Pourquoi je poursuis Obama en justice

Avec la toute dernière loi sur la Défense Nationale (" National Defense Authorization Act"), l’armée peut mettre indéfiniment en détention sans jugement tout citoyen US considéré comme terroriste ou complice de terroriste.

Les avocats, Carl J. Mayer et Bruce I. Afran, ont, ce vendredi, déposé une plainte en mon nom auprès d’un tribunal d’instance de New York contre Barack Obama et le secrétaire de la Défense, Leon Panetta, pour contester la légalité de l’ "Autorization for Use of Military Force" contenue dans la dernière version de la loi sur la Défense Natiomale, ratifiée par le président le 31 décembre.
Cette loi, dans l'article intitulé “Contre-terrorisme", et pour la première fois en 200 ans, autorise l’armée à maintenir l'ordre au niveau national. Aux termes de cette loi, qui entrera en vigueur le 3 mars, l’armée peut garder en détention indéfiniment sans jugement tout citoyen US considéré comme terroriste ou complice de terroristes.
Et les suspects peuvent être transférés par l'armée dans notre colonie pénitentiaire de Guantanamo et y être détenus jusqu’à “la fin des hostilités.” C'est un coup terrible porté aux libertés civiles.
J’ai passé de longues années dans des pays où l'armée avait le pouvoir d’arrêter et d’incarcérer des citoyens sans chef d’accusation. Je me suis rendu dans certaines de leurs prisons, j’ai des amis et des collègues qui ont été enlevés et jetés dans des goulags de l’armée. Je sais ce qui se passe quand on donne aux forces armées de n’importe quel pays le pouvoir considérable et illimité de maintenir l’ordre et même si ce combat est chimérique, il doit être mené si nous voulons avoir le moindre espoir de sortir ce pays des griffes du fascisme des grands groupes privés.
L'article 1031 de la loi indique que la "personne concernée" – c'est-à-dire susceptible d’être détenue – est « ''quelqu'un qui a fait partie de ou a largement soutenu al-Qaeda, les Taliban, ou des forces alliées engagées dans les hostilités contre les Etats-Unis ou d'autres membres de la coalition, y compris toute personne qui a commis une agression ou a directement soutenu ce genre d'hostilités au profit des forces ennemies”. Cette loi, toutefois, ne précise pas ce que signifient les termes de "largement soutenu" "directement soutenu" ou "forces alliées''".
J’ai rencontré régulièrement les dirigeants du Hamas et du Jihad Islamique à Gaza. Autrefois, je rendais visite aux dirigeants de l’OLP, parmi lesquels Yasser Arafat et Abu Jihad, à Tunis, à l’époque où ils étaient qualifiés de terroristes internationaux. J’ai passé du temps avec les Gardiens de la Révolution en Iran et j’ai séjourné au Nord de l’Irak et en Turquie orientale, où j'étais avec des combattants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (le PKK). Tous ces groupes étaient ou sont qualifiés d’organisations terroristes par le gouvernement US.
Que se serait-il passé si cette loi avait été en vigueur quand moi et d’autres Américains nous déplacions dans les années 1980 au Nicaragua avec des unités armées des Sandinistes ou au Salvador avec les guérilleros du Front Farabundo Martí de libération nationale? Que se serait-il passé pour ceux d’entre nous qui étions avec les insurgés du sud pendant la guerre civile au Yémen ou les rebelles au sud Soudan? Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai mangé avec des gens que ce pays qualifie de terroristes. Pour autant, cela ne fait pas de moi un terroriste.
Si un groupe est qualifié de terroriste, que ce soit une organisation humanitaire palestinienne ou un élément du mouvement indépendantiste ouïghour, l’armée peut, en vertu de cette loi, cueillir un citoyen US qui a soutenu les organisations humanitaires associées à ce groupe ou qui a, en toute innocence, envoyé de l’argent ou des fournitures médicales à des groupes paravents. Nous avons déjà vu la persécution et la fermeture d'organismes caritatifs musulmans aux Etats-Unis qui soutenaient les Palestiniens. Désormais, les membres de ces organisations peuvent être considérés comme des “terroristes” actifs et être transférés à Guantanamo.
Mais, à mon avis, le véritable objectif de cette loi est d’empêcher les actions militantes internes qui menacent l’état-entreprise. Le terme de terroriste est déjà si vague dans le cadre du Patriot Act qu’il y a probablement quelques millions d’Américains qui sont susceptibles d'être soumis à une enquête, voire d'être incarcérés. Voyez les critères obscurs qui peuvent faire de vous un suspect dans notre nouveau pays dirigé par le complexe militaro-industriel.
Le Département de la Justice estime qu’il est important de mener une enquête sur vous s’il vous manque des doigts à une main, si vous avez des munitions qui résistent aux intempéries, si vous possédez des armes à feu et si vous stockez des vivres pour plus d’une semaine. Ajouter à cette liste quelques-unes des politiques d’obstruction du mouvement Occupy serait dans la logique des choses.
Subordonné à l'arbitraire de l'armée, un individu soupçonné de “terrorisme" et qui serait également citoyen US peut être kidnappé puis abandonné dans un de nos "sites noirs" "jusqu’à la fin des hostilités.” Dans la mesure où c’est une guerre sans fin, il s’agira d’un très long séjour. Cette guerre absurde contre le terrorisme est tout aussi trouble qu’un conflit du même genre dans un état totalitaire. La contestation est de plus en plus assimilée à de la trahison dans ce pays. Les ennemis sont censés être tapis dans toute organisation qui ne scande pas la doxa patriotique imposée par le gouvernement. Et cette loi entretient une paranoïa de l’Etat croissante. Elle étend notre guerre permanente partout dans le monde. Elle supprime les libertés fondamentales garanties par la Constitution. Elle signifie que le terme de “démocratie” ne peut plus décrire notre régime politique. Ces lâches du parti démocrate, qui auraient feint l'indignation si George W. Bush avait promulgué une telle loi, semblent prêts, une fois de plus, à donner un blanc-seing à Obama. Moi pas. Ce qu’il a fait est impardonnable, anticonstitutionnel et excessivement dangereux. La menace que constitue Al-Qaida (que j’ai couvert pendant un an pour le New York Times en Europe et au Moyen-Orient) et son influence dans le monde sont marginales, malgré les attentats du 11 sept. Le groupe terroriste ne constitue aucune menace existentielle à notre pays. Il a été tellement perturbé et éclaté qu’il ne peut quasiment plus fonctionner. Osama bin Laden a été abattu par des commandos et son corps a été jeté à la mer.
Même le Pentagone dit que l’organisation est mal en point. Et donc, pourquoi est-il nécessaire, dix ans après le début de la soi-disant guerre contre le terrorisme, d’imposer ces mesures draconiennes? Pourquoi est-il absolument nécessaire que l’armée choisisse des citoyens US pour les placer en détention sans jugement quand, en vertu de la loi sur la défense nationale de 2001 sur le recours aux forces armées assure apparemment l’impunité au président s’il s’érige en juge et partie pour exécuter des citoyens U.S., comme cela a été le cas pour l’assassinat d’Anwar al-Awlaki au Yémen? Pourquoi cette loi est-elle nécessaire quand le gouvernement fait régulièrement fi des droits des citoyens tels qu’indiqués dans le 5° Amendement — “Nul ne pourra être privé de la vie sans procédure légale régulière” - ainsi que le droit à la liberté d’expression figurant dans le 5° Amendement? Combien de pouvoir leur faut-il encore pour combattre le « terrorisme”?
La peur est l’arme psychologique favorite des régimes totalitaires. Faire peur aux gens. Les forcer à renoncer à leurs droits au nom de la sécurité nationale. Et ensuite, donner le coup de grâce au peu qui reste à ne pas avoir encore assez peur. Si cette loi n’est pas révoquée, rien ne nous distinguera de ces dictatures militaires sordides. Sa mise en œuvre constituera un énorme bond en avant pour les oligarques des grands groupes privés qui envisagent de poursuivre le pillage du pays et d’employer les forces de sécurité nationales et militaires pour contraindre la population à se soumettre.
Le plus curieux concernant cette loi, c’est que ni le FBI, ni la CIA, ni le directeur des renseignements nationaux, ni le Pentagone et ni le ministre de la justice y étaient favorables. Le Directeur du FBI, Robert Mueller, a déclaré qu’il craignait que cette loi n’entrave les enquêtes du FBI sur le terrorisme parce qu’il serait plus difficile d’obtenir une coopération des suspects détenus par l’armée. « Il se profile la possibilité que nous allons perdre des occasions d’obtenir une coopération de la part de gens que nous avons réussi à obtenir dans le passé » a t-il déclaré au Congrès.
Mais la loi a été adoptée quand même. Et je soupçonne qu’elle été adoptée parce les grands groupe privés, constatant l’agitation dans la rue et sachant que la situation est sur le point de nettement s’aggraver, craignent que le mouvement Occupy prenne de l’ampleur et ne font pas confiance à la police pour les protéger. Ils veulent pouvoir faire intervenir l’armée. Et maintenant c’est possible.
Traduction emcee©des bassines et du zèle

Chris Hedges, journaliste lauréat du Prix Pulitzer (2002), fait partie de l’équipe des journalistes du Nation Institute.
Il écrit régulièrement pour le site: Truthdig.com. Diplômé de Harvard Divinity School, Hedges a été pendant près de vingt ans correspondant à l'étranger pour le New York Times. Il a écrit de nombreux livres, dont le dernier s'intitule : Empire of Illusion: The End of Literacy and the Triumph of Spectacle (l'empire de l'illusion: la fin de la culture et le triomphe du spectacle).