Obama 2008

Changer pour pire
C’est Obama qui l’a fait, tout seul.

Par Andrew Levine, publié dans CounterPunch

Le changement auquel nous pouvons croire”. Ces belles paroles ont trompé beaucoup de monde en 2008. Maintenant elles restent en travers de la gorge même des fans d’Obama qui accusent l’obstructionnisme des Républicains-Tea Party d’avoir anéanti tous les espoirs au cours de ces trois dernières années. Vous pouvez être sûrs qu’on va nous servir des tonnes de ces salades d’ici au mois de novembre prochain.
Mais, même ceux qui sont convaincus qu’Obama n’est pas responsable sont obligés d’admettre qu’à tous points de vue, son premier mandat est la continuité du second mandat de Bush. Certes, il y a eu quelques petits changements, essentiellement cosmétiques ; mais c'est le changement de contexte qui avait rendu cela inévitable.
Et, puis, il y a eu un changement de style. Quand nous avions un clone inintelligible de Buddy Ebsen (célèbre pour son rôle de l’Epouvantail dans le Magicien d’Oz , NDT) – une contre-publicité ambulante pour le prestigieux lycée Phillips Andover et pour l’école de Commerce d’ Harvard – nous avons maintenant un orateur à la langue déliée dont Columbia et Harvard peuvent être fiers. Mais, quant à un changement de cap – un changement visant à améliorer la situation – pas la peine d’y songer ! Et cela, même la claque d’Obama ne peut pas le nier.
Il y a eu dernièrement un recul même sur les rares indications de volonté de changement positif qui avaient survécu après les premiers mois de l’administration Obama. A l’époque, il ne semblait pas insensé d’espérer qu’Obama tenterait de renverser la tendance à la déréglementation qui perdurait depuis ces trente dernières années et qu’il chercherait au moins à freiner les banksters et les industriels pollueurs.
Il n’a pas fallu bien longtemps pour que cette illusion soit dissipée. Le récent cadeau d’Obama aux industries polluantes, l’ordre qu’il a donné aux services de la Protection de l’Environnement de retarder la mise en application de réglementations adoptées officiellement concernant le taux d’ozone, n’est que le dernier en date d’une longue série de dispositions nuisibles à l’environnement. C’est un acte particulièrement flagrant de sa part, toutefois, parce que cette fois-ci il n’y a pas eu d’obstruction des Républicains ; c’est Obama qui a pris tout seul la décision.
Certes, ses interventions à l’étranger sont moins ineptes et plus multilatérales que celles de Bush. Mais la différence est essentiellement une question de tactique et de style. Il est clair désormais pour tout le monde, sauf pour ceux qui veulent bien se laisser aveugler, qu’Obama est tout autant un laquais de l’empire que tous ses prédécesseurs. L’armée ne dirige pas directement, mais, avec l'ensemble de l’appareil de sécurité nationale, c’est elle qui tire les ficelles.
Et donc, l’Etat de droit est tout aussi en danger qu’à toute autre période qui a suivi le 11/9 – le droit au niveau international, de toute évidence, mais aussi, de plus en plus, au niveau national où les limites fixées par la Constitution sur le droit d’ingérence de l’Etat sur le comportement et la vie privée des particuliers ont été abandonnées au profit de la « sécurité ». Ces prétendues concessions sont absurdes, bien entendu, mais comment Obama pouvait-il faire autrement dans la mesure où il était déterminé à "se tourner vers l'avenir et non pas ressasser le passé" ? Ne pas avoir traduit en justice les criminels de guerre de la période Bush est le Péché Originel de son administration, et les conséquences ne cessent de s’en faire sentir.
Le changement ? À Washington aujourd’hui, ce sont plus que jamais les lobbies les plus abjects qui font la loi. Voyez le discours d’Obama aux Nations Unis le mois dernier. Si les propagandistes du gouvernement israélien n’ont pas effectivement rédigé ses propos sur Israël et la Palestine, cela aurait tout aussi bien pu être le cas. Le Barack Obama qui avait parlé au Caire en 2009 et aux Nations Unies en 2010 semblait un petit peu moins servile envers le lobby pro-israélien que ne l‘avait été George W. Bush. Cette apparence a désormais fait long feu et les Etats-Unis, de même qu’Israël, en pâtiront pendant longtemps.
Pourtant, il faut avouer qu’Obama a bel et bien apporté des changements – pour le pire. Il n’a pas seulement poursuivi les guerres perdues de Bush, en changeant l’image de l’une et en intensifiant l’autre ; il a, par-dessus le marché, ajouté à cela des zones illégales de tir à volonté de l’empire dans une grande partie de l’Asie et de l’Afrique et même dans certains endroits d'Amérique Latine. La nouvelle génération de drones permet, plus qu'à l'époque de son prédécesseur, de mener une « guerre de basse intensité »; mais pour emprunter un slogan à un autre lobby nuisible "les drones ne tuent pas, ce sont les présidents qui tuent" – en ce que ceux-ci contrôlent véritablement les instruments de la violence. Au point qu'Obama n'est pas la propriété de l'état de sécurité nationale, il est directement responsable chaque fois que ses services répandent le sang et le chaos.
Mais le pire changement de tous, jusqu'à présent, c'est que cet ancien professeur de droit constitutionnel a piétiné les protections prévues par le Cinquième Amendement sur le principe de jugement en bonne et due forme et celles du Premier Amendement sur la liberté d'expression en ordonnant le meurtre extrajudiciaire de citoyens américains qui font de la propagande pour l'islam radical. Les présidents des Etats-Unis ordonnent les assassinats de personnalités politiques à l'étranger au moins depuis les années 1950. Mais il était jusqu'à présent impensable d'assassiner des citoyens américains. Or, c'est précisément ce qu'a fait Barack Obama en donnant l'ordre d'assassiner Anwar Al-Awlaki, imam radical et citoyen des Etats-Unis. On aurait pu penser que les Tea Party qui braillent constamment pour réclamer le respect de la Constitution se seraient manifestés. Jusqu'à présent, seul Ron Paul l'a fait. Les autres ne sont pas près de permettre à la cohérence de devenir la planche de salut de leurs petits esprits (en référence à une phrase célèbre de Ralph Waldo Emerson, NDT); même leur hostilité envers les musulmans n'a pas été attisée.
Mais parce qu'ils sont plus avisés que les autres, les libéraux sont encore pires. Tout comme ils l'ont fait quand la firme personnelle d'Obama, Meurtres en Tous Genres. SA, la "Team Six' des Navy Seals (force spéciale de l'US Navy, NDT), a assassiné Oussama Ben Laden et a jeté son corps dans la mer au lieu de le traduire en justice, ils saluent l'audace de leur Commandant en Chef et l'acclament pour avoir commis un assassinat. Comment osent-ils, alors, reprocher aux Républicains d'avoir applaudi le malheureux Rick Perry (gouverneur du Texas, NDT) pour avoir supervisé des centaines d'exécutions sur les champs de bataille du Texas! Comment osent-ils prétendre à une supériorité morale!
N'aurait-il pas été préférable si un président Bush ou un président McCain avait tué Al-Awlaki? Alors, les élus démocrates du Congrès – poussés par une fougue partisane, si ce n'est par les principes – se seraient, au moins, indignés. C'est toujours le même refrain "Aimez-moi, je suis démocrate". C'est la raison pour laquelle Obama, comme Clinton avant lui, a pu en faire autant pour faire progresser le programme néolibéral. En tant que démocrate, il peut faire ce que ne peut pas faire un républicain - coopter ou neutraliser l'opposition.
Mais l'histoire n'est rien si elle n'est pas ironique et c'est ainsi que, grâce aux capitulations et aux reculs-mêmes qui ont fait tourner en dérision le "changement auquel nous pouvons croire", Obama pourrait bien devenir l'agent du changement qu'il avait naguère annoncé qu'il était.
Cela a commencé avec la "raclée" qu'ont prise les démocrates aux élections de 2011 – une conséquence en partie de la politique molle de consensus bipartisan d'Obama. Grâce aux républicains (le Tea Party ayant accédé aux postes clés de gouverneurs et d'élus au Congrès dans les états du Middle West et du nord-est), et aux démocrates, qui tiraient toutes les mauvaises leçons de leur défaite, les secteurs les plus rétrogrades de notre culture politique se sont senti pousser des ailes. Et en conséquence, leurs représentants du Wisconsin, de l'Ohio et d'ailleurs ont voulu trop en faire. Mais, cette fois-ci, les travailleurs et leurs sympathisants ont riposté.
C'était essentiellement une lutte défensive, destinée à rétablir le statu quo. Mais, contrairement aux mobilisations organisées par le sommet de la hiérarchie lors de la campagne d'Obama en 2008, il s'agissait là de véritables mouvements sociaux, spontanés et créatifs, donc, pleins de promesses. Ce mouvement est actuellement latent, l'action s'étant déplacée vers l'arène électorale. Cette transition était à la fois inévitable et malheureuse parce que la politique par les urnes n'est jamais où se trouve la véritable action. Mais la tendance actuelle qui consiste à révoquer certains élus pour les faire repasser par les urnes (cf: recall elections" (fr) ) n'est pas tout à fait une mauvaise chose, dans la mesure où les démocrates élus au niveau des états ne sont pas tous des laquais du capital. Les sénateurs-trices du Wisconsin qui se sont réfugiés dans l'Illinois pour empêcher l'offensive des républicains contre les travailleurs en sont la preuve.
Et les événements du printemps dernier pourraient bien encore s'avérer être les signes avant-coureurs d'améliorations futures de la situation. Et c'est ainsi que, surgissant apparemment de nulle part, cette force qui a poussé des dizaines de milliers de personnes à occuper le Capitole à Madison s'est réveillée à nouveau avec le mouvement Occupy Wall Street qui s'amplifie et s'étend à d'autres villes dans tous les Etats-Unis. Les responsables démocrates nationaux, Obama en particulier, n'ont pratiquement pas bougé pour soutenir ceux qui réagissaient au printemps dernier contre les mesures décidées par les républicains. A part que, dans la mesure où leur veulerie a contribué à faire élire les républicains-Tea Party, ils ont été incohérents. Ils deviennent cohérents maintenant – non pas en tant que solution, mais en tant que partie du problème. Ceux qui occupent Wall Street et d'autres endroits ne s'en rendent peut-être encore pas compte, et les démocrates non plus, mais cette fois-ci, l'ennemi c'est les deux partis à la fois. Occupy Wall Street ce n'est pas seulement un mouvement contre ces tarés de républicains; il concerne les élus serviles des deux partis qui relaient les forfaits des banksters et des grands groupes privés.
Occupy Wall Street n'est pas anti-Obama – pas de façon explicite, pas encore. Ce n'est pas encore un mouvement anticapitaliste non plus, même s'il s'élève de toute évidence contre la forme de capitalisme que sert Obama, comme tous les autres présidents depuis Ronald Reagan – un capitalisme qui engendre des inégalités indécentes, ôte tout pouvoir aux travailleurs et dégrade les conditions de vie de l'immense majorité de la population, les 99% qui ne se sauvent pas comme des voleurs.
Il est devenu évident il y a des dizaines d'années que, pour la caste financière et leurs représentants politiques, beaucoup d'entre nous ne sommes pas indispensables ni en tant que travailleurs ni en tant que consommateurs – pas dans l'économie mondiale concoctée par le nouveau capitalisme.
C'est une des raisons pour lesquelles le système carcéral aux US s'est développé de façon exponentielle, les prisons sont les lieux où l'Amérique entrepose ceux dont elle a choisi de se passer. Inutile de dire, dans une société où le racisme institutionnel structure les relations économiques, beaucoup de ces gens sont noirs ou basanés. Mais le capitalisme évoluant, même des Blancs avec un bon niveau d’instruction deviennent eux aussi encombrants, mais il est impossible de les mettre tous au rebut. Les jeunes ouvriers et cadres moyens, ou ceux qui vont entrer dans la vie active, sont les plus touchés, et aujourd'hui, certains d'entre eux réagissent. Ils occupent Wall Street.
Occupy Wall Street
Green Bridge Manifestation OWS
Tant que le mouvement qu'ils ont lancé n'est pas stoppé dans son élan, il ne restera pas limité à ce segment de la population. Les manifestants commencent à faire des rapprochements et créent de nouvelles solidarités. Il en est de même pour certains secteurs syndicaux, qui ne se sont toujours pas remis des événements du printemps dernier. Ainsi, certains des secteurs les plus actifs du mouvement syndical – le syndicat des transports urbains de NY (Transport Workers Union –TWU ), par exemple, rejoignent le mouvement. Même la direction de l'AFL-CIO se mobilise. Les experts se répandent avec condescendance dans les médias pour dire que les contestataires ne savent pas ce qu'ils veulent, qu'ils n'ont pas de programme et aucune revendication. En fait, ils savent tout cela très bien – à ce stade du mouvement– et ils en sauront davantage d'ici peu de temps.
Ils ont dépassé le stade de l'Obamania d'il y a trois ans. Non seulement ils veulent "le changement auquel nous pouvons croire", mais ils ont des idées sur ce que cela suppose.
Il est possible, mais improbable, que la crainte de la folie des Tea Party ramène ce mouvement social des plus impressionnants dans le giron des démocrates. L'équipe Obama va tenter de le faire. Mais elle se heurte à un terrible ennemi – de gens fous de rage, qui ont des connaissances et qui réfléchissent.
Donc, il y a un moyen d'obtenir au bout du compte ce changement auquel nous pouvons croire, et Obama fait partie du processus – non pas seulement parce qu'il a contribué à ce que les républicains dépassent les bornes, mais aussi à cause de tout ce qu'il a fait qui prouve que lui et les démocrates sont également responsables de cette situation.
Appréciez l'ironie. Lui qui s'est tant démené pour faire naître l'espoir d'un changement positif important, tout cela pour ensuite le briser, jouera peut-être, pourtant, un rôle majeur en mettant en œuvre le changement auquel nous pouvons croire!

Le dernier ouvrage d’Andrew Levine s’intitule: “In Bad Faith: What’s Wrong With the Opium of the People” (Prometheus).

Traduction: emcee, ©des bassines et du zèle
Rappel : Sauf autorisation expresse, et selon les règles en vigueur, les billets de ce blog, et en particulier les traductions, sont sous copyright, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas être copiés à quelque fin que ce soit.

Source: Change For the Worse /Obama Did It, All By Himself; October 05, 2011; CounterPunch.

Liens (en anglais)

Situation du mouvement OWS aux Etats-Unis: voir, entre autres, les articles dans Alternet.

Un avocat de Portland explique à quoi s’exposent les manifestants et fait ses recommandations à ceux qui vont aller manifester.

Photo ajoutée au texte : Photo credit: Mat McDermott via Flickr