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Des militaires et des manifestants place Tahrir au Caire, le 29 janvier 2011 (Yannis Behrakis/Reuters)

L’excitation a disparu, l’euphorie s’est évanouie et nos grandes illusions ont été balayées pour céder la place à la réalité qu’il n’y a jamais eu de révolution égyptienne. Huit mois après avoir renversé le vieux despote, l’Egypte est actuellement entre les mains d’une dictature militaire nouvelle et améliorée – le Conseil Suprême des Forces Armées. S’il restait le moindre doute sur les intentions des généraux de garder le pouvoir et de tenir les commandes du vaisseau de l’Etat, il s’est dissipé lors de ce dimanche sanglant ("Bloody Sunday" en VO).
Pas besoin de preuves médico-légales supplémentaires de ce qui s’est passé exactement à Maspero, le lieu d’un massacre qu’on ne peut que qualifier de crime contre l’humanité. Ce qui avait commencé comme une marche pacifique contre les persécutions religieuses commises par des vandales salafistes qui ont la manie de détruire les églises coptes, s’est transformé en un bain de sang. Plus d’une vingtaine de manifestants, dont le plus jeune avait douze ans, ont été assassinés.
La seule véritable question en suspens, c’est de savoir si ce massacre était prémédité. D’où je suis, au Caire, ça m'en a tout l’air. Comment, sinon, expliquer les mensonges éhontés et la malhonnêteté propagés par les responsables des médias gouvernementaux ?
Les reportages provocateurs de la TV d’Etat ont laissé entendre que des bandes de coptes armés de mitraillettes avaient attaqué la police militaire non armée. Et la population a tout gobé parce qu’elle avait "vu" les événements à la télé.
Un appel a été lancé pour demander aux citoyens «honorables » d'aller défendre l’armée.
Evidemment, cette histoire s’est avérée être un tas d'infamies fabriquées de toutes pièces par le gouvernement. Al-Ahram, le site web en langue anglaise, également un organe contrôlé par l’Etat, a donné une toute autre version des faits.
Une manifestation de 10.000 coptes, qui défilaient depuis Shubra-El-Kheima jusqu’au siège de la télévision publique à Maspero a dégénéré quand les manifestants ont été agressés par des bandes qui leur jetaient des pierres du haut des murs d’enceinte alors qu'ils tentaient de traverser le tunnel de Shubra. S’ensuivait alors une échauffourée d’une quinzaine de minutes, les manifestants coptes ayant riposté en lançant des pierres à leurs agresseurs. Il y a eu des coups de feu tirés en l’air, et les manifestants terrorisés se demandaient si on allait diriger les armes contre eux.
Au cours de cette agression, il y a eu des mouvements de panique quand les jeunes coptes ont demandé aux femmes d’aller se mettre à l’abri sous le pont.
Après cette échauffourée, la marche a repris pacifiquement et les manifestants ont poursuivi leur route en direction de Maspero.
Sur le parcours, ils s'étaient arrêtés à la rue Galaa, où ils étaient à nouveau agressés. Une voiture fonçait dans la foule et des coups de feu étaient tirés sur les manifestants. Le défilé reprenait une fois de plus jusqu’à Maspero où les manifestants étaient à nouveau agressés, mais plus violemment et plus intensément.
Un correspondent d’Ahram Online à Maspero raconte qu’il a vu que des cocktails Molotov avaient été lancés sur les manifestants depuis le siège de la télévision d’Etat tandis que des véhicules blindés de transports de troupes, conduits par les militaires, fonçaient dans la foule, écrasant les manifestants. Les récits des témoins postés sur Twitter racontent que l’armée tirait sur la foule, qu'ils étaient attaqués par des vandales en civil, et que des véhicules brûlaient le long du Nil.
Parmi ceux dont on a confirmé la mort jusqu’à présent se trouvent Mina Daniel, militant et bloggeur; Wael Yunna, journaliste de la chaîne de télévision copte et Michael Mosaad, militant et membre de la Coalition de la Jeunesse de Maspero.
Cette manifestation avait été organisée par la Coalition de la Jeunesse de Maspero, un groupe de jeunes militants coptes pour protester contre les agressions récentes contre les coptes. Les manifestants scandaient : « Relève la tête, tu es copte » et "non à l’incendie des églises".
Les manifestants scandaient également des slogans contre l'armée criant: " le peuple veut la chute du maréchal Tantaoui”, ainsi que: "Tantaoui, où est ton armée, nos maisons et nos églises sont attaquées?".
Dès le lendemain, dans la version papier en arabe d'Al-Ahram, l'article sur la manifestation ne dépassait pas les 150 mots. Le court récit ne parlait même pas des affrontements, ni des victimes non plus. Cette version épurée des événements a incité les musulmans et les chrétiens à manifester pacifiquement en scandant: "les musulmans et les chrétiens sont les doigts d'une même main". Je suppose qu'ils ne voulaient pas galvauder leur virginité postrévolutionnaire nouvellement acquise au premier accroc venu.
Le mardi matin, Al-Ahram reprenait ses habitudes et publiait le récit d'un soldat blessé qui affirmait qu'il avait vu 14 de ses camarades brûlés vifs dans un blindé de l'armée. Le journaliste qui a écrit ce papier ferait bien d'investir dans une calculatrice. Le bilan officiel est de 25 morts, parmi lesquels 21 qui ont déjà été identifiés comme étant des coptes, deux corps qui n'ont pas été reconnus et on ne sait pas exactement qui sont les deux derniers. Ce sont peut-être des soldats mais cela peut aussi être des militants musulmans qui défilaient avec leurs frères coptes. L'armée avait affirmé au départ que trois de ses soldats avaient été tués, mais elle refuse actuellement de confirmer le nombre exact.
D'habitude, en de telles circonstances, l'identité des soldats qui meurent en mission est révélée, leurs familles reçoivent des indemnités et la presse rend hommage à leur sacrifice. Et donc, il n'est pas impossible qu'il n'y ait eu aucune victime du côté de l'armée.
Le résultat c'est que les comptes-rendus des médias allaient dans tous les sens alors que les événements s'étaient produits sous leurs fenêtres. Le massacre a eu lieu juste en face de l'immeuble de la télévision d'Etat à Maspero. Les médias gouvernementaux, tous les médias gouvernementaux, sont une source d'information suspecte. Mais quand on atteint ce niveau de confusion dans les médias gouvernementaux, c'est un signe qu'il y a à coup sûr dissimulation de l'information.
Le comportement de ces "journalistes" – et j'utilise ce terme de façon très élastique – rappelle ce qui s'est passé le 2 février 2011. C'est exactement le même scenario qui s'est déroulé lors de la tristement célèbre "bataille des chameaux" où des vandales armés montés sur des chameaux et des chevaux avaient attaqué les manifestants sur la Place Tahrir.
A l'époque, l'armée s'était déjà engagée à protéger les manifestants et s'était portée volontaire pour être "gardienne de la révolution". Mais quelque chose de bizarre s'était produit – l'armée n'était pas intervenue et n'a jamais cherché à expliquer comment les sbires du pouvoir avaient franchi leurs lignes et comment ils avaient pu passer sans se faire remarquer par les dizaines de points de contrôle de l'armée qui avaient été mis en place pour faire respecter le couvre-feu. Cela reste un sujet tabou.
Mais nous en savons actuellement un peu plus sur la "Bataille des chameaux" c'était une tentative soigneusement orchestrée par le régime Moubarak destinée à faire avorter le mouvement révolutionnaire et ce plan comprenait un rôle bien défini des médias gouvernementaux. Ils avaient pour consigne de ne pas en parler et de ne parler que des manifestations "spontanées" de soutien au président aujourd'hui déchu. Et on peut logiquement imaginer que les responsables des médias ont reçu ces mêmes consignes le jour du Dimanche Sanglant. Rappelons que ces scribes payés par l'Etat sont pratiquement les mêmes que ceux qui ont soutenu fidèlement Moubarak pendant trente ans.
Le massacre de Maspero émane directement de la stratégie de Moubarak. Créer le chaos, se poser en sauveur de la nation, et étendre les mesures d'urgence, voire aller un peu plus loin et déclarer la loi martiale. Le maréchal Tantaoui annonce déjà le besoin d'imposer des mesures plus sévères contre les provocateurs non identifiés, locaux ou étrangers.
Les manifestants coptes n'étaient pas des hooligans armés de mitraillettes; il y avait parmi eux des femmes, des enfants et des militants musulmans sympathisants. Et les autopsies confirment que beaucoup d'entre eux ont été descendus par balle, poignardés, écrasés par les véhicules blindés de l'armée ou battus à mort. Inutile de se livrer à une enquête importante d'envergure ici. Il suffit de demander aux soldats quelles étaient les consignes et qui a donné les ordres. D'aller chercher quelques journalistes payés par le gouvernement et de leur poser la même question. De regrouper quelques–uns des vandales qui ont attaqué les manifestants pour déterminer s'ils ont agi "spontanément" ou si eux aussi avaient des instructions. Je mettrais ma main au feu que toute cette histoire était une opération sous fausse bannière destinée à créer le chaos et suffisamment de tensions sectaires pour justifier la poursuite du régime militaire.
Ce qui me ramène à ma thèse initiale selon laquelle il n'y a jamais eu de révolution égyptienne. Ce qui s'est produit en Egypte, c'est un coup d’état qui a profité d'un soulèvement populaire, l'a contenu, et qui projette actuellement de réinstaurer soixante ans de dictature militaire. Les généraux étaient plus que ravis de se débarrasser de Moubarak et de son héritier, un fils qui n'était pas seulement un banquier d'affaires corrompu mais qui, ayant échappé au service militaire, n'avait jamais servi un seul jour dans l'armée et qui serait détenteur d'un passeport britannique.
Les coptes qui sont morts au cours de ce dimanche sanglant deviendront les premiers martyrs du premier soulèvement en Egypte, ou les premiers martyrs du deuxième soulèvement en Egypte. De quelque façon que ce soit, leur sang restera une tache indélébile dans l'histoire de l'Egypte.
Dieu préserve leur âme.

Ahmed Amr est l'ancien rédacteur en chef de NileMedia.com et l'auteur de "The Sheep and The Guardians - Diary of a SEC Sanctioned Swindle".

Traduction: emcee, ©des bassines et du zèle

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Et puis, un autre point de vue intéressant, plus politique, sur la situation actuelle en Egypte (en anglais):
Cairo Clashes: The Chronicles of Egypt’s Copts, par Ashraf Ezzat