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Photo aérienne de la route traversée par les Nelson et du lieu de l'accident.
Source: site de David Goldberg

Quand les infrastructures urbaines tuent: La criminalisation des piétons

Les mauvaises conceptions en matière d’infrastructures tuent

C’est exact. Ce n’est pas une question d’esthétique, ni de politique, ni d’opinion. C’est un fait avéré : quand on ne conçoit les routes que pour permettre aux voitures de circuler, il y a des gens qui meurent.
Les conditions sous-jacentes qui sont responsables de ces décès sont rarement, si ce n’est jamais, mises en cause. Souvent, ce sont les victimes qui sont tenues responsables de leurs propres blessures ou de leur mort. Vous ne me croyez pas ? Eh bien, laissez-moi rafraîchir votre mémoire en ce qui concerne Raquel Nelson (ang.), cette mère de famille qui habite à Atlanta et qui a été récemment condamnée pour homicide lors d’un accident de la route – mais pas à cause d’une erreur qu’elle aurait commise au volant.
Non, elle traversait une route avec ses trois enfants quand son petit garçon de 4 ans a été mortellement percuté par une voiture.
Oui, vous avez bien entendu. La mère, qui a également été percutée par la voiture et qui avait été blessée, a été accusée d’homicide volontaire sans préméditation pour la mort de son fils.
Parallèlement, le procureur a abandonné les poursuites pour homicide contre le conducteur – qui a avoué plus tard avoir bu, avoir pris des antalgiques et ne pas voir d'un œil – ce qui lui a permis de plaider coupable simplement pour délit de fuite.
Oh, et puis, il avait été précédemment condamné pour deux délits de fuite qui avaient eu lieu le même jour, en 1997 – l’un d’entre eux sur cette même route où il a percuté les Nelson.
Quand l’accident s’est produit, Raquel Nelson venait de descendre d’un autobus après un long trajet avec ses trois enfants âgés de 2, 4, et 9 ans.
Voici comment Sally Flocks, présidente de l’association de défense des piétons d’Atlanta, PEDS, raconte le trajet en bus effectué par Nelson le jour où son fils a été tué :

"En avril 2010, Raquel Nelson et ses trois enfants étaient allés un samedi après-midi manger dans une pizzeria pour fêter un anniversaire (celui de Raquel, en fait, NDT). Ils se sont ensuite arrêtés à Walmart pour y acheter un gâteau et faire d’autres courses. N’ayant pas de voiture, ils ont donc pris les transports en commun pour rentrer.
Leur autobus est arrivé à la gare routière peu après le départ du second bus qu’ils devaient prendre pour rentrer chez eux. Les services de bus sont irréguliers le samedi, et le suivant n’est arrivé que plus d’une heure plus tard. Quand ce bus s’est arrêté en face de leur immeuble, de l'autre côté de la route, c’était la première fois que Raquel devait traverser à la nuit tombée cette route à quatre voies séparée en deux par un terre-plein.
En même temps que plusieurs adultes et enfants qui étaient descendus à cet arrêt, les Nelson ont traversé sans encombre deux voies pour s’arrêter sur le terreplein central. Quand le petit A.J. a vu l’une des adultes tenter de traverser les deux autres voies, il a lâché sa mère et s’est précipité sur la chaussée. Raquel l’a suivi, essayant de l’empêcher de se faire écraser.
Au moment où ils traversaient, une camionnette leur a foncé dessus, tuant AJ et blessant Raquel et sa fille de deux ans. Le chauffeur, Jerry Guy, lui, a pris la fuite.
Certes, les Nelson n’étaient pas sur un passage protégé quand ils ont tenté de traverser la rue. Mais l’arrêt du bus où Raquel Nelson et ses enfants sont descendus se trouve à plus de 500 mètres du passage protégé le plus proche. Personne ne ferait 500 mètres à pied pour traverser une rue, et donc, on ne pouvait guère dire que la décision de Raquel de traverser à l’endroit où l’autobus les avait déposés, eux et ses voisins, relevait d’une « énorme dérive par rapport aux normes de prudence qu’une personne sensée respecterait dans une situation pareille".

Mais un jury en a décidé autrement. Raquel Nelson risque jusqu’à 36 mois de prison.
Le verdict sera prononcé la semaine prochaine.
Mettez-vous à la place de Raquel Nelson. Imaginez l’horreur de la mort violente de votre enfant. Imaginez ensuite que vous soyez accusée d’homicide, et condamnée pour cette mort - simplement parce que vous avez tenté de traverser une rue à l’arrêt du bus pour vous rendre à votre appartement situé en face.
Raquel Nelson n’est pas la seule mère de famille à s'être retrouvée dans une situation aussi ahurissante. Altamesa Walker avait été également accusée dans une affaire similaire. Et, en Virginie, la police a convoqué des piétons qui avaient été percutés par des voitures pour "entrave à la circulation".
Parlons franchement d'un des aspects importants de cette histoire: il s'agit en partie d'une question de classe et de couleur de peau.
Ceux qui circulent à pied et qui utilisent les transports en commun pour se déplacer ont, dans la majorité du pays, des revenus inférieurs à ceux qui ont une voiture. Beaucoup d'entre eux sont des gens de couleur. Les usagers des transports en commun et les piétons sont marginalisés et méprisés.
Dans beaucoup d'endroits, les services de transports en commun sont insuffisants et minables, et il en est de même pour les infrastructures pour les piétons. Cobb Community Transit, la compagnie de bus qui dessert le quartier de Nelson a supprimé de nombreuses lignes ces derniers mois. Qui en pâtit le plus? Les pauvres.
Voici ce que dit David Goldberg, du blog "Transportation for America", dans un billet percutant sur l'affaire Nelson:

"Nelson, une femme noire de 30 ans, a été condamnée cette semaine par six jurés qui n'étaient pas ses semblables: tous étaient blancs, appartenaient à la classe moyenne, et aucun n'avait pris le bus dans l'agglomération d'Atlanta. En d'autres termes, aucun n'avait jamais été à la place de Nelson.
Ils n'avaient jamais pris deux bus pour faire des courses à Wal-Mart avec trois enfants. Ils n'avaient jamais raté leur correspondance en rentrant chez eux, ce qui les avait contraints d'attendre le bus suivant pendant une heure et demie avec des enfants fatigués et affamés. Ils n'avaient jamais été déposés à un arrêt de bus sur une route rapide à cinq voies, leur appartement se trouvant juste en face, de l'autre côté de la route, et on ne leur avait jamais demandé d'obliger trois jeunes enfants à faire 500 mètres de plus à pied jusqu'aux feux de signalisation les plus proches, puis à refaire le trajet dans l'autre sens afin de rentrer enfin chez eux.
Et un enfant de quatre ans trop impatient ne leur avait jamais échappé alors qu'ils attendaient de pouvoir traverser sur un terreplein d'un mètre de large. Ni avaient-ils regardé, impuissants, le chauffard qui avait bu "3 ou 4 bières" et avalé deux analgésiques foncer sur leur enfant".

Quand j'en ai discuté avec Flocks, elle m'a expliqué que la compagnie de transports locale reconnaît que 400m, c'est une trop longue distance à parcourir à pied pour aller jusqu'à un arrêt de bus. Et malgré cela, ils mettent leurs arrêts de bus plus loin encore des infrastructures destinées aux piétons leur permettant de traverser (relativement) sans risques.
La société de transports en commun n'a pas souhaité répondre à mes questions. Sur leur site, ils ont une rubrique intitulée "conseils pratiques aux piétions pour traverser la route en toute sécurité", parmi lesquels on trouve: 'utiliserez toujours les passages protégés et les feux de signalisation avec commande pour les piétons quand il y en a'.
Et quand il n'y en a pas? Eh bien, c'est à vos risques et périls.
Les étudiants en urbanisme parlent d'un phénomène connu sous le nom de "chemins du désir" ("desire path" - ang.).
C'est un phénomène reconnu de tous. Ce sont les chemins tracés naturellement sur le sol par tous les êtres vivants pour se déplacer d'un point à un autre.
Des rubans de terre creusés dans l'herbe.
Cela fait des siècles que les urbanistes se servent de ces sentiers pour déterminer le tracé des rues pavées des villes ou celui des allées sur les campus et dans les parcs. (voir les anecdotes sur ces techniques ici – en anglais).
On voit nettement les chemins du désir tracés dans l'herbe. On ne les voit pas sur l'asphalte.
Mais on peut être sûr que l'itinéraire que Nelson et ses enfants et les autres usagers de ce bus empruntaient pour traverser la route était un chemin du désir, qu'ont foulé des centaines de pieds auparavant. C'est la façon logique, naturelle d'aller de l'arrêt de bus jusqu'à l'immeuble.
Mais aucun urbaniste n'a jugé bon de le prendre en compte. Aucun ingénieur de l’Equipement ne l'a signalé avec de la peinture sur la chaussée. Aucun responsable municipal n'a fait installer de signalisation à cet endroit afin que les êtres humains puissent emprunter en toute sécurité cet itinéraire dont tout le monde savait que c'était un passage obligé.
Et pourquoi donc?
Parce que c'était bien trop important que les voitures puissent circuler. Les voitures ne doivent pas être gênées. Les voitures doivent aller plus vite.
Dans le Colorado, a été organisé un concours pour imaginer un pont qui permettrait aux ours, aux lynx et aux pumas de traverser une autoroute en toute sécurité.
Ailleurs, des "tunnels pour crapauds" ont été construits pour permettre aux batraciens de rejoindre les plans d'eau où ils se reproduisent.
British Telecom a déboursé 32.280 dollars pour la construction d'un tunnel pour loutres près d'un de ses satellites après qu'une loutre femelle et ses deux petits ont été tués en traversant la route pour aller pêcher. Tout cela est bien beau. Absolument! Aidons les animaux à traverser la route.
Mais, les gens?
Dans toute l'Amérique, il y a des routes qu'on ne peut pas traverser sans risque et pourtant – tout comme le lynx, le crapaud et la loutre – certains traversent quand même, parce qu'il faut qu'ils arrivent là où ils se rendent, et ils ne feront pas 500 mètres de plus (voire davantage) pour traverser à un passage protégé qui est souvent mal conçu de toute façon (beaucoup d'accidents de la circulation mortels se produisent sur les passages protégés).
Ils ne le feront tout simplement pas. Arrêt de bus d'un côté de la route, immeuble de l'autre côté, juste en face: c'est comme un piège destiné à inciter les gens à faire quelque chose d'interdit et de dangereux.
Et donc, pourquoi ne concevons-nous pas les rues en fonction de la réalité des besoins et des comportements humains?
Pourquoi attache-t-on si peu d'importance au fait de permettre que les êtres humains puissent traverser aux endroits où on sait qu'ils vont le faire?
Pourquoi le Congrès veut-il réduire le budget destiné aux infrastructures pour les piétons?
Pourquoi une activité piétonne normale et instinctive est-elle criminalisée? Pourquoi nous préoccupons-nous si peu de gens comme Raquel Nelson et ses enfants? Pourquoi nous préoccupons-nous si peu de nous-mêmes.
Je voudrais bien connaître la réponse à tout ça.

Sarah Goodyear est rédactrice en chef de la rubrique "villes" sur le site Grist.

Traduction emcee, blog des bassines et du zèle
©des bassines et du zèle

Notes annexes:

Pratiquement tout le système capitaliste est concentré dans cette histoire:
- Justice de classe; discrimination raciale et de classe.
- Et puis, c'est encore de la faute de la mère. La "mauvaise mère", négligente, qui laisse son enfant traverser une rue dangereuse. Ces "mauvaises mères" qu'on ne trouve que chez les pauvres – et à qui on supprime les allocations.pour les punir ... ou qu'on met en prison
- L'économie doit tourner au détriment des êtres humains (forcer la population à posséder un véhicule individuel, par exemple, pour l'obliger à consommer, et négliger les transports en commun, le covoiturage).
- Infrastructures ignorées dans les quartiers pauvres (pour les riches, tout va bien, merci) et encore menacées par les réductions budgétaires (cf. les débats sur le budget au Congrès).
- Transports en communs défaillants et vétustes: à peine assez pour que les pauvres puissent se déplacer pour consommer (pour ce qui est de se rendre à un travail, c'est encore autre chose). Et mépris évident des usagers: aucune mesure de protection n'est prise, par exemple, pour qu'ils puissent descendre d'un bus sans risque (pourquoi n'y a-t-il pas de passage protégé à cet endroit? pourquoi donc ne pas construire un pont ou un passage souterrain? Mais les ponts, les passerelles, les passages souterrains ou les routes, hormis les anecdotiques structures pour animaux, sont sans doute encore et toujours réservés aux voitures).
- Culpabilisation des victimes – quand elles sont pauvres et démunies devant la loi - et immunité des vrais coupables: non seulement le chauffeur, déjà condamné, pourtant, mais aussi, et surtout, les pouvoirs publics qui favorisent les riches et privent les pauvres de tout, tout en les accusant de "profiter" des services sociaux.
Etc.

Réductions budgétaires: débats au Congrès US

Les débats sur le budget se poursuivent actuellement. Le budget sera voté définitivement le 2 août.
Selon le Congrès, il serait prévu jusqu'à 3.000 milliards de dollars de réduction des dépenses.
Mais il n'est pas question de réforme fiscale pour le moment - les républicains (et certains démocrates) étant farouchement opposés à une hausse des recettes fiscales et menaçant de ne pas voter le budget. Pas question, non plus de réduire sensiblement le budget militaire. Evidemment. Ni de réduire les cadeaux aux entreprises. Etc.
Ce qui veut dire, en fait, que l'argent va être pris exclusivement sur les dépenses sociales.
Et qui trinque à nouveau, pendant que tout ce beau monde se remplit les poches?
Les réductions budgétaires viseront donc tout le système de protection sociale (déjà bien amoché): les soins de santé (dont Medicaid – qui permet aux démunis d'avoir accès aux soins, et Medicare qui s'adresse, en particulier, aux personnes de plus de 65 ans et aux handicapés), les retraites, les indemnités chômage, ainsi que les services publics, comme l'éducation ou les infrastructures, notamment de transport et d'urbanisme.
Pour ce qui est des transports, il est clair que les sociétés de transport ne peuvent pas espérer grand-chose des nouvelles mesures budgétaires. Or, les transports en commun sont déficitaires et nécessitent d'être subventionnés par l'Etat. Les compagnies devront donc, pour pallier le déficit, réduire encore le nombre de lignes, et d'abord, celles qui ne sont pas "rentables" et peut-être mettre la clé sous la porte.
Les Etats-Unis deviendront bientôt un pays peuplé, d'une part, d'une énorme masse de gens complètement démunis, et d'autre part, d'une caste dominante peu nombreuse qui possédera toutes les richesses.
Comme dans les pays du Sud.

Pour plus d'info sur les transports (ang.) : the transport politic

Mépris pour le piéton aux US: parce que seuls les pauvres (noirs, souvent) sont à pied.

Dans un des commentaires des différents textes que j'ai lus sur le sujet, j'ai trouvé cette histoire, écrite par Rebecca Menes:

Pas évident de savoir quelle est la meilleure solution, parce que marcher sur 500 m le long d'une route très fréquentée, c'est dangereux aussi. Le petit garçon aurait pu également s'échapper et descendre du trottoir.
(…)
J'ai vécu à Los Angeles, et je prenais souvent le bus: 1) je n'avais pas de voiture et 2) c'était pratique.
Un samedi matin, j'étais assise à l'arrêt du bus, une petite valise à côté de moi, je partais pour l'aéroport pour me rendre à une conférence universitaire. Une BMW s'est arrêtée et un jeune homme à l'air inquiet en est sorti et est venu vers moi.
Ca va? M'a-t-il demandé.
Je l'ai regardé et il m'a fallu un moment pour comprendre pourquoi il était inquiet – une jeune fille blanche, bien habillée à un arrêt de bus. De toute évidence, pour lui, j'étais dans de sales draps.
"Vous êtes vous enfuie de chez vous? Votre petit ami vous harcèle?
(Je n'invente rien)
Non, j'ai répondu, " j'attends le bus pour aller à l'aéroport".
Il a finalement été convaincu que je n'avais pas de problèmes et est retourné dans sa voiture - mais peu après avoir démarré, il s'est dit que si je n'étais pas en danger, je cherchais peut-être quelqu'un pour m'emmener à l'aéroport. Il a fait demi tour, baissé sa vitre et demandé:
Vous voulez que je vous emmène à l'aéroport?
J'ai refusé. Mon bus arrivait ; mais cette affaire m'a fait réaliser une vérité fondamentale: à Los Angeles, les blancs ne prennent pas le bus".

Ma conclusion définitive: JAMAIS un jury digne et soucieux de justice n'aurait dû prononcer une sentence pareille à l'encontre d'une femme dont l'enfant s'est fait écraser sous ses yeux. C'est du sadisme.
Raquel Nelson n'ira pas en prison, sans doute. Mais ils trouveront un moyen de la sanctionner d'une façon ou d'une autre. Par le pognon, je suppose.
Ils ne se dédieront pas. Ils s'excuseront encore moins.
Leur arrogance est sans limite.
Ce sont des lâches - faibles avec les forts, forts avec les faibles - et des barbares.
Dire qu'ils font partie de ce qu'on appelle l'"humanité"!

Epilogue:

Le mardi 26 juillet, Nelson était condamnée à 12 mois de mise à l'épreuve et à 40 jours de Travaux d'Intérêts généraux.
Gageons que cette peine lui apprendra à être plus vigilante à l'avenir et à respecter la loi à la lettre. Parce que la mort d'un enfant n'est, apparemment, pas une punition assez grande pour ce genre de délit.
En revanche, la juge qui a prononcé le verdict lui donné l'autorisation de demander un second procès - ce qui tendrait à prouver qu'elle n'était pas tout à fait d'accord avec la décision du jury.