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(photo AFP)

Le Grand Cirque du changement et de l’espoir

Avec de vagues allusions à des promesses populistes et les critiques d’une opposition républicaine acharnée, le Grand Capitulateur a activé son numéro comme si on en était à nouveau en 2008. Les souvenirs de cette année extrêmement nauséabonde revenaient en masse alors que les libéraux bon teint chantaient ses louanges. Entre autres, Michael Moore, groupie à la dimension d’un Ramsey Clark (ex- Procureur Général des US sous Johnson et militant actif contre les guerres - NDT), écrivait en direct sur twitter : « Mettons-lui A- (moins) pour ça. Il a perdu des points quand il a dit que la guerre en Irak nous avait apporté 'plus de sécurité et plus de respect de la part du monde entier'". Il voit sa note baissée pour avoir complètement perdu cette “perspicacité” qui lui avait fait affirmer que la guerre en Irak était une erreur, mais, à part ça, Moore ne trouve rien à redire.
C’est absolument déconcertant de constater comme les libéraux se sont constamment laissé berner par ce président.
Obama gagne leur adhésion sur la foi de déclarations vagues et d’allusions, ne faisant de promesses concrètes que sur des questions qui ont un soutien populaire massif, et là, il se débrouille en général pour donner l’impression qu’il va prendre le taureau par les cornes, pour se coucher aussitôt après. Combien d’années de ce cirque faudra-t-il aux Michael Moore de ce monde pour réaliser cela?
Le problème n’est pas que le président ait les mains liées par une institution républicaine qui ferait de l’excès de zèle, mais plutôt qu’il est cantonné à un rôle artificiel dans une comédie politique truquée où les acteurs parodient la démocratie représentative.
Le scenario se déroule ainsi: il joue le rôle du président du peuple et l’opposition l’accuse d’être un libéral élitiste. Ensuite, ils se chamaillent sur tout ce qui est anodin, tout en poursuivant sans relâche la tâche principale qui consiste à démanteler la constitution, réprimer la contestation et préserver l’Empire. Le discours vaguement populiste d’Obama et le ton apparemment ferme qu’il emploie ne sont qu’un mauvais remake.
Le Washington Post a déclaré que cette attitude était l’émergence d’“Obama 2.0,”, mais ils se sont trompés. C’est toujours le même Grand Cirque du changement et de l’espoir.
Chaque année étant passée à abuser avec succès les libéraux purs et durs, le point central de l’orientation politique communément admise se déplace au fur et à mesure de plus en plus vers la droite. Dans son discours, Obama déclare que ses deux plus grandes réussites sont d’avoir mis la main sur Bin Laden et d’avoir sauvé General Motors : c’est-à dire un meurtre extrajudiciaire et le sauvetage d’une entreprise conditionné à des réductions de salaires et d’avantages sociaux pour les futurs employés.
Il se vante sans scrupules d’avoir contourné les lois internationales et le droit à un procès équitable dans l’assassinat de Ben Laden. Parallèlement, il se flatte des intimidations qu’il fait subir à l’Iran, et de l’emploi illégal de drones au Pakistan et au Yémen, tout en parlant d’une relation en béton – et je dis bien « en béton » - avec le régime méprisable d’Israël. Il est quelque peu déconcertant de savoir que des commentateurs “libéraux » respectés qualifient un discours de “populiste” malgré toute cette rhétorique d’un conservatisme odieux.
Et il n’y a pas eu que Michael Moore pour s’enthousiasmer. David Corn, écrit ceci, dans le périodique jadis respectable, Mother Jones :
Obama affiche un progressisme patriotique, quasi-populiste (tout en admettant le besoin de réduire les déficits et la maîtrise des dépenses publiques) »: soit il ne saisit pas tout à fait le sens de « quasi », soit nous pouvons le compter au nombre des abusés.
Sur Twitter il a déclaré: “les progressistes peuvent s’enliser dans les critiques. Obama a montré comment critiquer tout en visant plus haut ». Difficile de se faire une idée à partir d’un twit de 140 caractères, mais le sens de cette affirmation semble être que les critiques radicales ne sont pas acceptables.
Son idée, c’est que les idéologues sont archaïques et, par nature, sèment la division. Quiconque cherche à briser l’unité est un trouble-fête. En choisissant cette position, le président et ses partisans amalgament la contestation réfléchie et l’attitude de rejet compulsive de la caste méprisable des Républicains. Ceux qui exigent « trop » du président sont considérés avec un égal mépris par la caste libérale de plus en plus abjecte.
Ce que ces lavettes de libéraux n’arrivent pas à comprendre, c’est que nous ne pouvons pas nous unir avec le 1% de la population dont l’irresponsabilité et la cupidité sont sans limite.
Les super-riches ont montré clairement que leurs intérêts étaient ailleurs. Cela fait des dizaines d’années qu’ils poussent l’état à déréglementer et à “libéraliser » les marchés ce qui leur a permis de délocaliser des millions d’emplois et de baisser la qualité de millions d’autres.
Parallèlement, ils s’en prenaient aux travailleurs avec leurs subprimes et leurs prêts hypothécaires à taux variable, puis ont renversé tout le château de cartes en introduisant ces investissements désastreux sous un nouvel emballage pour en faire des outils financiers attractifs, provoquant ainsi une récession que subit actuellement la majorité de ceux qui font partie des 99% de la population. Le Mouvement Occupy s’est créé à cause de la colère qu’ils avaient contre ces monstres, pas parce qu’ils voulaient cohabiter avec eux. Un président attentif et réactif devrait s’insurger contre eux, et non pas parler de « vivre-ensemble », ce que les 1% ont constamment rejeté.
Néanmoins, les libéraux répliquent que le président a évoqué les inégalités quand il a parlé de façon symbolique de justice économique et dit qu’il était favorable à l’"*impôt Buffet".
La seconde proposition est de toute évidence une fourberie de sa part, car il sait que le congrès à majorité républicaine n’envisagerait jamais de se pencher sur la question sérieusement. Il arrive à se faire passer pour un libéral sans jamais avoir à faire appliquer une seule mesure progressiste, comme d’habitude. S’il avait réellement souhaité mettre en œuvre une réforme fiscale plus équitable, il aurait pu le faire au cours des deux premières années de son mandat quand son parti avait une large majorité dans les deux chambres du congrès.
En attendant, s’il en avait la volonté, il pourrait imposer une loi dans le climat actuel de révolte populaire, en passant outre le congrès actuel composé de laquais et d’imposteurs. Toutefois, il serait extrêmement naïf de s’imaginer que le président cesserait brusquement d’être le personnage servile qu’il est.
On pourrait raisonnablement répliquer que sa proposition de créer une « Unité contre les Crimes financiers » correspond à une initiative progressiste louable. Certes, on ne peut imaginer un président républicain se donner la peine de prendre ce genre de mesure. Toutefois, Obama tire simplement parti de ce qui a été jusqu’à présent une réaction très minime à la crise financière. Les effets de la réforme de Wall Street de Dodd-Frank (Reform bill) sont à peine visibles, l’objectif principal jusqu’à présent étant que cette loi offre à l’Etat des solutions pour renflouer les banques, si elles devaient encore rencontrer des problèmes de liquidités, autres qu’avec l’argent des contribuables .
Les réformes de plus d’envergure et plus visionnaires, telles que la résurrection du Glass-Steagall Act et le démantèlement des banques privées monolithiques, n’ont jamais fait partie des options politiques du gouvernement actuel.
Ce qui fait que les deux propositions de type progressiste, annoncées par le président dans son discours de l’état de l’union de façon vague, comme à son habitude, seront probablement abandonnées. Et, parallèlement, on peut ajouter à la liste des régressions son soutien à l’extraction du gaz par fracturation hydraulique et le « choix éducatif». Sur la première question, il en appelle à une nette augmentation du raffinage de gaz naturel.
Malgré toutes les thèses existantes qui dénoncent les risques que cette opération fait courir à l’eau potable (ang.) et la prépondérance de maladies dans et autour des gisements de gaz naturel, Obama a décidé d’annoncer, dans son discours sur l’état de l’union :

Le développement du gaz naturel va créer des emplois, et des camions, et des usines plus propres et meilleur marché, qui montreront que nous n’avons pas à choisir entre notre environnement et notre économie.

Sur le « choix éducatif», autre nom de la privatisation de l’éducation grâce aux «charter schools» ou aux chèques d'éducation, il dit tirer son inspiration de la figure emblématique de son état d’origine:

Je pense comme le républicain Abraham Lincoln: que l’Etat ne doit faire pour la population que ce que celle-ci ne peut pas mieux faire elle-même, et pas plus. C’est la raison pour laquelle ma réforme de l’Education offre plus de concurrence, et plus de contrôle sur les établissements scolaires et les états.

Ici, il reprend pratiquement les éléments de langage directement issus du vocabulaire des lobbyistes du secteur privé qui ont utilisé le terme de choix éducatif pour masquer leurs tentatives de s’en prendre aux écoles publiques, de démanteler les syndicats d’enseignants, et de tirer cruellement profit de l’ « industrie » de l’éducation en plein essor depuis peu.
et quand Obama semble, toutefois, manifester la volonté de “faire cesser le bachotage”, il s’agit probablement une nouvelle fois de faire semblant d’adhérer aux causes progressistes traditionnelles. S’il tentera mollement d'opérer quelque ravalement cosmétique, il ne fera rien pour s’opposer au pillage actuel des écoles publiques. Arne Duncan, défenseur de longue date des Charter Schools à Chicago, étant toujours ministre de l’éducation, il est difficile d’imaginer un quelconque ralentissement de la dynamique de privatisation actuelle.
La seule conclusion rationnelle qu’on peut tirer du discours de cette année, c’est que c’est bel et bien le même Obama.
C’est le même militariste impénitent qui a été élu en 2008, le même qui a mené les guerres illégales au Pakistan, en Libye, en Somalie et au Yémen ; le même despote qui a signé la loi sur la défense nationale, codifiant, ainsi, des pouvoirs de détention immoraux et inconstitutionnels; le même assassin de citoyens américains: le président qui a consciencieusement joué son rôle de gardien de cette puissance en déclin et en déliquescence morale.
Comme ce régime n’est pas encore complètement devenu une dictature à part entière, le président doit, à l’occasion, faire appel aux sensibilités de ses sujets. Et il excelle à cet exercice. Même au bout de trois ans du même Grand Cirque, il se montre encore apte à berner les libéraux hésitants.

Matt Reichel

Traduction emcee ©des bassines et du zèle

Notes

Le discours sur l’état de l’Union est le discours prononcé tous les ans en janvier par le Président des États-Unis devant le Congrès- Chambre des Représentants et Sénat réunis. Il peut ainsi y définir le cadre général de sa politique à venir. Ce discours est donc très important en cette année d’élection présidentielle, et les mots sont soigneusement pesés. Voir ici le script et la vidéo du discours.



Impôt Buffet : Warren Buffet, troisième fortune mondiale en 2011, après Gates et Carlos Slim, et dont la fortune personnelle était estimée par Forbes à 50 milliards de dollars, a déclaré que pour réduire la dette nationale, les super-riches devaient payer davantage d’impôts.
« Nous sommes couverts de cadeaux par les élus de Washington que se sentent obligés de nous protéger, un peu comme si nous étions des chouettes tachetées ou tout autre animal en voie de disparition. C’est bien d’avoir des amis haut-placés », explique-t-il.