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Planète de bidonvilles, temps des révoltes

De Tottenham à Oakland

Tottenham, Chili, Tunis, Oakland, Brixton, Taybat al-Imam … il y en a tellement qu'on a du mal à se souvenir des noms … Clichy-sous-Bois, Caracas, Los Angeles …

Les termes d'"émeute à Londres" résonnaient bizarrement à mon oreille, ne suscitant qu'un intérêt mitigé. J'ai assisté à quelques émeutes à Londres et, non loin de là, à Cambridge, aux défilés contre la guerre et aux traditionnelles échauffourées du 1er mai entre les anarchistes et la police londonienne.
Depuis ces événements et les récentes manifestations contre les réductions budgétaires qui se sont terminées par des affrontements sporadiques avec la police, mon intérêt avait peu à peu faibli, et quand j'ai entendu "émeute à Londres", je m'attendais à ce que ces mots soient suivis d'une nouvelle description de manifestations rituelles, avec des manifestants qui avaient été parqués par la police et des anarchistes qui affrontaient les forces de l'ordre. Ce n'est pas simplement une critique, je n'étais pas "pas enthousiaste" mais c'est sûr que ne n'étais pas enthousiaste non plus.
Mais, au lieu de cela, on apprenait que les incidents avaient été déclenchés à la suite de l'annonce de la mort d'un Noir, Mark Duggan, qui avait été abattu par la police, et du tabassage d'une adolescente de 16 ans qui exigeait de la police des explications concernant la mort de Duggan.
Le combustible pour alimenter l'incendie s'accumulait depuis longtemps, cependant: le racisme institutionnalisé qui se traduisait par la pauvreté, le harcèlement de la police, qui procède à des arrestations et des fouilles systématiques, et plus récemment, les coupes budgétaires décidées par le parti conservateur au nom de l'"austérité", le mot de l'année si "révolution" ne l'éclipse pas totalement.
Les similarités avec d'autres grandes vagues de révolte sociale devenaient de plus en plus évidentes. Si ces incidents étaient liés à la mort de Mark Duggan, c'était également, plus que cela, tout comme pour Oscar Grant et les révoltes d'Oakland en 2009, pour Alexandros Grigoropoulos et les événements d'Athènes en 2008, pour Rodney King en 1992 à L.A., pour Marquette Frye et la révolte du ghetto de Watts en 1965, etc.
Et comme les événements précédents, les révoltes à Londres se propagent avec une certaine spontanéité et une flexibilité dans des formes d'organisations qui ont complètement mystifié la police. Ils ont (à ce jour, NDT) procédé à plus de 1.000 arrestations, et les médias hystériques faisant de la surenchère en parlant de guérilla, la police est partie pour en arrêter bien plus.

Hystérie de la populace

Quand la violence économique atteint un certain seuil, s'ensuivent des représailles violentes, et, pourtant, ce sont rarement les banquiers ou les élus, ceux qui sont à l'origine des mesures d'austérité mondiales, qui en subissent les conséquences.
Cela commence par l'emploi de termes injurieux, et aucun mot n'est plus chargé de sens politique et historique que celui de "populace", l'insulte la plus classique.
De Philadelphie à Londres, nous dit-on, plane le spectre de la populace, et à l'image de "populace aux abois", le Sun, clef de voûte de l'honnêteté journalistique, a ajouté l'image de "masses d'agitateurs”.
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Irrationnels, incontrôlables, imperméables à toute logique et imprévisibles dans leurs mouvements, ces indésirables ont une fois de plus gâché la fête, comme ils l'ont fait de Paris, en 1789, à Caracas, en 1989.
Comme l'a dit Fanon (Damnés de la terre - Frantz Fanon, NDT) dans son style inimitable: “les masses, sans attendre que les chaises soient disposées autour du tapis vert, n'écoutent que leur propre voix et se mettent à tout incendier".
L'utilisation du terme "populace" est un geste fondamentalement politique. C'est la volonté des classes dirigeantes et des forces conservatrices de délégitimer et de dénigrer la résistance populaire, de la vider de tout contenu politique. Revendiquer, c'est raisonnable, mais dans la mesure où la "populace" est l'incarnation de la déraison, elle ne peut décemment pas revendiquer.
Peu importe les motivations clairement politiques qui ont déclenché les rebellions à Londres, ainsi que les inquiétudes croissantes, également politiques, concernant les inégalités économiques et le comportement raciste de la police : tout cela a été bien décrit, même si beaucoup de Britanniques ne veulent guère en entendre parler.
Mais je veux aborder directement l'idée selon laquelle les émeutes seraient fondamentalement irrationnelles, comme l'exprime symboliquement le fait de dénigrer la "populace".
Ecoutons attentivement, occultons le flot de critiques des médias et prêtons l'oreille à ce que nous disent les rebelles :

Argument 1: rien d'autre n'a marché alors pourquoi ne pas essayer cette méthode?

Quand ITV a demandé à un jeune rebelle s'il pensait que se rebeller devait mener à quelque chose, sa réaction a été à la fois pragmatique et profonde:

"Vous ne seriez pas en train de me parler actuellement si nous ne vous étions pas révoltés, hein? Il y a deux mois, nous avons défilé jusqu'à Scotland Yard, nous étions plus de 2,000, tous noirs, et c'était une manifestation pacifique et vous savez? Il n'y a pas eu un mot dans la presse. La nuit dernière, il y a eu quelques émeutes et quelques pillages et voilà le résultat”.

Comme l'a dit un autre: "On ne peut rien faire de normal si on veut se faire entendre".
En d'autres termes, notre mécontentement légitime n'a pas été pris en compte par la voie officielle, et donc, ceux qui souffrent ont recours aux voies non officielles. Si quelqu'un a autre chose à proposer, j'écoute. Non pas que je veuille dire que les rebellions ont une logique unique partagée par tous les participants, mais on y trouve une logique, quand même.
Ce n'est pas la première fois non plus que des révoltes donnent des résultats: en 2009, à Oakland, ce sont les révoltes, et uniquement les révoltes, qui ont conduit à l'arrestation et à la condamnation de l'officier de police de Bart, Johannes Mehserle, pour la mort d'Oscar Grant.
Et cette efficacité s'étend au tactique. Alors que la gauche manifeste, cernée par un cordon de police, ces rebelles des rues se sont avérés bien moins vulnérables à la tactique de la "*mise en enclos": des groupes de jeunes qui circulent de façon imprévisible ne peuvent pas être pris au piège efficacement. Et contrairement aux militants, ils retournent souvent sur le lieu des incidents, cherchant la confrontation directe avec la police.
Les pillards semblent avoir été plus habiles. Des groupes importants de personnes partis à l'assaut des magasins disparaissaient en quelques secondes dans un lotissement à proximité dès qu'ils entendaient les sirènes des voitures de police.

Argument 2: les riches ont le droit, pourquoi pas nous?

Les pauvres ne sont pas stupides au point de ne pas avoir remarqué ce qui se passe dans le monde autour d'eux.
La crise capitaliste a mis en place une redistribution massive des richesses, les banques et les investisseurs ayant été renfloués aux dépens de la population, les récompensant de fait pour leur attitude prédatrice et augmentant la dette nationale au profit de la croissance économique. Les riches considèrent leurs bénéfices comme des services essentiels, les aides sociales sont réduites drastiquement et, devant un "pillage" aussi évident, nous, nous sommes, en quelque sorte, censés ne nous apercevoir de rien.
(…)
Comme l'a dit une jeune femme qui venait de voler dans un magasin; "nous récupérons nos impôts", et un autre a déclaré au Guardian, "les responsables politiques disent que nous pillons et que nous volons, mais ce sont eux les gangsters à l'origine".

Argument 3: situer les émeutes.

Il est primordial pour l'image de la populace irrationnelle d'insister sur le fait que l'essentiel des destructions ont touché les quartiers populaires, et là, il s'agit d'une logique fondamentalement coloniale. On ne peut pas faire confiance aux pauvres et aux Noirs: regardez ce qu'ils font aux leurs. Incapables de se gérer, il faut leur apprendre la civilisation, par la violence, s'il le faut.
Et là encore, c'est Oakland qui revient à l'esprit: après les révoltes là-bas, un salon de coiffure africaine isolé, figurant parmi les nombreuses boutiques dont les vitrines ont été fracassées, est devenu le symbole pour les médias de l'"irrationalité" des émeutiers, dont le seul objectif était de détruire.
Il faut savoir que les pauvres ont rarement des biens qui leur appartiennent, même dans leurs "propres" quartiers.
Pour couper court à ce discours, il faut s'informer sur ce que font les rebelles tout autant que les écouter. Si les quartiers populaires ont certes subi des dégâts (ce sont les quartiers populaires qui pâtissent toujours le plus des insurrections) on a moins entendu parler du ciblage plus explicitement politique: des commissariats détruits pas les flammes, des vitres des tribunaux qui ont été fracassées par ceux qui avaient eu affaire à eux, et le caractère implicitement politique du déferlement des jeunes dans les quartiers voisins pour s'attaquer aux magasins de luxe et aux franchises.
Ne serait-ce que la première nuit, les rebelles à Tottenham s'en sont pris à "Boots, JD Sports, O2, Currys, Argos, Orange, PC World et Comet,” (Le Guardian) alors que certains dans le quartier voisin de Wood Green mettaient à sac les imposants HMV et H&M pour revendre ensuite tranquillement leurs biens nouvellement acquis.
Cette tendance a, semble-t-il, été ignorée par les analystes du Guardian, qui se perdaient en conjectures quand le lieu des révoltes ne correspondait pas directement aux endroits où le taux de pauvreté était le plus élevé.
Et il n'y a pas que la presse gauchiste qui ait laissé filtrer ces détails : Danny Kruger, ex-conseiller de David Cameron a déclaré:

"les quartiers qui ont été les plus touchés par les émeutes lundi n'abritent pas les cités les plus défavorisées. Enfield, Ealing, Croydon, Clapham ... ces endroits ont des députés conservateurs, bon sang. Une bande s'en est pris au Ledbury, le meilleur restaurant de Notting Hill".

Tout en refusant de condamner les rébellions, l'intellectuel marxiste Alex Callinicos indique toutefois que ce pillage est "une forme de consumérisme système D … qui reflète la marchandisation intense des aspirations à l'ère de la pensée néolibérale".
Cette vision occulte le rôle bien plus complexe des biens de consommation lors d'une émeute, qui était évident à Oakland ou au Venezuela: non seulement le pillage d'articles de luxe est bien plus complexe que ne le laisse entendre Callinicos, mais l'argument du pillage en tant que consumérisme expliquerait difficilement qu'il y ait eu à la fois la destruction de produits de luxe et l'appropriation de produits de première nécessité qui en découle souvent.
Malgré l'exploitation idéologique du spectre de l'hystérie de la foule, selon les termes d'un observateur: "il n'y a rien d'irréfléchi" dans les révoltes de Londres.

"Une insurrection des masses populaires"

Les médias britanniques ont désormais largement fait front contre la rébellion, utilisant un volant de critiques qui oscillent entre des propos violemment réactionnaires et une hystérie cocasse.
Mais cela ne s'est pas passé sans qu'il y ait une première erreur, une erreur de jugement qui a élargi la fêlure, pourtant minuscule, où s'était faufilé un homme devenu, depuis, le symbole de la résistance à la propagande médiatique.
Darcus Howe, neveu du marxiste originaire de la Trinidad, C.L.R. James, a semble-t-il, hérité de la capacité de son oncle à ne pas être dupe de la propagande raciste à l'égard des "bandes" et de discerner le fond politique qui existe dans les actes de résistance quotidiens apparemment apolitiques, de reconnaître ce qui est nouveau, même sous la coquille craquelée de l'ancien.
Lors d'une interview en direct à la BBC , où on lui demandait de qualifier les émeutes récentes, Howe a répondu:

"Je n'appelle pas ça une émeute, j'appelle ça une insurrection des masses populaires. Ca se passe en Syrie, ça se passe à Clapham, à Liverpool, à Port d'Espagne, à Trinidad, et c'est un événement à caractère historique
(…).

Quand Howe a refusé de suivre le scenario habituel qui s'écrit de façon spontanée, un scenario si connu qu'il n'y a pas besoin, en général, de donner l'ordre de le lire, la correspondante de la BBC, énervée, a commencé alors par tenir des propos incohérents, pour finir par des attaques ad hominem.
Si Howe tentait d'expliquer le contexte des rébellions, n'était-ce pas, alors, qu'il en excusait les conséquences, et lui même n'avait-il pas, d'ailleurs, participé à des émeutes quand il était jeune?
C'était faux, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait été accusé d'avoir participé à des émeutes: Howe avait été jugé à Londres pour avoir participé à des bagarres et à des émeutes en 1971, mais avait été acquitté.
Après une seconde relaxe de Howe, accusé d'avoir agressé un agent de police, Linton Kwesi Johnson avait écrit un poème en hommage à celui-ci, appelé "Man Free" (…)

(Edit: Une vidéo de l'interview enregistrée par un téléspectateur circule sur le web, et a été vue par des millions d'internautes, et depuis, la BBC a été obligée de présenter ses excuses mettant cet incident sur le compte d'obscurs "problèmes techniques").

Un événement à caractère historique

Darcus Howe a raison: il y a quelque chose de spécial à cet "événement à caractère historique". Peut-être cela a-t-il commencé en 1989, dans l'hémisphère sud, quand les Vénézuéliens se sont insurgés contre le néolibéralisme lors des révoltes, appelées le Caracazo , et qui avaient été réprimées dans le sang et les flammes, faisant près de 3000 morts.
Qui était au cœur de cette quasi-insurrection, ce détonateur au retentissement historique mondial, qui avait transformé le Venezuela pour toujours et été à l'origine de tout ce qui a suivi depuis? Les pauvres habitants des barrios qui entourent Caracas et d'autres villes du Venezuela, résultat de décennies de sous-développement systématique dont le néolibéralisme naissant avait accéléré les effets. C'étaient les habitants des bidonvilles dont notre planète a été vite constituée (voir note: Mike Davis, NDT), qui, privés de pouvoir politique et de lieu de travail où pouvoir faire grève, avaient découvert le lieu où mettre en pratique leurs actions politiques : la rue.
Mais les emplois ayant été délocalisés dans le sud, la crise est arrivée au Nord. Ou plutôt, elle avait toujours existé, dans le sud du Nord et le nord du Sud, mais les mesures d'austérité ont commencé à étendre les effets de la crise actuelle contemporaine à de plus larges pans de la population. Dans ce contexte, critiquer les effets des émeutes dans ce moment historique est à peu près aussi efficace que de se lamenter contre l'existence de la gravité. Ceux qui descendent dans les rues de Londres et d'ailleurs sont les produits de la société créés par les restructurations capitalistes à long terme et les mesures d'austérité à court terme. Mais un sujet historique n'obtient pas son statut simplement en étant un produit: d'abord, il doit agir.
L'oncle de Darcus Howe, C.L.R. James, aujourd'hui décédé, affirmait clairement que c'est dans un mouvement de ce genre que le monde nouveau émerge de la coquille de l'ancien et, dans ce cas-ci, j'espère seulement avoir vu quelques signes encourageants.
Tout d'abord, il y a l'esprit d'unité sans précédent qui est apparu dans les rues de Londres et d'ailleurs. Selon Jay Kast, éducateur, dont les propos ont été recueillis par le Guardian: "(…) les révoltes ont unifié transversalement des jeunes gens défavorisés qui s'identifient les uns aux autres".
Kast explique que les marqueurs de territoires qui délimitent normalement les quartiers où habitent ces jeunes gens semblent avoir été effacés.
"En temps ordinaire, ce serait interdit de se rendre sur le territoire de quelqu'un d'autre … maintenant, ils peuvent se déplacer où ils veulent. Ils se reconnaissent comme étant ceux qu'ils ont vus à la télévision (dans les émeutes). Cela les unit.
Ce sentiment d'unité n'existe pas seulement au sein de différents groupes de divers endroits, mais s'étend également aux divers groupes ethniques qui ont, et c'est nouveau, participé: les Blancs pauvres, les Noirs britanniques, les immigrés d'origine africaine et antillaise, ceux originaires d'Asie du Sud-est, les musulmans et les juifs.
Alors que certains Juifs se sont plaints d'avoir été montrés du doigt à cause de la participation de juifs hassidiques aux révoltes de la première nuit à Tottenham, cela devrait plutôt être compris comme étant la preuve que, contrairement à ce qui était dit, il n'y avait pas que des Noirs ou que des musulmans.
Des gens de tous âges ont également participé, avec des familles entières qu'on voyait en train de piller ou de faire le guet.
Ce sont, toutefois les jeunes, essentiellement de sexe masculin, qui ont constitué le fer de lance des rebellions, comme le souligne un observateur: "c'est un mouvement de la jeunesse, d'une jeunesse qui dit :'tu sais quoi, monsieur, je n'ai pas voix au chapitre, pas d'avenir, pas de chef de file".
Mais si C.L.R. James voyait le potentiel d'unité dans ces rebellions - les fêlures dans la coquille de l'ancien monde ont souvent des éclats dangereux – il était également parfaitement conscient que le clan opposé avait un potentiel équivalent: le retour de bâton raciste même chez les Blancs pauvres.
Et c'est ainsi qu'alors que la branche la plus libérale de la suprématie blanche est apparue sous la forme d'"armée de balayeurs" qui nettoyaient les rues à la suite des rebellions (avec des t-shirts sur lesquels étaient inscrits des slogans réconfortants comme "les émeutiers sont de la racaille"), des bandes de Blancs racistes comme l'"Enfield Army" sont également apparues, proposant leurs services à la police contre les émeutiers (cela, en plus du groupe plus organisé qui milite pour la doctrine de la suprématie blanche, appelé English Defence League ).

La gauche doit réagir

Dans un court billet (paru dans CounterPunch, NDT), Daniel Harvey exprimait le sentiment de beaucoup sur la gauche radicale qui oscille entre approuver les rebellions sans restriction et adhérer à la stratégie de condamnation des médias:

"Il nous faut rester loyaux vis-à-vis de cette crise. Il nous faut soutenir l'insurrection de ceux que ne sont pas entendus et qui ne peuvent pas s'exprimer dans notre société indécente (…) le problème, ce n'est pas les excès de tel ou tel acte, c'est que les rebelles ne sont tout simplement pas assez radicaux. Il nous faut les radicaliser davantage (…) nous devons soutenir cette colère, mais aussi politiser cette colère, et la transformer ainsi en un événement véritablement fort et dangereux – un moment révolutionnaire plutôt qu'une émeute.

C'est certainement vrai, d'une certaine manière, mais ce discours omet le fait que la "gauche" est très loin derrière les rebelles de la rue.
Dans de nombreux cas, ces révoltes sont bien plus radicales et plus efficaces que la gauche s'est avérée l'être et les rebelles ont certainement dépassé la gauche en savoir-faire tactique autant qu'en audace pure. Qui est véritablement plus radical?
Il n'y a pas de doute, "la gauche doit réagir", comme l'écrit un chroniqueur, ne serait-ce que pour contrer le discours de la droite, mais seulement si nous reconnaissons que nous avons beaucoup à apprendre de ceux qui couraient partout dans les rues de Londres.
Comme l'a dit un témoin, "ces jeunes n'ont rien à perdre", à quoi, nous serions tentés d'ajouter: "sauf leurs chaînes" …

George Ciccariello-Maher est maître de conférences en Science politique à l'université de Drexel (Philadelphie, Pennsylvanie). Il termine actuellement une histoire populaire de la Révolution Bolivarienne au Venezuela et commence une histoire de "la populace, des gangs et de la racaille".

Source: From Tottenham to Oakland /Planet of Slums, Age of Riots; August 12 - 14, 2011

Mike Davis Planète de bidonvilles
Croissance des bidonvilles: une étude approfondie de la question.




Compléments d'informations:

(En anglais) True News: The Real Source of the British Riots (la véritable origine des émeutes en Angleterre) : chiffres et explications.

Tactique du "kettle" ("mise en enclos, parcage").
Police 'kettle' tactic feels the heat
Lors de manifestations, la police piège les manifestants en les enfermant dans un périmètre d'où ils ne peuvent plus sortir (cela peut durer des heures), toutes les issues étant bloquées par des cordons de police.
Voir les schémas au bas de l'article en lien.

Qu'en est-il aujourd'hui?

Le retour de bâton de l'aristo-bourgeoisie:
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Evidemment, Cameron ne met absolument pas en cause les mesures antisociales prises depuis des années et qui se sont accélérées depuis qu’il est premier ministre : les coupes budgétaires, les inégalités énormes entre riches et pauvres, les frais de scolarité plus élevés à l’université, les fermetures de Centres pour la jeunesse, etc.
Non, tout ce qu’il a trouvé à répéter, c’est le discours classique de la propagande de droite : il met donc tout cela sur le compte de l’absence du père, de l’absence de modèle masculin, des gangs qui bafouent les lois et des gens qui refusent d’assumer la responsabilité de leurs actes. Et de demander : "où étaient les parents ?".
Il ajoute que le système de protection sociale a créé un "danger moral" en incitant les gens à la paresse et dénonce la "culture de la pauvreté".
S'appuyant sur le concept sociologique de "culture de la pauvreté", il sous-tend que la vie chaotique des pauvres est la cause, et non pas le symptôme, de la décrépitude de leurs quartiers.
Pour lui, ces familles et leurs enfants ont simplement choisi d'être irresponsables, indolents ou du mauvais côté de la loi.
Ce genre de discours contribuera largement à renforcer l'opinion de la population sur l'état providence et rendra bien service à Cameron qui veut mettre en œuvre des réformes sociale basées sur l'idée que les pauvres sont uniques "culturellement" et que s'ils dépendent des aides sociales, c'est de leur propre volonté.

Et, bien sûr, il appelle à traquer sans pitié les fauteurs de troubles et à les punir impitoyablement.
Et donc :
Le 17 août (selon le Guardian), sur 1733 arrestations, 1005 personnes avaient été inculpées.
Le commissaire de police, Tim Godwin, de Scotland Yard a déclaré que la police avait pour objectif 3000 condamnations et que les enquêtes étaient loin d’être terminées.
Ces enquêtes, par exemple, ont amené à affecter 500 policiers au visionnage de 20.000 heures d’enregistrements-vidéo des caméras de surveillance. Et des médecins légistes ont prélevé des échantillons sur plus de 1000 lieux où se sont produits les incidents.
Une enquête de l’envergure de celle qui a été menée à Ground Zero, je présume.
Quant aux décisions des juges - suivant l’injonction de Cameron, qui fait fi lui aussi de la séparation des pouvoirs, de prononcer des peines « pour l’exemple » - elles sont, souvent très lourdes.
Voire grotesques, comme, celles-ci : deux habitants de Chester ont été condamnés à quatre ans de prison pour avoir posté des messages sur Facebook pour inciter les gens à s’insurger dans leur ville en dépit du fait qu’il n’y a pas eu d’incidents, un autre a écopé de 6 mois fermes pour avoir volé des bouteilles d’eau d’une valeur de 5€.
Selon une étude exclusive du Guardian portant sur 1.000 affaires traitées dans les tribunaux, les peines de prisons infligées actuellement sont de 25% supérieures à la moyenne.
D'autre part, la longueur des peines est en moyenne de cinq mois, le double des peines habituellement prononcées pour des délits similaires (qui sont de 2,5 mois).
Des voix, toutefois se sont élevées pour dénoncer le manque d'humanité et de justice dans ces mesures disproportionnées.
Par ex: des libéraux démocrates s'indignent de la sévérité des peines infligées, en particulier pour ceux dont c'est la première infraction:
Riot sentence rift opens between Liberal Democrats and Conservatives

Et aussi:
Un texte intéressant de Federico Campagna, traduit par Serge Quadruppani:
Vengeance de classe

Et ça: Grande-Bretagne : un criminel de guerre demande plus de prisons

Et également, si les bourgeois et les aristos étaient sanctionnés comme les pauvres, ils ne se retrouveraient pas à la tête du gouvernement: "Quand David cassait les vitrines", le Grand Soir.

Eh oui, c'est clair, il y a bien une justice de classe.
Et Cameron, qui attise la haine contre les pauvres et les traite de racaille, en est un exemple vivant.