Troy Davis et l'Etat garant de la vie

David Swanson / 22 Septembre 2011/ Dissident Voice

Mercredi soir, quand on nous a annoncé par erreur que Troy Davis ne serait pas exécuté, la foule de gens dont je faisais partie s'est mise à pousser des cris de joie, réalisant à ce moment avec enthousiasme que nous étions tous capable de croire que notre gouvernement avait fait quelque chose de bien. Je me trouvais à l’inauguration de la salle Howard Zinn du nouveau restaurant Busboys and Poets http://en.wikipedia.org/wiki/Busboys_and_Poets à Hyattsville, Maryland.
On avait demandé à certains d’entre nous de lire des morceaux choisis de “Voices of a People’s History of the United States” de Zinn, mort récemment. Je devais lire le discours de John Brown au tribunal, où il avait dit:

"Maintenant, si on estime qu’il est nécessaire que je paie de ma vie pour que la justice arrive à ses fins et que je mêle encore plus mon sang au sang de mes enfants et à celui des millions de gens de ce pays esclavagiste dont les droits sont bafoués par des mesures injustes et cruelles, je me rends : qu’il en soit ainsi !".

Brown avait fait usage de la violence. Ce que je condamne. Brown ne se rendait pas. Il avait été capturé.
Mais il avait dit également ceci:

"Si j'étais intervenu de cette façon pour le compte des riches, des puissants, des intelligents, de ceux qu'on dit importants, ou au service de quiconque de leur entourage, que ce soit un père, une mère, un frère une sœur, une épouse ou leurs enfants, ou un autre de cette engeance, et que j'aie souffert et sacrifié tout ce que j'avais dans cette opération, cela aurait été très bien et chacun des hommes de ce tribunal aurait estimé que c'était un acte digne d'être récompensé et non pas puni".

Si Troy Davis avait eu les moyens de se payer un avocat prestigieux. Si Troy Davis avait été blanc. Si Troy Davis avait habité dans un autre état ou un autre pays. On a une fois de plus annoncé à Davis qu'il allait être exécuté. On lui a une fois de plus annoncé que peut-être que non. Et pour finir, ils l'ont tué par injection après l'avoir attaché pour l'empêcher de gigoter. C'est ce qu'ont raconté les témoins.
Et ceux d'entre nous qui avaient quitté le restaurant pour aller manifester devant la Cour Suprême gémissaient de chagrin pendant que le monde entier réagissait comme il avait réagi à l'assassinat de Sacco et Vanzetti, et comme il avait réagi à chacun des millions d'actes de barbarie commis par notre pays au fil des ans.
Là-bas, au Texas, un autre homme était assassiné légalement, créant ainsi la possibilité d'acclamations encore plus bruyantes après l'exécution quand était annoncé le nombre de scalps obtenus par le gouverneur de l'état (Rick Perry, successeur de Bush depuis 2000 et candidat aux présidentielles de 2012, NDT).
Parallèlement, un grand nombre de personnes sont tuées dans nos guerres, des guerres qui, notre président l'a annoncé mercredi matin, sont menées au nom de la paix. Où est Amnesty International? Où est la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, NDT)?
Ces gens tués dans les guerres sont-ils moins humains?
Et ceux que nos gouvernements ont torturés à mort? La façon dont ils sont tués suscite-t-elle plus d'émotion que ceux tués par les bombes, tout comme l'injection mortelle est censée susciter moins d'émotion que l'électrocution?
En règle générale, aujourd'hui, l'Etat assassine plutôt que de prendre des prisonniers. Et il tue avec des drones. Il défonce également des portes à coups de pied en pleine nuit et fait disparaître des gens.
Nous avons quelques renseignements sur les équipes qui ont opéré en Afghanistan ces dernières années, des équipes parmi lesquelles les Forces Spéciales, la CIA, et des mercenaires. J'ai de bonnes raisons de croire – bien que je ne puisse dire pourquoi – que ces équipes ont également opéré sur le sol des Etats-Unis. Mais assassiner, même sur le territoire afghan, n'est-ce pas tout aussi cruel? Est-ce important où cela se passe, ou qui est concerné, ou pourquoi ou comment?
Ne perd-on pas des occasions de sauver des vies quand tout l'argent de nos impôts part pour financer les guerres et Wall Street, tout aussi criminel?
Les réductions budgétaires sur l'assurance maladie publique (Medicare) tuent. L'air pollué tue. Prétendre que le système de protection sociale est en faillite tue. Pousser les personnes âgées à la misère tue. Polluer l'environnement tue.
Le statut de l'état garant de la vie est sérieusement remis en question. Sa qualité de plus grand pourvoyeur de violence dans le monde reste inchangée.
Nous ne pouvons pas poursuivre en justice les juges de la Cour Suprême parce que nous n'avons pas de Ministère de la Justice. Nous ne pouvons pas poursuivre les juges de la Cour Suprême parce que nous n'avons pas de Congrès. Que pouvons-nous faire?
Il y a quelque chose que nous pouvons et nous devons faire, je pense, c'est de prendre conscience que, si pendant un instant, nous avons pensé que la vie Troy Davis pouvait être épargnée, c'est qu'alors, nous croyons profondément que la victoire est possible. Et parce que nous croyons cela, il nous incombe d'œuvrer dans ce sens.
Nous pouvons le faire en étant le plus visibles possible lors de l'occupation de Washington, D.C., prévue à partir du 6 octobre prochain.

David Swanson est un militant pacifiste

Note perso

Les martyrs du capitalisme

Les morts

Un bémol, toutefois, à ce texte: pourquoi vouloir à tout prix créer une hiérarchie? Pourquoi reprocher aux autres de ne se préoccuper que de leur paroisse?
Tant mieux, si c'est, au moins, le cas. Tant de gens sont indifférents à tout.
Pire, tant de gens sont prêts à donner leur aval à l'assassinat légal, que ce soit une exécution ou une guerre. Tant de gens gobent des mensonges grossiers destinés à mettre en œuvre des destructions, des embargos, et autres atrocités pour s'emparer de territoires et de leurs ressources en asservissant les populations. Nous en sommes aux jeux du cirque et, malgré l'histoire, malgré les exemples récents, nous en voulons encore et toujours plus. Mais si nous avons de moins en moins de "panem", il nous reste au moins profusion de "circenses".
En France, nous avons écopé de ce minable qui s'ennuie en tant que président. Seules les corbettes l'intéressent. Il s'ennuie tellement qu'il en fait le moins possible. C'est le cercle vicieux.
Alors, il lui faut toujours un nouveau jouet. Aujourd'hui, c'est l'agression de pays souverains.
Après l'Afghanistan et la Côte d'Ivoire, la Libye - un désastre, en grande partie de son initiative. Mais il pavoise. Il fait la roue. Il roucoule de plaisir d'aller dévaster des territoires, d'en choisir ses chefs de tribu – et pas très regardant avec ça.
Mais où sont donc passés les intellectuels qui luttaient contre les guerres, qui défilaient en tête des manifestations pacifistes (où sont passées les manifestations pacifistes, d'ailleurs?)?
Il n'y en a plus. Ils ont été remplacés par des pitres qui vont jusqu'à s'arroger des fonctions qui ne leur ont pas été attribuées pour accélérer l'invasion de pays étrangers.
Et où sont les politiques? Pareil. Des pantins sans cervelle. Seulement soucieux d'occuper l'espace médiatique pour pérorer sur tout et n'importe quoi afin de garder leur sinécure à vie.
Tant et si bien que le guignol présidentiel pourra impunément faire le tour du monde des guerres qu'il veut mener - Algérie, Liban, Iran et autres - sans être aucunement inquiété. Jusqu'à ce qu'il se lasse pour un nouveau jouet et/ou essuie un sacré revers.

Les "Indignados" de Wall Street

Après le continent européen, voilà qu'un mouvement des Indignés a débuté à New-York le 17 septembre. Timide pour l'instant. Deux mille manifestants, dont une poignée (300) était restée pour passer la nuit près de Wall Street. Des manifestants jeunes en grande partie, pacifiques, enthousiastes, plutôt blancs, plutôt classe moyenne et plutôt étudiants, traqués par la police omniprésente qui protège Big Bizness et qui arrête des manifestants de façon musclée pour intimider et décourager les autres de poursuivre.
Ils s'appellent eux-mêmes les "99 percenters", d'après les 99% de la population qui pâtissent de l'avidité et de la corruption des 1% les plus riches qui leur prennent tout et hypothèquent gravement leur avenir.
Il y en a toujours à l'heure actuelle, mais apparemment, le mouvement n'a pas pris d'ampleur.
Il faut dire qu'il est difficile d'avoir les informations sur le mouvement: très peu d'articles en parlent.
En voici deux (en anglais), ici et . Espérons que le rassemblement à Washington en incitera d'autres à rejoindre le mouvement, qui, s'il n'est pas mondial et massif, ne peut être qu'un coup d'épée dans l'eau.

Lien annexe

En marge de tout cela et pour bien réaliser la mesquinerie et la barbarie du système pénitentiaire US: le Texas a décidé de ne plus donner de repas spécial au condamné avant son exécution, comme il était de tradition de le faire (comme "la dernière cigarette" avait été abolie dans de nombreuses prisons du pays, sous prétexte que c'est "mauvais pour la santé". Qui a dit "pourritures"? ).
"Ça suffit " a écrit jeudi le sénateur de l'état du Texas, John Whitmire , aux responsables de la prison. "C'est absolument indécent d'accorder un tel privilège à un condamné à mort. Un privilège que le meurtrier n'a pas accordé à sa victime".
En anglais, ici.

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Edit: Ce dimanche 25 septembre, c'est-à-dire à peine TROIS jours après l'exécution de Troy Davis, j'ai reçu par mail, cette pub d'Amnesty International.
Battons le fer quand il est encore chaud. Ou profitons du feu quand il est encore chaud.
Indécent. Abject.
Je devrais pourtant y être habituée à tout ce charity bizness, mais ça ne passe toujours pas.