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Ils sont attachants. Attachons-les

A la suite de l'accident qui a eu lieu le 10 avril 2010, Nelson était inculpée en juillet 2011 par un jury de six personnes de trois chefs d'accusation, pour "mise en danger de la vie d'autrui", pour "avoir traversé une route abusivement" et pour "homicide volontaire 'par véhicule' sans préméditation". Chaque chef d'accusation est un délit passible de 12 mois d'emprisonnement, les peines de prison s'additionnant, Nelson était donc passible de 36 mois d’incarcération.
Son crime: avoir traversé en dehors d'un passage protégé.
Finalement, la juge, probablement interloquée par ces inculpations, mais pour ne pas complètement dédire les décisions précédentes (et pour ne pas passer pour "laxiste"), l'a condamnée à un an de prison avec sursis et à 40 h de travaux d'intérêt général. La juge a cependant annoncé qu'elle avait le droit de demander un second procès.
Bon, donc, Raquel Nelson n'a pas le droit de laisser écraser un second enfant, sinon, elle va direct en prison pour un an. Bien vu. Merci madame la Juge.
Je me demande ce qu'ils vont lui trouver à faire comme TIG. S'occuper d'enfants accidentés de la route, question qu’elle comprenne bien que c’est dangereux de traverser hors des clous avec des enfants?
Mais revenons sur cette affaire et, plus particulièrement, sur le délit de ""vehicular homicide": il est bien prévu par la loi, mais, évidemment, comme son nom l’indique sans ambigüité, il présuppose que la mort a été provoquée par un "véhicule". Et condamne les automobilistes pour conduite dangereuse, en particulier quand ils ont provoqué un accident mortel.
Pratiquement tous les états ont adopté ce type de lois. Elles sont destinées à souligner qu'un véhicule est potentiellement une arme mortelle et qu'un automobiliste peut devenir un criminel. Elles ont été votées pour protéger la vie d'autres usagers de la route: piétons, cyclistes, conducteurs de deux roues, et autres automobilistes.
En Géorgie, le délit dit d’"homicide par véhicule" concerne, comme les autres, le meurtre provoqué par une personne au volant d'un véhicule.
La loi prévoit une grande variété de sanctions selon les circonstances dans lesquelles le délit a été commis. Le meurtre avec préméditation par véhicule est un crime. Sera considéré comme meurtre avec préméditation si le conducteur:
(1) a dépassé ou s'est retrouvé face à face avec un bus de transports scolaires;
2) ne s'est pas arrêté après une collision;
(3) conduisait de façon imprudente;
(4) conduisait sous l'emprise de l'alcool ou de drogues;
(5) ne s'est pas arrêté, ou a tenté de fuir, quand la police lui a demandé de le faire;
(6) avait déjà commis ce genre de délit.
Ce crime est passible de 3 à 15 ans de réclusion; et si le conducteur avait déjà été condamné pour ce genre de comportement, il est passible de 5 à 20 ans de réclusion et il doit accomplir au moins un an de prison ferme.

S'il s'agit d'un "homicide volontaire sans préméditation", comme cela été prononcé pour Raquel Nelson:

L'homicide volontaire sans préméditation "par véhicule" comprend tous les homicides sans intention de donner la mort et concerne toutes les infractions au code de la route commises par le conducteur d'un véhicule (refus de céder le passage, dépassement de la limitation de vitesse, conduite trop lente, etc.).
L'homicide volontaire sans préméditation "par véhicule" est un délit passible d'une peine de prison d'un an et/ou d'une amende de 1000 dollars. Cependant, le juge peut décider de remplacer cette peine par du sursis. (Traduction d'une partie de ce texte, rédigé par un juriste).
Où trouve-t-on dans ce texte de loi le cas de Raquel Nelson? Pourquoi donc un jury l'a-t-il accusée d'homicide volontaire sans préméditation par véhicule alors qu'elle était à pied?
Y a-t-il derrière cela le souci de rendre la justice de façon équitable … ou bien une volonté mesquine de condamner lourdement?
Pourquoi, également, alors qu'elle ne faisait pas, au départ, l’objet de poursuites, le périodique "Atlanta Journal-Constitution " publiait-il le 14 mai, un long article intitulé "Ceux qui traversent hors des passages protégés se mettent en danger de mort", où il citait Nelson et son fils, insistant sur le fait qu'elle n'avait pas été poursuivie. Et trois jours plus tard, elle était inculpée par le Conseiller auprès du Ministère de la Justice de Géorgie, qui s'était donc ravisé.
Le jury qui l'a ensuite inculpée était exclusivement composé de Blancs et aucun d'entre eux n'était usager des transports en commun (deux mondes à part, aux US) et n'avait donc aucune expérience des problèmes que cela engendre.
L'avocat de Nelson, David Savoy, a déclaré que l'ensemble des 15 personnes parmi lesquelles on leur avait fait choisir les membres du jury étaient blanches. De plus, les jurés de Cobb County avaient été sélectionnés pour être employés dans des services liés aux informations sur le permis de conduire.
Même si certaines personnes qui ne sont pas motorisées ont un permis de conduire, ce qui est le cas de Raquel Nelson, cela prouve, au moins, que tout le processus qui a conduit à la condamnation de Mme Nelson était délibérément centré sur l'automobile.
Tout cela signifie qu'aucun des jurés n'avait quoi que ce soit en commun avec Raquel Nelson et qu'ils devaient donc prendre une décision très grave à son encontre alors qu'ils étaient automobilistes, probablement dotés d'un parking devant chez eux, et vivant dans une communauté bourgeoise blanche.
Pourquoi, là encore, y a-t-il eu choix délibéré de la faire juger par des gens dont aucun n'avait de compétence pour estimer la situation globalement, en dehors de sa connaissance stricte du code de la route?
Or, la "Clause de Protection égale", qui fait partie du Quatorzième Amendement de la Constitution des États-Unis, dispose que : "Aucun état ne pourra, dans sa juridiction,.... dénier à une personne une protection identique à celle inscrite dans les lois".
Ne pas être jugée par un échantillon représentatif de la population, parmi lesquels auraient, donc, dû également figurer des gens de couleur et des usagers des transports en commun, mais par une entité totalement différente d'elle, est une violation du principe de "protection égale". Mais qui va en tenir compte, quand il s’agit d’une femme noire et pauvre ?
Soulignons que la question raciale est partie intégrante de la société américaine, en particulier dans les états du sud qui n'ont jamais digéré l'émancipation des esclaves.
On ne peut ignorer la longue lutte des Noirs contre la ségrégation et pour l'égalité des droits, et les conséquences de cette ségrégation encore à l'époque actuelle. Toutes les avancées des Noirs dans la société ont connu une recrudescence de violences racistes. Quand des Noirs commencent à s'installer dans certains quartiers, toute la classe moyenne blanche migre. Les quartiers pauvres sont essentiellement peuplés de Noirs et de Latinos.
Quant à la population carcérale actuelle, elle comprend ¾ de détenus pour crimes non violents, l'essentiel des incarcérations ayant trait à la drogue (dans le cadre de la prétendue "guerre contre la drogue"). En 2009, les Noirs non hispaniques représentaient 39.4% de l'ensemble de la population carcérale. Or, d'après le recensement officiel de 2010, les Noirs (Noirs hispaniques compris) ne représentent que 12,6% de la population US. (source).
Dire que cette affaire n'a rien à voir ni avec une justice de classe, où les différentes classes sont cloisonnées et ne se côtoient pas (dans Cobb County, pauvres et classes moyennes vivent dans des secteurs bien distincts), ni avec une justice discriminatoire, c'est, soit ignorer l'histoire des Etats-Unis, soit la nier.
Pas étonnant, donc, que Raquel Nelson ait été aussi sévèrement inculpée par un jury prêt à l'envoyer sciemment en prison en retenant contre elle un chef d'accusation qui concerne les conducteurs de véhicules, ce qui n'était pas son cas.
Parce que si le jury avait un tant soit peu voulu chercher à comprendre la situation, s'il avait voulu exprimer un peu d'empathie pour une mère qui avait vécu le drame le plus atroce qui soit, il aurait certainement trouvé des circonstances atténuantes, plutôt que de remuer le couteau dans la plaie.

Ainsi, les jurés auraient pu se dire:

- Que si la mère n'avait pas fait le bon choix, ce soir-là, pour rentrer chez elle, elle n'avait, par ailleurs, pas d'alternative plus réjouissante, et probablement tout aussi dangereuse: longer une route non éclairée avec trois jeunes enfants sur un kilomètre et demi environ (c.-à-d., une trentaine de mns de marche de plus, sans doute, voire plus) avec, sur la chaussée, des voitures qui roulent très vite (90 kms/h), puis traverser une quatre voies à des feux qui ne garantissent pas la sécurité aux piétons, n'est pas ce qu'on peut appeler une option de sécurité. Penser que c'est ce qu'elle aurait dû faire ce soir-là, c'est ce qu'on se dit après chaque accident.
Et puis, qui dit que si elle avait fait cela systématiquement, elle n'aurait pas été exposée à ce même genre d'accident? Qui dit qu'on ne lui aurait pas, alors, reproché d'avoir longé une route dangereuse sans éclairage, ou traversé à un passage protégé alors que les feux de signalisation pour piétons ne duraient pas assez longtemps? Si la volonté est de condamner, on voit que les censeurs ont des ressources.

- Que la mort de son enfant était une peine suffisamment lourde pour avoir traversé hors d'un passage protégé et que la leçon était bien trop cruelle et disproportionnée pour que la justice ait l'indécence d'en rajouter.
D'ailleurs, tous ceux qui traversaient la route ce soir-là ont-ils reçu une amende? Ils auraient dû, si on reste dans la logique pure de la transgression.
Ceux qui pensent que la prison (ou toute autre peine, même "légère") serait plus "pédagogique" que la mort d'un enfant sont des imbéciles cyniques et suffisants.

- Que si le chauffard, malgré ses antécédents, s'en était tiré avec une peine de prison ferme de six mois, toute peine prononcée contre elle, même dérisoire, même symbolique, serait un affront à son égard et à ce qu'elle avait subi.

- Que la responsabilité de cette situation incombe, avant tout, aux pouvoirs publics et aux compagnies de transports en commun (totalement absents dans cette affaire) qui n'ont rien mis en place pour protéger les usagers, qui sont déposés sans ménagement le long d'une route à quatre voies, voire à cinq, sans passage piétons, sans éclairage et sans signalisation.
Mais, évidemment, il manque toujours des fonds pour ce genre d'installation (même si une incarcération coûte beaucoup plus cher. C'est dire l'absurdité du système).
Il faut également savoir que les autorités de Cobb County ont longtemps été réticentes à créer des lignes de transports en commun pour ne pas attirer les populations pauvres et les immigrés.
On verra si la mort d'un enfant les fera réfléchir.
Probablement.
Cela risque fort de les inciter à … supprimer l'arrêt de bus!

Mais voyons ce qu'en dit le Huffington Post du 21/07/2011:

"Cette décision de poursuivre Nelson, c'est ça qui est scandaleux. Que l'état puisse poursuivre quelqu'un ne veut pas dire qu'il le doive. Il semblerait qu'un peu d'empathie aurait été de mise dans cette affaire.
Les procureurs ont une grande latitude quant aux décisions qu'ils prennent dans les inculpations. Si les fonctionnaires qui travaillent dans le cabinet du Conseiller auprès du Ministère de la Justice, Barry Morgan, la condamnent pour avoir traversé hors des clous dans le but de la punir, ils ont tort; il est difficile de concevoir une punition plus sévère que la perte d'un enfant. Si leur but était de punir pour l'exemple une mère anéantie par la perte de son enfant pour dissuader les autres de traverser en dehors des clous, ils se font des illusions.
> Mais ce n'est pas la première fois que cela se produit. D'après le Journal-Constitution, en 2010, le cabinet de Morgan inculpait une autre femme dont l'enfant avait été percuté mortellement alors qu'ils traversaient la chaussée hors des passages protégés.
Un enquête récente de Pro Publica/Frontline constate que les procureurs semblent particulièrement enclins à inculper pour crime - et ensuite prononcer des peines très sévères - quand il y a eu mort d'enfant, même s'il y a des indices prouvant qu'il s'agissait d'un accident".

Quant au jugement sur l'"irresponsabilité" de la mère dans cette affaire, établie par la bien-pensance sur une seule occurrence – tragique – elle montre bien que nous baignons actuellement dans un monde prompt à condamner au doigt pointé vers le haut. Dans l'absolu et selon nos propres critères.
Il est facile de dire que Raquel Nelson était une "mauvaise mère" parce qu'elle a fait traverser ses enfants dangereusement et que si elle est punie, c'est sa faute: elle n'avait qu'à se conformer à la loi.
Facile, mais cruel. Et puis, qui dit cela? Probablement des gens qui ne peuvent pas se retrouver devant ce dilemme, soit parce qu'ils n'ont pas (eu) d'enfant à charge, ou parce qu'ils ont eu la chance d'avoir eu des enfants dociles - ou futés.
Mais croire que si un enfant lâche la main de sa mère et lui échappe, c'est dû à l'irresponsabilité de celle-ci, c'est complètement stupide et irréaliste.
Une de mes amies m'a raconté que quand ses enfants étaient en bas âge, elle avait fait mettre une barrière de sécurité à l'étage, où toute la famille dormait (les poings fermé, croyait-elle).
Or, elle a appris, avec des sueurs froides rétrospectives, bien des années plus tard, quand ceux-ci étaient adultes, que les deux petits passaient par-dessus la barrière pour descendre au rez-de-chaussée pendant que les parents dormaient. Le plus "grand" grimpait sur la barrière et tirait ensuite sa petite sœur par-dessus la barrière! Ils ont tous eu bien de la chance.
Alors, comment peut-on se vanter qu'on a toujours bien pris toutes les précautions avec des enfants quand ceux-ci peuvent être, malgré leur air innocent, aventureux, voire machiavéliques ?

Et voici une autre histoire édifiante, trouvée dans des commentaires (en anglais) sur cette affaire:

"Voici donc un nouvel exemple où les gens ne cessent de partir du principe qu'ils sont plus avisés que les autres et qui jacassent sur la responsabilité de la mère, sûrs que cela ne leur arriverait pas.
On a failli me retirer mon enfant parce qu'il ne cessait de quitter la maison en usant de stratagèmes et personne ne me croyait, alors qu'il fallait que je l'attache solidement avec la laisse du chat quand j'allais aux toilettes pour éviter de le garder sous surveillance avec moi. Il ne s'enfuyait pas de la maison, il s'en allait seulement pour "être le roi de la jungle des dinosaures", inconscient du danger. Tout le monde, sauf mon mari, m'accusait d'être fainéante, etc. et s'il avait été percuté par une voiture, j'aurais probablement été condamnée.
Personne ne me croyait quand je disais qu'il était terriblement futé jusqu'à ce jour où, alors même que j’avais bien expliqué cela à son école en l’inscrivant, et que j’avais bien posé toutes les questions nécessaires sur le système d'ouverture des fenêtres et tout le reste, il a réussi à tromper la vigilance de six adultes "postés en permanence près des issues" et à s'échapper de l'école. Et ils ne s'étaient même pas rendu compte qu'il était parti!
Il a été retrouvé et ramené à l'école la plus proche par l'adjoint du chef de la police qui l'a vu errer dans un groupe d'immeubles à trois rues de là (et dans la direction opposée à notre maison), disant qu'il cherchait sa "maman pour qu'elle souffle sur son bobo".
Cela ne se serait jamais produit si les gens n'avaient pas passé leur temps à me traiter de mauvaise mère et m'avaient véritablement aidée plutôt que de lever les yeux aux ciel quand je demandais davantage de serrures aux portes à mon propriétaire, ou plutôt de lui donner du jus de fruit et des biscuits dans le fourgon de police pendant qu'on me sermonnait sur mes compétences en matière de responsabilité parentale.
C'est le danger de rendre la mère responsable quand on ne sait rien, si ce n'est qu'elle a été condamnée.
Quand on suppose qu'on aurait pris de meilleures décisions, ou quand on croit qu'on aurait été plus vigilant dans la même situation, on a un gamin, et paf, même si on a bien averti tout le monde, avec six adultes expérimentés à toutes les issues, il réussit à s'enfuir.
Ce gamin est parti en courant, bon sang, et il serait aussi parti en courant sur un passage protégé".

Autre témoignage :

"Un jour, il y a eu un incendie dans notre ville et les enfants étaient seuls à la maison. A cause de cela, la presse titrait aussitôt: "les services de protection à l'enfance vont-il ordonner une enquête?". La mère, célibataire, laissait ses enfants seuls chez elle le soir. C'était forcément une mauvaise mère.
Et où était donc cette femme irresponsable? Au travail. Au deuxième des trois emplois qu'elle était obligée de prendre pour joindre les deux bouts.
Le plus âgé de ses enfants avait douze ans et était très mûr. Il avait fait tout ce qu'il fallait faire. Il avait appelé les pompiers, réveillé les petits, ouvert les fenêtres, avait mouillé des serviettes pour protéger leur tête, et avait également coincé des serviettes mouillées en bas des portes de l'appartement.
L'incendie avait été provoqué par un chauffage défectueux que le propriétaire n'avait pas fait réparer.
C'est normal … ou du moins ça l'était, qu'un gamin sensé de douze ans veille sur ses frères et sœurs en soirée. Ce garçon avait agi comme toute personne responsable l'aurait fait. Mais j'ai été choqué de voir que les articles de presse, même si ce n'était qu'au début de l'incident, s'étaient empressés de dire (alors qu'ils connaissaient l'âge des enfants et qu'ils savaient que l'aîné avait très bien réagi) que la mère était irresponsable".

Eh, oui, cette histoire est typique des préjugés, largement attisés par la propagande actuelle, contre les pauvres, et en particulier, les femmes qui élèvent seules des enfants.
Soit elles sont traitées de mauvaises mères parce qu'elles laissent les enfants seuls pour aller travailler, soit elles sont accusées d'abuser des aides sociales si elles n'ont pas de travail – justement parce qu'elles ne peuvent pas laisser leurs enfants seuls.
Soit … on leur reproche d'avoir des enfants. Soit de ne pas avoir de mari ou de compagnon. Etc. Rien ne va.
On ne peut pas gagner, de toute façon, quand on est une femme pauvre avec des enfants, dans cette société d’égoïsme et d’intolérance, où chacun devient procureur.