Souvenirs d’un autre « Occupy »

L’année 2012 marque le 75ième anniversaire de la vague des grandes grèves sur le tas de 1937. C’est également le début de la deuxième année du mouvement Occupy, qui comporte bien des similitudes avec l’époque où des centaines de milliers d’Américains occupaient leur lieu de travail.
La première grève sur le tas connue aux Etats-Unis a lieu, en fait, en 1906, menée par les ouvriers de General Electric de l’usine de Schenectady, New York. Quand trois responsables syndicaux d’Industrial Workers of the World (IWW ou Wobblies) sont licenciés, 3000 de leurs camarades débrayent. Vers les années 30, l’IWW a perdu du terrain, mais de nombreux délégués sont restés actifs et, partout aux Etats-Unis, des travailleurs ont personnellement expérimenté ce moyen d’action.

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Spam Hormel
En 1933, les ouvriers de l’usine Hormel (producteurs de spam et autres produits carnés transformés, NDT) à Austin, Minnesota, se plaignent de l’entreprise : les augmentations de salaires sont en général réservées aux amis des chefs d’équipe ; certains ouvriers sont licenciés puis réembauchés avec un salaire inférieur; la veille des élections, les chefs d’équipe menacent de procéder à des licenciements si les candidats du "parti Fermier-ouvrier" (''Farmer-Labor Party'' ) l’emportent, et les employés qui s’opposent à ces méthodes sont "libres de s’en aller ", leur a-t-on dit.
Le coup de grâce a lieu quand Jay Hormel, qui se voyait en " dictateur bienveillant", cherche à imposer une réduction du salaire hebdomadaire pour payer l’assurance-maladie collective.
Quand un ouvrier des abattoirs de l'usine est poussé à signer le contrat, les autres ouvriers débrayent pendant 10 minutes, le temps que soit déchirée sa carte d'assuré. La nouvelle de ce bref débrayage se répand dans toute l'usine. Au cours de cette nuit de juillet, les ouvriers se retrouvent à Sutton Park, à Austin, pour créer un syndicat. La charte syndicale s'inspire du modèle d'IWW pour regrouper tous les travailleurs en un grand syndicat, quel que soit leur secteur d’activité. Tous les travailleurs d'Austin et des environs peuvent adhérer. Ils appelleront le syndicat: Independent Union of All Workers (IUAW).
Jay Hormel a promis de reconnaître le syndicat, d'accorder des droits d'ancienneté et d'arbitrer les doléances. Mais, pendant six semaines, Hormel refuse de mettre quoi que ce soit par écrit et le 10 novembre, les ouvriers votent la grève. Le gouverneur Olson du Parti des Fermiers-Ouvriers prononce des discours publics de soutien aux grévistes tout en mobilisant la Garde Nationale à 50 kms d'Austin.
Le soutien à la grève est massif. Comme l'IUAW soutient les revendications des agriculteurs qui demandent une hausse des prix agricoles, la *Farmers’ Holiday Association patrouille les routes aux abords d’Austin pour empêcher le bétail et les briseurs de grève de passer. Les grévistes occupent l'usine et, comme le raconte Stan Weir, leurs familles et leurs amis leur apportent de la nourriture, des couvertures, des cigarettes, de la lecture et des cartes à jouer. Ils quittent l'usine plusieurs jours plus tard après avoir signé l’une des premières conventions collectives de l'histoire de la production de masse.
Les premières grèves sur le tas les plus connues ont lieu dans l'Ohio. Jeremy Brecher décrit leurs débuts modestes dans son livre "Strike!" (La grève!).
Au début des années 1930, deux équipes de basket d'une usine d’Akron, Ohio, refusent l'arbitre choisi parce qu'il n'est pas syndiqué. Elles arrêtent le match et s'assoient sur le terrain jusqu’à ce qu'on leur trouve un nouvel arbitre.
Quelques jours plus tard, un chef d’équipe d'une usine de caoutchouc insulte plusieurs ouvriers. Se rappelant l'histoire du basket, ils arrêtent leurs machines, et restent bras croisés à leurs postes de travail. Le débrayage s'est répandu dans toute l'usine et, en en moins d'une l'heure, la compagnie capitule. Entre 1933 et 1936, ce moyen d'action est devenu de plus en plus courant chez les ouvriers du caoutchouc d'Akron.
En janvier 1936, Firestone annonce des réductions de salaire et licencie un délégué syndical. Les travailleurs, un atelier après l’autre, arrêtent les machines et débrayent. La compagnie cède sur les deux questions. La Grande Grève de Goodyear débute en février 1936, où 700 salariés ont été licenciés. Alors que des centaines de salariés occupent l'usine, les leaders syndicaux du syndicat des travailleurs de caoutchouc, United Rubber Workers (URW) les persuadent de rentrer chez eux. Goodyear, le président Roosevelt et les responsables syndicaux d'URW essayent tous de les convaincre de reprendre le travail et de soumettre leurs doléances à l'arbitrage. Au lieu de plier, les ouvriers de Goodyear tiennent bon pendant un mois et obtiennent gain de cause. La reconnaissance syndicale n'étant toujours pas acquise, les salariés du caoutchouc imposent la signature de l'accord en se livrant à des dizaines de débrayages tout au long de l'année 1936.
Au début des années 1930, la colère contre les cadences de travail et le manque de liberté au travail est récurrente chez les ouvriers du secteur automobile. Les débrayages à Fisher Body Plants à Cleveland et à Detroit prennent les patrons au dépourvu. Quand deux soudeurs sont licenciés d'une usine à Flint, Michigan, les grévistes sont si unis que la direction de Fisher réussit à persuader la police de parcourir la ville pour prévenir les deux soudeurs qu'ils sont réintégrés de façon à ce que les autres ouvriers reprennent le travail.
Le 30 décembre 1936, les travailleurs de Fisher Body No.1 à Flint découvrent que la compagnie constitue des stocks (pour parer à une grève prévisible) et occupent l'usine. Ils se gèrent eux-mêmes au sein de leurs propres comités qui sont des modèles de démocratie inconnue dans les structures syndicales officielles. Quand la police tente d'empêcher ceux qui les soutiennent de faire passer de la nourriture dans l'usine, elle est mise en fuite à la suite d'une bagarre avec les grévistes.
Le 11 janvier 1937, le gouverneur Murphy envoie la Garde Nationale dans l'usine. Des milliers de syndiqués du secteur industriel se rendent à Flint pour protéger les grévistes en empêchant le responsable politique, "ami des travailleurs" de se servir de la Garde. Cet incident est le point de départ de la grande vague des occupations d’usines de 1937.
Le temps que General Motors signe la première convention collective avec le syndicat des salariés du secteur automobile - United Auto Workers (UAW), près de 50.000 ouvriers ont déjà participé à des débrayages dans leur usine.
Il y a 60 grèves sur le tas à Chicago au cours du seul mois de mars. Les 1800 ouvriers ou personnel administratif qui ont cessé le travail en même temps à la compagnie Chicago Mail Order Co. obtiennent une augmentation de salaire de 10%. Et les 450 serveuses de restaurants et autres salariés qui se sont installés aux tables de trois grands salons de thé de l'enseigne "de Met" à Chicago arrachent une augmentation de salaire de 25%.
Quand le maire de la ville d'Amsterdam, dans l'état de New York, tente d'embaucher une compagnie privée pour remplacer les éboueurs qui font grève, assis dans leurs camions, les grévistes réussissent à convaincre leurs "remplaçants" de ne pas jouer les briseurs de grève.
Les ouvrières d'une fabrique de bonneterie de Philadelphie arrêtent leurs machines et cessent le travail. A Milwaukee, le directeur de Yahr Lange Drug Col a pris la mauvaise habitude de licencier les salariés quand leur ancienneté leur vaudrait une augmentation de salaire, et donc, les ouvriers décident de débrayer et alertent par radio les commerciaux, qui garent leurs véhicules et s'installent dans l'usine jusqu'à ce que le directeur soit licencié.
Il y a des milliers de grèves, qui vont de la grève d'une poignée de salariés à des actions syndicales massives. Ces grèves sur le tas ont, au total, concerné près d'un demi-million de travailleurs.
Ce moyen d'action, popularisé par les ouvriers de l’automobile et du caoutchouc est plus particulièrement répandu à Detroit. Les employés de la Newton Packing Co. (transformation de produits alimentaires) et « Durable Laundry » ont occupé leurs lieux de travail. Les employés de bureau ont débrayé dans les grands magasins Crowley-Milner et Frand & Cedar Dept. Stores. Et il y a eu des débrayages dans les hôtels, les scieries, les fabriques de cigarettes et les usines de matériel électrique.
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Chicago freight Tunnel
Quand le patron de la Chicago Tunnel Company annonce des licenciements, les conducteurs de trains de marchandises du tunnel de Chicago débrayent aussitôt.
Des grèves sur le tas ont également lieu dans une fabrique de meubles à St. Louis, de chemises à Pulaski, Tennessee, de cuir à Girard, Ohio, de balais à Pueblo, Colorado, et de produits pétroliers à Seminole, Oklahoma. Les grands magasins sont particulièrement sujets aux débrayages parce que les salariés peuvent être très facilement remplacés lors de mouvements de grèves traditionnels. A Pittsburgh, les employés du grand magasin C.G. Murphy manifestent en croisant les bras car ils n’ont pas trouvé de chaises pour faire un sit-in.
Les grèves sur le tas obtiennent des résultats même si les syndicats étaient déjà décimés lors de la Grande Dépression. Elles ont souvent lieu dans les lieux de travail où les syndicats sont sous-représentés.
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Photo: Victoire après le sit-in à Flint

Les salariés de Yahr Lange Drug Co. avaient refusé de se syndiquer peu de temps avant leur grève sur le tas. En 1934, il n'y a que 528 syndiqués parmi les ouvriers de l'automobile de Flint. Les 137 ouvriers du pneu qui lancent la Grande Grève de 1936 à Goodyear en occupant l’usine ne comptent parmi eux pratiquement pas de membres du syndicat des ouvriers du pneu.
En fait, les grèves sur le tas ont parfois lieu parce que les ouvriers se méfient des responsables syndicaux. Les salariés sont souvent irrités par les retards dans les procédures de règlement des griefs et par la désinvolture vis-à-vis des revendications sur les conditions de travail. Dans la mesure où les grèves sur le tas sont des actions directes, menées par des gens qui constatent une injustice, il n'y a personne pour saboter les négociations.
Quand il y a débrayage, les salariés ne reprennent pas le travail tant que leurs camarades ne sont pas réembauchés, que les cadences de travail ne sont pas ramenées à un rythme normal, que les produits chimiques dangereux n’ont pas été enlevés, qu’on n’a pas mis un terme à la discrimination sexuelle ou que les salaires ne sont pas revenus au taux initial.
Pour une grève "normale", les syndicats doivent avertir la direction des semaines ou des mois à l'avance, ce qui laisse le temps à la compagnie de faire des stocks ou de s’organiser pour faire échouer la grève. Mais les débrayages prennent au dépourvu et la direction et les syndicats.
La direction doit trouver une solution très rapidement parce que ce genre d'action interrompt brutalement la chaîne de production. Les ouvriers ont alors un énorme moyen de pression. Dans la mesure où ils occupent leur lieu de travail, il est extrêmement difficile à la direction de trouver des briseurs de grève pour remplacer les grévistes.
Si vous demandez pourquoi il n’y a plus d’occupations d’usines aux Etats-Unis, on vous répondra sans doute que c'est parce que la Cour Suprême a décrété qu'elles étaient illégales.
Mais si, en effet, le 27 février 1939, la Cour Suprême a décrété que les débrayages violaient les droits de propriété, cette décision n’a pas grand-chose à voir avec le déclin des grèves sur le tas. Pendant des siècles, il était illégal d'appartenir à un syndicat et de participer à une action. Si les syndicats avaient toujours refusé de mener une action illégale, ils n'auraient jamais existé.
Comme Brecher le fait remarquer dans Strike!, les injonctions de la cour ont été constamment utilisées contre ceux qui débrayaient au cours de l'année 1937. En d'autres termes, les débrayages étaient déjà interdits quand ils ont eu lieu. Et certaines actions menées depuis la grande vague de débrayages se sont soldées par une victoire, même si elles étaient illégales.
La plus marquante, c’est la grève sauvage des postes en mars 1970. même si faire grève contre le gouvernement est un crime punissable par la loi, passible d’un an de prison ferme, plus de 200.000 employés des postes de 15 états ont rejoint les grévistes de New York. Leur mouvement a forcé le Congrès à leur accorder une augmentation de salaire de 24%.
C'est l'hostilité constante des cadres syndicaux qui a fait renoncer à la pratique des débrayages. Les leaders syndicaux préfèrent l'arbitrage et les accords négociés qui leur donnent une place à la table des négociations sans qu’ils aient à prendre de risques personnellement.
Tout au long de l'année 1937, de nombreux responsables syndicaux poussent les travailleurs à ne pas débrayer ou à mettre fin aux grèves dès le début du mouvement. Après 1937, il y a eu davantage de collaboration entre les patrons et les dirigeants syndicaux.
Toutefois, l'idée des grèves sur le tas a inspiré des générations de militants pendant trois-quarts de siècles. Débutant à la fin des années 50, au début de leur mouvement, les manifestants pour les Droits Civiques reprennent ce moyen d’action des ouvriers en organisant des sit-in contre le racisme dans les snacks de tout le sud des Etats-Unis. Au plus fort des offensives US menées au Vietnam à la fin des années 60, des centaines de milliers d'étudiants occupent les locaux administratifs pour manifester contre leur complicité avec l'armée. Jusqu’à la fin des années 1970, il n'y a pratiquement pas de mois sans sit-in pour attirer l'attention sur les effets dévastateurs du nucléaire ou d'autres catastrophes écologiques.
Les travailleurs n'ont pas oublié ce moyen d’action. Au cours des révoltes en 1968 en France, de nombreux salariés ont occupé leur lieu de travail. Au cours des dix premières années de ce siècle, il y a eu des occupations d'usines au Canada, en Afrique du Sud, en Angleterre, en France, en Espagne et en Turquie. Les plus importantes ont eu lieu en Argentine.
Avec la crise financière de 2001, une entreprise après l'autre semblait devoir fermer ses portes et les salariés ont réagi en reprenant beaucoup d'entre elles. En plus, ils ont continué de faire tourner l’entreprise. D’après Marie Trigona, 250 entreprises occupées par les salariés ont employé plus de 13.000 personnes. Cela a conduit l’Argentine à connaitre certaines des plus longues expériences récentes de gestion d’une entreprise par les salariés. Trigona pense que « les entreprises récupérées par les travailleurs montrent bien qu’il n’y a pas besoin de patrons pour produire ». Par ex, à la fabrique de céramique de Zanon, les travailleurs organisent des assemblées générales pour prendre des décisions concernant la production.

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Grève à Republic
L’occupation d’usine la plus connue aux Etats-Unis a eu lieu à Republic Windows and Doors en décembre 2008. Le secteur du bâtiment connaissant des difficultés, la compagnie de Chicago avait donné trois jours à ses 200 salariés pour tout débarrasser. Au lieu de cela, les membres de la section locale du syndicat United Electric ont repris l’usine et l’ont occupée 24 heures sur 24 par groupes de 30 afin que la direction ne puisse pas déménager ses machines coûteuses. Au bout de six jours, ils ont eu gain de cause.

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Occupy Oakland, Californie. Photo afp.com/Eric Thayer
On peut relier le mouvement Occupy Wall Street à une grande tradition qui a débuté aux USA, s’est étendue sur toute la planète et est revenue aux US en 2011, pour finalement redevenir un phénomène mondial. Quand les salariés organisent des sit-in sur leurs lieux de travail, dans les snacks, les écoles, ou dans un parc ils s’aperçoivent qu’ils ont le pouvoir de reprendre aux 1% le contrôle de leurs vies.

Traduction emcee, ©des bassines et du zèle

Références (en anglais)
S. Bird, D. Georgakas, & D. Shaffer. (1985). Solidarity Forever: An Oral History of the IWW. Chicago: Lake View Press.
J. Brecher, (1977). Strike! Boston: South End Press. R. Dyer, M. Fiorentino, M. Hoke, M. Reese, A. Sanchez & K. Sweeney. (December 15, 2008). Solidarity with Republic workers. Socialist Worker. This article appeared in Workers’ Republic — Scenes from a Successful Factory Occupation. LINKS International Journal of Socialist Renewal. Retrieved January 2, 2012 from R. Horowitz. (March–April, 1986). Behind the Hormel Strike: The Fifty Years of Local P-9. Against the Current. 1 (2), 13–18.
J.L. Kornbluh (Ed.) (2011). Rebel Voices: An IWW Anthology. Oakland, CA: PM Press.
M. Trigona. (Winter, 2010). Strategic Lessons from Latin America: Workplace Resistance and Self-Management. Synthesis/Regeneration: A Magazine of Green Social Thought No 51, 22–26.
S. Wier. (Fall, 1986). Hormel Strike Reveals Two Kinds of Unionism. Workers’ Democracy No 21, 1–7.

Note :

  • Farmers' Holiday Association: un mouvement des agriculteurs du Midwest des Etats-Unis, qui pendant la Grande Dépression, préconisait la suspension de la vente de produits agricoles sur le marché, créant, de fait, une grève des agriculteurs. La Farmers' Holiday Association avait été créée en mai 1932 par Milo Reno, les prix des produits agricoles étant si bas que les agriculteurs ne pouvaient plus payer leurs impôts et le remboursement du prêt immobilier. L"’association incitait les agriculteurs à se déclarer “en congé” , avec pour slogans : "restez chez vous – n’achetez rien – ne vendez rien “ et “nous allons manger notre blé, notre jambon et nos œufs, qu’ils mangent leur or”

Cette association utilisait des moyens radicaux pour être sûre d’obtenir gain de cause (en plus de la suspension de la vente de produits : barrages sur les routes, intimidation des acheteurs potentiels de maisons saisies, etc.).
L’association a perdu de l’influence en 1934.