.
La Loi de Moïse décrit en détail le rituel de purification qui prépare une vierge captive destinée à devenir une concubine. Elle exige que son propriétaire lui rase la tête et lui coupe les ongles, et lui laisse une période de deuil d’un mois pour la mort de ses parents avant la première relation sexuelle (Deutéronome 21: 10-14). Une jeune fille hébraïque qui a été violée peut être revendue à son violeur pour 50 shekels, c’est-à-dire environ $580 (Deutéronome 22:28-29). Il doit alors la garder parmi ses épouses jusqu’à sa mort.
Un homme peut acquérir un certain nombre de femmes, qu’il en veuille ou non, à la mort de son frère. En fait, si un de ses frères meurt sans progéniture, il est de son devoir de féconder sa femme. Dans le livre de la Genèse, Onan est tué par Dieu parce qu’il n’a pas accompli son devoir – ayant préféré répandre sa semence sur le sol plutôt que de donner une descendance à son frère (la Genèse 38:8-10). Un récit dans le Nouveau Testament montre que cette tradition a perduré. Jésus est rabbin, et un groupe de théologiens érudits appelés Sadducéens cherchent à évaluer ses connaissances de la Loi Hébraïque en lui posant cette question:

"Professeur", ont-ils dit, "Moïse nous a dit que si un homme mourait sans descendance, son frère devait épouser sa veuve et élever sa progéniture pour lui. Alors, nous étions sept frères. Le premier s’est marié puis est mort, et, comme il n’avait pas eu d’enfants, il a laissé sa femme à son frère. Il est arrivé la même chose au deuxième et au troisième frère, puis aux autres jusqu’au septième. Pour finir, la femme est morte. Et donc, à la résurrection, de qui sera-t-elle l’épouse puisque tous les sept étaient mariés à elle?

Jésus est trop intelligent pour eux et répond qu’au paradis, ce lieu de parfaite béatitude, le mariage n’existe pas.
Avoir un frère servant de donneur de sperme n’est pas la seule solution dans la bible à l’absence de descendance. Le patriarche Abraham est marié à sa demi-sœur Sarah, mais ils n’ont pas eu d’enfants au cours des 75 premières années, environ, de leur mariage. Frustrée, Sarah dit finalement: “le Seigneur n’a pas voulu que j’aie des enfants, Va dormir avec mon esclave; peut-être pourrai-je créer une famille grâce à elle ». Son esclave, Agar, se retrouve enceinte et ensuite, plus tard, Sarah aussi, et l’histoire devient compliquée (Genèse 16). Mais cela n’empêchera pas le petit-fils d’Abraham, Jacob, de participer à une compétition, où ses deux femmes envoient sans cesse leurs esclaves se faire engrosser par lui, chacune cherchant à avoir plus de fils que l'autre (Genèse 19:15-30).
Ces histoires seraient peut-être anecdotiques en ce qui concerne le mariage biblique si les "Bible believers" ne cessaient de nous rabâcher que Dieu punit les gens quand il n’aime pas leurs mœurs sexuelles. Selon le prédicateur Pat Robertson, il avait si peu apprécié la conduite des homosexuels de la Nouvelle-Orléans qu’il y avait fait souffler un ouragan pour que toute la ville soit submergée – un peu comme le Déluge. Et pourtant, selon le récit de la bible, Abraham et Jacob étaient tout deux particulièrement aimés et bénis par Dieu.
Le problème, c’est que le mariage a énormément changé depuis l’âge de fer, époque où a été écrite la bible. Pendant des siècles les chrétiens ont débattu sur les concubines et la polygamie - acceptées par certains et rejetées par d’autres. Le modèle de la famille nucléaire, tenu en si haute estime par les chrétiens fondamentalistes américains, résulte de l'interaction entre le monde chrétien et les cultures européennes, parmi lesquelles la tradition de monogamie de l’Empire Romain. Avec l'évolution de la conscience morale de l’humanité, les rapports sexuels forcés sont devenus moins acceptables même dans le cadre du mariage, alors que les mariages intertribaux et interraciaux ont été de plus en plus acceptés. Aujourd’hui, même les Bible believers dévots sont contre l’esclavage sexuel. Le mariage est, de plus en plus, un engagement d’amour donné librement. Le mariage homosexuel n’est qu’un des aspects de ce débat élargi et l'opposition des Bible believers n’a pas grand-chose à voir avec la monogamie biblique.
Dans la mesure où de nombreux chrétiens n’ont jamais lu la bible en entier, la plupart des "Bible believers” ne sont pas, contrairement à ce qu’ils prétendent, de véritables "Bible believers". Les Bible believers, même ceux qui se disent "sans confession déterminée" suivent presque tous une tradition théologique qui leur indique quelles parties de la bible il leur faut mettre en pratique et comment. Oui, parfois, même des gens bien se retrouvent entrainés dans une sorte de culte du livre que j’appelle bibliolâtrie, et le culte de la bible peut rendre les priorités morales des gens aussi archaïques et cruelles que celles des hommes des cavernes de l’âge de Fer qui ont écrit ces textes. (Il m’est arrivé un jour d’entendre, horrifiée, les propos de deux adorables personnes âgées témoins de Jéhovah, qui justifiaient le massacre d’enfants dans l’Ancien Testament dans les mêmes termes qu’employaient les nazis pour justifier le massacre de bébés juifs).
Mais beaucoup de ceux qui se revendiquent de la parole de Dieu sont simplement et congénitalement conservateurs, c'est-à-dire, réfractaires à tout changement. Ce n’est pas tant la bible qu’ils vénèrent mais le statu quo, qu’ils justifient en s’appuyant sur des textes anciens. Le mariage homosexuel finira par être accepté, de même que les droits à la procréation, et ces Bible believers s’adapteront au changement comme ils ont fait pour d'autres: à contrecœur, lentement, et en organisant des manifestations hargneuses, mais, au bout du compte, ils finiront par accepter, et peut-être même par prétendre que c’était depuis toujours la volonté de Dieu.

Valerie Tarico est une psychologue et une auteure de Seattle, fondatrice du site "Wisdom Commons" (un site qui évoque les vertus et l'éthique).

Note personnelle

Ce texte montre bien que les adeptes des religions se laissent bercer par la propagande de fous de dieu et d'évangélistes sans remettre en cause leur parole, et sans se préoccuper de véracité. Il montre également que les textes sacrés ne sont pas pris à la lettre, ni par les modérés, évidemment, ni même par les fondamentalistes qui s'en revendiquent. Ce ne sont, donc, pas les textes sacrés qui prévalent, c'est l'interprétation qui en est faite par les prédicateurs et leurs adeptes.
Mais, catholiques ou protestants fondamentalistes, ils sont aujourd'hui, aux Etats-Unis, avec leurs porte-parole républicains, les fers de lance des mouvements contre les droits des femmes, en particulier en ce qui concerne la contraception et l'avortement, et contre le mariage homosexuel.
Le problème qui se pose, donc, partout dans le monde, est celui de la séparation des Eglises et de l'Etat.
La réforme de santé d'Obama laisse, par exemple, toute latitude aux assurances-maladie gérées par des institutions religieuses de décider si elles rembourseront ou pas les avortements. Non seulement, on peut être certain qu'elles ne le feront pas (ne serait-ce que, opportunément, pour une raison purement vénale), mais cette disposition établit une discrimination évidente vis-à-vis des femmes, qui ne seront pas égales devant la loi. Mais, enfin, la loi, on pourrait aussi en parler.
Les religions n'ont pas à s'immiscer dans les affaires d'Etat. Et nous devons préserver ici, en France, le principe de laïcité, qui est bien malmené aujourd'hui, même, et surtout, par ceux qui s'en prévalent, et qui acceptent en son nom, abusivement, des lois toujours plus discriminatoires.
Et comme par hasard, ces lois visent les femmes. Il y a eu les lois sur le port du foulard et celui de la burqa, approuvées quasi-unanimement par une France béate et sectaire.
Mais suivent progressivement et insidieusement, sous la forme, d'abord, de réductions budgétaires, les atteintes aux droits des femmes en matière d'avortement, de contraception et d'éducation sexuelle.
L'actuel gouvernement a fait fermer, ou menaçait de le faire prochainement, nombre de maternités et de centres IVG de proximité, il a également réduit considérablement les subventions accordées au Planning, contraignant certains centres à mettre la clé sous la porte ou à végéter. La dernière proposition électorale du président sortant était de contraindre les mineures à avoir le consentement familial pour utiliser des contraceptifs.
Parallèlement, Mme Le Pen dénonçait les "avortements de confort" et parlait de déremboursement de l'IVG. Ces mesures caressent dans le sens du poil tous les intégristes religieux, qui n'ont de cesse d'empêcher les femmes de disposer librement de leur corps. On constate, donc, actuellement en France, que la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui établit l'égalité de tous les citoyens en leur reconnaissant la liberté de culte et de conscience est de plus en plus remise en cause.
Aujourd'hui, tout l'échiquier politique se réclame de la "laïcité" voulant imposer sa propre conception biaisée de la loi aux adeptes d'une religion, que ce soit en matière de signes religieux, déclarés commodément "ostensibles", de rites ou de coutumes alimentaires.
Depuis le début de son quinquennat, Nicolas Sarkozy n'a pas cessé de placer la religion au cœur des affaires publiques, remettant ostensiblement en cause le principe de laïcité du pays dans le but de diviser la France en communautés sectaires – ce qu'aucun dirigeant français n'avait encore osé faire aussi ouvertement.
Parmi ces initiatives: les visites officielles et en grande pompe au Vatican, le discours à St Jean de Latran - entre autres, sur les "racines chrétiennes" de la France et sur la supériorité du prêtre sur l'instituteur - la reconnaissance du droit des établissements catholiques à distribuer leurs propres diplômes dans l'enseignement supérieur, le discours de politique française au dîner du CRIF, la constante mise à l'index des musulmans, déclarés non intégrables, pire, assimilés à des terroristes.
Hélas, les dérives anti laïques de ce président ont fort peu été relevées et dénoncées, toute la classe politique, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ayant finalement, cautionné – ne serait-ce que par son silence - ce sectarisme.
Espérons que le nouveau chanoine de Latran aura à cœur de préserver le principe de laïcité et les droits des femmes et de tous les êtres humains de ce pays.
Aujourd'hui, en France, nous voyons les dérives où conduit cette propagande antimusulmans. Non seulement, elle fait les choux gras de l'extrême-droite, qui en a fait son thème central de campagne, avec le foulard, la burqa, la viande hallal, les heures réservées dans les piscines et autres fantasmes de petit franchouillard bas du front, mais elle a gangréné toute la droite.
Sinon, comment expliquer les 48% obtenus par le président sortant à l'issue d'un quinquennat effroyable et qui, ne pouvant évoquer son bilan catastrophique, n'a fondé sa campagne que sur la peur de l'autre et la haine raciale?
On voit bien où mène l'abandon des valeurs républicaines. A (frôler, cette-fois-ci) la réélection d'une droite cruelle, menteuse, liberticide et sectaire.
Next stop: fascism.

Liens

La laïcité, c'est comme la Bible, tout le monde en parle, mais personne n'a lu les textes:

La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat expliquée clairement dans le Monde Diplo:
"Oui à Briand et à Jaurès, non à Guéant et à Valls (I)"



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et:

Gilles Devers sur la laïcité sauce hollandaise. Pas mieux que les bas du front.