La classe ouvrière et la classe moyenne aux Etats-Unis: solidarité ou concurrence face à la crise?

"Je pense que vous ne vous rendez pas compte à quel point il est difficile aux opprimés de s'unir. Leur malheur les unit (…). Mais, sinon, leur malheur tend à les couper les uns des autres, car ils sont contraints d'arracher de la bouche des autres les malheureuses miettes qu'on leur donne ". Bertolt Brecht Collected Plays Vol. 91.

Il y a deux faits incontestables concernant les Etats-Unis: l’économie et la classe ouvrière connaissent une longue crise financière qui dure depuis trois ans et qui ne montre aucun signe de vouloir se terminer ; il n’y a eu ni révolte majeure, ni résistance nationale massive, ni manifestations de grande envergure.
Peu d’analystes ont tenté d'expliquer ce paradoxe apparent et, ceux qui l'ont fait ont apporté des réponses partielles qui, en fait, soulèvent plus de questions qu’elles ne donnent de réponses.

Les grandes lignes de l'étude

La plupart des auteurs insistent essentiellement sur une des facettes de ce paradoxe. Les analystes de la "crise" s'intéressent à l'étendue, la durée et la persistance de la crise économique, soulignant ses lourdes conséquences en matière de pertes d'emplois, de protection sociale, de salaires et de remboursements de prêts immobiliers, etc. D'autres, en général des progressistes, parlent surtout des manifestations locales, des réactions critiques aux sondages, de récriminations occasionnelles émanant d'apparatchiks syndicaux et les espoirs et les mises en garde d'universitaires et d'experts qu'une "révolte" va prochainement éclater, à un moment ou à un autre.
Parmi la minorité d'analystes critiques moins optimistes, on trouve du désespoir, ou, du moins, une vision plus pessimiste de ce "paradoxe". Ils évoquent plusieurs obstacles politiques, organisationnels et psychologiques fermement ancrés qui empêchent toute révolte ou mouvement de masse de se faire jour dans la population des Etats-Unis.
En gros, ces critiques voient en la classe ouvrière et la classe moyenne des "victimes" du système, exploitées par de faux leaders, par la manipulation des médias, le capitalisme et le système bipartite qui les empêchent de défendre leurs intérêts de classe.
Dans cet essai, je propose une autre approche, à savoir que les "ennemis extérieurs" qui font obstacle à la résistance de la classe ouvrière et la classe moyenne sont soutenus et encouragés par le comportement et l'intérêt apparent au sein de ces classes. Nous verrons que l'effet qu'a eue la crise sur la classe ouvrière et la classe moyenne, par sa nature et son envergure, a été mal interprété et, en conséquence, l'importance des contradictions internes au sein de ces classes n'a pas été bien évaluée.

Les concepts-clés: expliquer la crise et ses effets.

Les crises économiques, même celles qui sont graves et durables, comme celle que connaissent les Etats-Unis aujourd’hui, ne touchent pas de la même façon toutes les catégories de la classe ouvrière et de la classe moyenne. Ces inégalités ont divisé la classe ouvrière et la classe moyenne, entre ceux qui sont gravement touchés et ceux qui ne le sont pas, et qui, dans certains cas, en ont bénéficié. Cette division est un des facteurs-clés qui explique le manque de solidarité de classe et a conduit à des "contradictions" au sein même de la classe ouvrière et de la classe moyenne et entre elles.
Ensuite, le développement inégal de l’organisation sociale – en particulier du syndicalisme – entre les salariés du secteur public et ceux du secteur privé, a eu pour effet que les premiers ont obtenu – ou conservé - des avantages sociaux plus importants, des augmentations de salaires, alors que les autres ont cédé du terrain. Les employés du secteur public font appel aux finances publiques pour rétribuer leurs "intérêts corporatistes" alors que les salariés du secteur privé sont contraints de payer des impôts de plus en plus élevés à cause des mesures fiscales régressives. Il en résulte un conflit d’intérêt apparent ou réel entre les salariés du secteur public syndiqués, organisés autour d’un ensemble d’intérêts (qui leur est propre), et la masse des salariés du secteur privé non syndiqués qui, ne pouvant pas obtenir des augmentations de salaires grâce à la lutte des classes, s'allient à ceux (financés par le capital) qui demandent toujours moins d’ingérence de l'état pour exiger des réductions budgétaires pour les salariés du public.
Le clivage politique, en particulier, parmi les démocrates de la classe ouvrière et de la classe moyenne, réduit la solidarité de classe et affaiblit les mouvements sociaux unitaires. On constate cela surtout pour les questions de guerre et de paix, de crise économique et de réductions de programmes sociaux. Quand les démocrates sont au pouvoir, comme aujourd’hui, et que les guerres et les dépenses pour les guerres se multiplient, la majorité des militants pour la paix disparaissent du paysage, les actions syndicales contre les réductions budgétaires visent les gouverneurs républicains, pas les démocrates, même si la classe ouvrière et la classe moyenne (y compris les salariés du secteur public) sont très touchées.
Les principaux leaders syndicaux millionnaires (qui perçoivent en moyenne un salaire annuel de plus de 300.000 dollars, hors avantages) augmentent la division en distribuant au parti démocrate des millions de dollars pris sur les cotisations pour être sûrs de conserver leur poste.
La sécurité d’un poste de bureaucrate obtenue grâce à l’alliance avec les élus des congrès et les gouverneurs, les maires et les dirigeants de l’exécutif du parti contribue à augmenter la division au sein de la classe ouvrière entre les "fonctionnaires avec un poste stable" et leurs partisans, d'une part, et le reste de la classe ouvrière et de la classe moyenne, de l'autre.
A partir de ces concepts-clés, nous allons voir maintenant "les conditions objectives d'une crise", une étude critique de certaines explications du "paradoxe", puis examiner en détail les "contradictions internes’’ et conclure en exposant brièvement certains éléments de réponse pour résoudre ce paradoxe.

La crise économique est bien réelle, profonde et durable

Les symptômes et les structures d'une crise économique profonde sont parfaitement visibles pour tous sauf pour les plus obtus qui trouvent des excuses au gouvernement ou pour quelque économiste de renom: le chômage et le sous-emploi ont atteint un taux entre 18 et 20 %. Une famille sur trois est directement touchée par la perte d'emploi. Un ménage sur 10, propriétaire d'une maison, est soit en retard de paiement des remboursements du prêt, soit menacé de saisie. Plus de la moitié des chômeurs actuels (9,1 %) sont au chômage depuis au moins six mois. Les réductions massives des dépenses publiques et des investissements publics se sont soldées par la suppression des programmes de santé, d'éducation et de protection sociale pour des dizaines de millions de ménages à faibles revenus, d'enfants, de personnes âgées et d'handicapés.
Les compagnies privées ont supprimé ou réduit l'assurance-maladie des salariés, laissant plus de 50 millions de travailleurs sans couverture médicale et 30 millions d'autres avec une couverture médicale insuffisante. Les exonérations d'impôts, les taxes réduites et régressives ont augmenté les impôts des salariés, ce qui a diminué leur revenu net. Les augmentations des cotisations pour la retraite et l'assurance maladie qui ont été imposées aux salariés de la classe ouvrière et de la classe moyenne ont encore fait baisser leurs revenus.
L'augmentation des dépenses pour au moins quatre guerres (en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et en Libye), les préparatifs pour une cinquième (l'Iran), le soutien à l'état le plus militarisé du monde (Israël) et un appareil d'état policier omniprésent et coûteux (les services du Département de la Sécurité Intérieure coûtent à eux seuls 180 milliards de dollars) ont gravement détérioré le niveau de vie, que ce soit en matière d'environnement, de travail ou d'espace de loisirs.
Le pouvoir politique lié au capital et la direction tyrannique sur le lieu de travail ont augmenté la crainte, l'insécurité et la terreur parmi les employés qui risquent de se retrouver avec des cadences de travail accélérées et la suppression arbitraire de dispositions comme la sécurité sur le lieu de travail, les horaires de travail, etc.
Les emplois de services mal payés prolifèrent, les emplois bien rémunérés sont sous-traités, les usines sont délocalisées à l'étranger; les professionnels et les travailleurs moins bien payés sont importés de l'étranger, pour être mis en concurrence avec les travailleurs US sur lesquels il est fait pression pour baisser les salaires et réduire la protection sociale.
La crise économique est enracinée dans la structure profonde du capitalisme US et ce n'est pas un "phénomène cyclique" qui serait suivi d'une reprise dynamique, où on retrouverait les emplois, les logements, le niveau de vie et les conditions de travail perdus.

La réaction de la classe ouvrière et de la classe moyenne à la crise économique

Cette crise profondément implantée et généralisée n'a pas fait naitre de révoltes en proportion, pas même un mouvement de protestation continu d'ampleur nationale.
Au mieux, les manifestations locales organisées par des catégories spécifiques de la classe ouvrière et la classe moyenne cherchaient à défendre des intérêts économiques et corporatistes limités. Le mouvement social des fonctionnaires du Wisconsin était aussi exceptionnel dans son action militante qu'il était isolé et limité dans l'impact national global. Alors que le gouverneur républicain de Californie et celui, démocrate, de New York suppriment des milliards de dollars en salaires, retraites, et assurance-maladie à des centaines de milliers de salariés syndiqués de la fonction publique, les leaders syndicaux braillent sur la touche avec impuissance, incapables d'organiser une quelconque manifestation sérieuse, a fortiori un mouvement populaire.
Alors que les sondages montrent que la population est sur le plan individuel très inquiète au sujet de la crise économique et mécontente des deux partis à la fois, la réaction à la crise ne s'est pas concrétisée par un passage à l'action, pas plus que n'a émergé un quelconque mouvement de masse– cela reste un mécontentement personnel anodin.
Alors que des millions de personnes de la classe ouvrière et de la classe moyenne sont profondément inquiètes à cause de la crise actuelle, il n'y a pas eu pour autant de répercussions au niveau social ou politique, ni passées, ni présentes ni dans un avenir proche.
Tous les espoirs exagérés et les "pronostics inquiétants" des libéraux et des gauchistes, des socialistes et des progressistes, qui annonçaient une "révolte des masses" prochaine, se sont avérés complètement erronés. La crise se poursuit et la classe ouvrière et la classe moyenne, très mécontentes, souffrent en privé, ressassant leurs griefs dans leur coin, peu disposées à se lancer dans des actions collectives de masse.
Même si les medias, même si Internet, Facebook et Twitter, montrent des millions de gens qui manifestent et qui font grève et qui sont même allés jusqu'à renverser des régimes tyranniques au Moyen-Orient et en Afrique du N., alors que même les infos parlent de grèves générales et d'occupations massives à répétition de places publiques par des salariés et des chômeurs en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et en France, les travailleurs aux Etats-Unis sont tétanisés, indifférents, incapables d'en "tirer les leçons" et de se lancer dans l'"action collective" même là où les problèmes d'emplois et de réductions sont similaires.

Pourquoi cette immobilité sociale face à la crise économique

Ce n'est pas par absence de "conscience" que quelque chose ne "tourne pas rond" dans ce pays. Il ne manque pas d'experts pour tenter de s'attaquer au paradoxe qui existe entre la crise économique et l'immobilité sociale.
Plusieurs tentatives d'explications circulent dans les médias et sur Internet. Certains analystes ont recours à des explications psychologiques sur la passivité sociale, mettant cela sur le compte de la crainte générale de la vengeance patronale, la répression de l'Etat, ou une impression de "futilité" face à l'indifférence et à l'hostilité des partis politiques.
L'argument psychologique a quelque pertinence car il indique certaines des causes immédiates du non-engagement mais n'explique pas, toutefois, ce qui provoque cette "crainte" et cette futilité.
En réaction, beaucoup de progressistes critiques citent l'absence ou la déficience des organismes sociaux et désignent en particulier le déclin des organisations syndicales, qui font que 93% des employés du secteur privé ne sont pas syndiqués et que les salariés syndiqués du secteur public se retrouvent avec un pouvoir de négociation limité.
Si ces analystes ont raison de souligner la réticence des responsables syndicaux millionnaires d'innover et de lancer de nouvelles tentatives pour organiser les travailleurs, on peut se demander pourquoi la classe ouvrière et la classe moyenne qui ne se syndiquent pas n'ont pas pris elles-mêmes l'initiative de s'organiser. Les apparatchiks syndicaux ont un long passé de concessions faites au patronat sur le dos des travailleurs qui remonte à au moins une vingtaine d'années et, cependant, ceux qui sont touchés de plein fouet et ceux qui ont perdu leur emploi n'ont pas organisé de réseau de solidarité alternatif.
Les analystes politiques insistent sur la nature oligarchique et restrictive du système électoral qui empêche l'émergence de nouvelles initiatives politiques. Le coût des campagnes électorales, qui se chiffre à plusieurs millions de dollars, l'emprise quasi-monopolistique qu'ont les élites des deux partis du capital sur les médias et l'obstacle juridique à franchir avant de pouvoir devenir candidat officiel, découragent les électeurs dégoutés de soutenir de nouvelles initiatives d'un parti politique. Mais la question la plus complexe est de savoir pourquoi il n'y a pas eu d'actions de masse, en dehors de la structure électorale des partis, pour affronter l'oligarchie politique, le monopole capitaliste des médias, et pour changer les contraintes juridiques afin d'avoir le droit d'entrer effectivement dans l'arène électorale.
Pourquoi des actions de masse ont-elles lieu dans d'autres pays encore plus répressifs, face à des contraintes juridiques similaires et des oligarchies bien implantées?
Si des "contraintes externes" semblables à celles qu'on trouve aux Etats-Unis conduisent à des réactions comportementales différentes, on peut se poser la question de savoir si les divergences au sein de la classe ouvrière et la classe moyenne ne peuvent pas être à l'origine de la passivité et l'immobilité.
Quelques auteurs, essentiellement de gauche, citent le divorce ou la distance qui existe entre les intellectuels/universitaires et les classes moyenne et ouvrière forcées d'accepter des emplois en-dessous de leurs qualifications. Aux Etats-Unis, il y a peu d'intellectuels – des auteurs engagés politiquement et des maîtres de conférence sur la politique.
Ce qui passe pour l'"élite intellectuelle", ce sont des universitaires de profession, employés à plein temps, dont l'attitude dans la vie quotidienne et en société ne varie guère, quelles que soient les idées qu'ils professent. L'immense majorité des universitaires de gauche considèrent qu'ils font du "militantisme" en lisant leur prose devant leurs pairs à des "forums de gauche" ou "sociaux", qui varient peu, dans la présentation et l'impact qu'ils ont, des réunions classiques de professionnels.
Même pour ces universitaires de gauche qui jouent un rôle politique, celui-ci est en grande partie en rapport avec les caciques multimillionnaires des syndicats et leur appareil loyaliste. En conséquence, les universitaires progressistes n'ont guère de contacts avec l'immense majorité des travailleurs qui sont en dehors des syndicats, ni avec ces sections syndicales dissidentes qui s'opposent au réseau des syndicats liés au parti démocrate et auxiliaires du patronat.

Autre explication du "Paradoxe"

Un des problèmes majeurs qui empêche la compréhension du paradoxe, c'est le traitement du concept-clé de "crise". De nombreux analystes conçoivent la crise de façon holistique, en partant du principe que ce qui est "général" ou "systémique" a un effet homogène sur les classes moyenne et ouvrière.
En fait, l'immense majorité, disons trois quarts d'entre eux, n'ont pas été gravement touchés par la "crise". En supposant qu'il y a environ 20% de chômeurs et de sous-employés, et si on y ajoute ceux qui ont subi des changements sérieux de statut, il reste encore au moins 70% dont la préoccupation principale est de préserver leur position de "privilégiés" et de se désolidariser de ceux qui sont sortis de leur orbite classe-social.
Aux Etats-Unis, plus que dans n'importe quel autre pays, les importantes différences internes, entre employés et chômeurs/sous-employés, se sont traduites par la concurrence entre eux, pas par la solidarité. Dans la plupart des pays du monde, les travailleurs au chômage ou sous-employés peuvent espérer recevoir un soutien actif de la part des travailleurs syndiqués, aux Etats-Unis, sitôt que les salariés perdent leur emploi et ne peuvent plus payer leur cotisation syndicale, ils sont abandonnés. Même en matière de vie familiale, sociale et locale, ils sont considérés comme un "coût", une menace potentielle sur la baisse des revenus de ceux qui ont un emploi. Ceux qui travaillent considèrent les chômeurs et ceux qui ont de bas salaires comme un coût social, et donc, une charge financière supplémentaire, plutôt que comme des camarades de lutte pour imposer aux capitalistes de payer plus d'impôts et de réduire les dépenses pour faire la guerre. Pour les travailleurs, "augmentation des impôts" se traduit par "fuite des capitaux"; "réduction des dépenses militaires" par "perte d'emplois dans l'industrie de la guerre".
La segmentation au sein des classes moyenne et ouvrière fonctionne à de nombreux niveaux. Le plus frappant, c'est l'écart de salaire entre celui des responsables syndicaux haut-placés qui touchent plus de 300.000 dollars/an, sans compter les avantages, et celui des chômeurs/ sous-employés qui vivent avec moins de 30.000 dollars. Ces écarts financiers jouent un rôle important sur le plan politique et social.
L'appareil syndical achète sa "sécurité de l'emploi" avec des dons de dizaines de millions de dollars qu'il verse principalement au Parti démocrate pour s'assurer que les syndicats conserveront leur statut officiel et le droit aux négociations collectives.
En d'autres termes, les syndicats qui représentent 12% de la population active, sont une "force captive" de l'Etat accablé par la crise, ce qui exclut toute initiative sociopolitique qui représenterait les revendications et les intérêts des travailleurs sous-employés et des travailleurs mal payés non syndiqués.
Les classes moyenne et ouvrière sont touchées différemment par les crises: ceux qui ont un emploi et qui sont liés au Parti démocrate placent la fidélité au parti au-dessus de toute notion de solidarité de classe.
Ceux qui ont un emploi ne soutiennent pas les sans-emploi – ils les voient comme des rivaux qui se battent pour avoir une part du gâteau de ressources qui s'amenuisent de plus en plus.
Si on examine ces deux groupes en détail, on s'aperçoit que ceux qui sont mal payés, qui sont au chômage ou sous-employés sont souvent des jeunes de moins de 30 ans, des noirs, des latinos, et des parents isolés; ceux des classes moyenne et ouvrière qui sont mieux payés sont plutôt plus âgés, blancs, instruits et d'origine anglo-juive. Les divisions ethnico-culturelles, générationnelles, et raciales jouent un rôle beaucoup plus important aux Etats-Unis que partout ailleurs, à cause de l'élimination de la notion de classe en matière d'identité et de perspective, qui a annihilé toute notion de solidarité de classe.
La segmentation au sein des classes moyenne et ouvrière est plus importante aux Etats-Unis parce que ceux qui ont un emploi stable profitent dans de nombreux cas des problèmes que connaissent ceux qui sont au chômage ou sous employés.
Les saisies immobilières touchent plus de 10 millions de ménages incapables de rembourser leur prêt. Les banques, désireuses de récupérer une partie de leur argent, proposent de revendre les maisons à des prix défiant toute concurrence.
Les acquéreurs de maisons des classes moyenne et ouvrière qui ont un emploi sont ravis d'acheter, même si ceux de leur classe sociale sont expulsés et se retrouvent à la rue ou dans une caravane. Il n'y a pas d'actions pour empêcher ou manifester contre les expulsions de voisins, de collègues de travail et/ou de parents; au lieu de ça, les gens se renseignent discrètement sur la date de la vente aux enchères.
Les travailleurs qui sont mieux rémunérés cherchent à obtenir des biens de consommation meilleur marché dans les grandes surfaces qui versent à leurs employés le salaire minimum. Les "intérêts" des travailleurs sont définis par les intérêts immédiats de consommateurs individuels et non pas en matière d'amélioration d'intérêts stratégiques émanant du potentiel social et politique d'une classe sociale organisée.
Les propriétaires de maisons des classes moyenne et ouvrière qui ont un emploi se considèrent comme des "contribuables", et s'allient aux magnats capitalistes de l'immobilier qui luttent pour faire baisser les impôts en réduisant les services sociaux pour la classe ouvrière à faibles revenus et les chômeurs.
L'augmentation des manifestations contre les impôts des classes bourgeoise, moyenne et ouvrière est en fait le signe d'une guerre d'un segment de cette classe contre une autre. De toute évidence, un des segments se bat pour arracher les miettes de la bouche d'un autre segment.
Même au sein de la classe ouvrière syndiquée, il y a division. Une partie des travailleurs syndiqués ont obtenu des augmentations de salaires, de retraites et d'assurance-maladie grâce aux luttes collectives, sans se préoccuper des intérêts, des revendications et des besoins de la marée de travailleurs non syndiqués, qui étaient en train de passer à un statut inférieur tout en payant davantage d'impôts. C'est ainsi que leur écarts socio-économiques ont été politisés et exploités par la droite - et que les secteurs public-privé des classes moyenne et ouvrière se sont trouvés à lutter les uns contre les autres pour récupérer les miettes d'un budget en baisse.
Alors que les services publics de santé et d'éducation se détérioraient, les classes moyenne et ouvrière se sont divisées entre ceux qui se sont tournés vers les cliniques et les écoles privées et ceux qui sont restés dépendants des services publics, et qui fonctionnent grâce aux fonds publics.
Ces catégories liées au "privé" s'opposaient aux impôts qui servent à financer le secteur public, laminant toute solidarité de classe pour améliorer le financement et la qualité de la santé et de l'éducation publiques.

Conclusion

Il est clair que la crise du capitalisme a provoqué des réactions contradictoires parmi les différents segments des classes moyenne et ouvrière selon les intérêts des uns et des autres. Le fait de ne pas s'identifier à une classe, l'écart financier interne entre les leaders et leurs partisans, les divisions générationnelles, ainsi que l'attachement partisan à un parti ont sapé la solidarité de classe et conduit à des récriminations futiles et une hostilité diffuse.
La rivalité – et non pas la solidarité — au sein des classes moyenne et ouvrière est la raison de l'immobilité profonde des Américains face à une crise économique prolongée et qui s'aggrave.
On le constate aujourd'hui comme dans le passé. Y a-t-il des perspectives pour un avenir différent? Y a-t-il une possibilité de rassembler les différentes catégories au sein des classes moyenne et ouvrière dans une lutte durable? Existe-t-il d'autres voies conduisant à la solidarité de classe et aux mobilisations populaires? La direction à prendre la plus fructueuse serait de commencer au niveau local et régional en rassemblant les organisations locales et les syndicats de militants de base dissidents et des progressistes des professions libérales (avocats, médecins, etc.) dans les luttes, qui soutiendraient les groupes les plus sérieusement touchés qui sont menacés de se retrouver sans emploi, sans assurance-maladie, sans maison, etc.
Tous les sondages montrent les énormes divergences qui existent entre l'immense majorité des Américains et les élites politiques des deux partis sur les questions de renflouements des banques, d'exonérations d'impôts pour les riches, de "réformes" (privatisations et réductions budgétaires), sur Medicare, Medicaid, et la protection sociale.
Ces divergences existent concernant les pertes de vies et l'argent dépensé pour les multiples et très longues guerres que mène l'Amérique.
Donc, (il faut organiser) des référendums, proposant (1) de supprimer le plafond des cotisations sociales pour les riches, ce qui mettrait fin à la prétendue "crise de la sécurité sociale" (2) d'instaurer un impôt sur les ventes lors de transactions financières, ce qui comblerait le déficit de Medicare.
Des investissements publics pour nos infrastructures qui se dégradent en transférant les fonds réservés aux guerres (790 milliards de dollars) créeraient des emplois, augmenteraient la demande dans l'économie nationale et augmenteraient la productivité et la compétitivité de l'économie US.
Le soutien pour la santé publique est une question qui rassemble la plupart des catégories de la classe ouvrière et la classe moyenne, les personnels de santé syndiqués et les organisations locales: ils pourraient éventuellement affronter Big Pharma et les grands groupes privés du secteur de la santé. Un salaire minimum plus élevé – débutant à 12 dollars de l'heure – pourrait mobiliser la plupart des catégories de la classe ouvrière et la classe moyenne, et des initiatives au niveau local pourraient intégrer les travailleurs immigrés et ceux qui ont des bas salaires.
Les sondages montrent que la plupart des Américains auraient des attitudes "contradictoires": ils soutiennent à la fois des politiques progressistes et réactionnaires. Par exemple, beaucoup sont pour Medicare mais demandent également "peu d'intervention de l'Etat"; ils sont pour les créations d'emplois fédérales et la réduction des déficits; pour les taxes à l'importation et les importations de biens de consommation bon marché.
Un programme militant exhaustif d'éducation politique, qui expliquerait que des réformes sociales progressistes sont réalisables et finançables, en s'appuyant sur une lutte budgétaire constante contre le capital financier, pourrait être transformé en organisation et action directe.
On commence par une réalité objective en démontrant que la crise continue du capitalisme ne répond pas et ne peut pas répondre aux revendications les plus élémentaires: les emplois, le logement, la sécurité, la paix et la croissance.
C'est un gros avantage sur ceux qui défendent le système et préconisent davantage de mesures au détriment des plus démunis.
Ensuite, nous nous basons sur l'avantage de savoir que le pays possède le potentiel en matière de santé, de compétences et de ressources pour surmonter les crises.
Troisièmement, nous pouvons nous appuyer sur des programmes populaires qui fonctionnent relativement bien et qui sont largement soutenus – la sécurité sociale, Medicare, Medicaid – pour servir d'"exemples" pour généraliser et améliorer la protection sociale.
Pour la plupart des Américains, la lutte aujourd'hui, si tant est qu'elle existe, est défensive – c'est une lutte pour conserver les derniers vestiges de syndicats indépendants, pour défendre la sécurité sociale, les programmes de santé, l'éducation publique accessible à tous, les retraites. L'offensive du capital nivelle de plus en plus vers le bas les classes moyenne et ouvrière syndiquées, qui rejoignent les catégories de travailleurs les plus mal payés non syndiqués. Il y a moins de "travailleurs privilégiés", même si ceux-ci sont encore dans le déni.
La quasi-extinction du syndicalisme du secteur privé et des apparatchiks syndicaux millionnaires moribonds offre une chance de repartir de zéro avec une organisation à direction horizontale, qui rendrait des comptes à sa base et qui intègrerait également les organisations locales d'écologistes, d'immigrés, de consommateurs. Ce qui est sûr et certain, c'est que la crise seule ne déclenchera pas de soulèvement de masse. De même que les universitaires progressistes "éclairés" enfermés dans leur microcosme n'offriront pas un leadership.
La voie à suivre commence avec des leaders locaux qui émergent de coalitions locales, qui créent des organisations sur des bases politiques et sociales indépendantes qui trouvent un même écho chez les voisins, les collègues de travail et les Américains syndiqués ou pas qui se retrouvent avec des emplois en-dessous de leurs qualifications. Je ne vois pas de solution facile ou rapide au "paradoxe" mais je vois bien les conditions objectives à construire un mouvement. J'entends une multitude de voix en colère et discordantes.
Mais surtout, j'espère que les opprimés cesseront "d'arracher les miettes de la bouche des autres opprimés".

James Petras, ex-professeur de sociologie à Binghamton University, New York, militant de la lutte des classes depuis cinquante ans, conseiller pour les sans-terre et les sans-droits au Brésil et en Argentine, a coécrit "Globalization Unmasked (Zed Books).
Le dernier ouvrage de James Petras s'intitule: The Arab Revolt and the Imperialist Counterattack.

NB: le texte de Petras n'était pas bien évident à traduire. Merci de votre indulgence.

Note perso

Cette analyse montre bien comment le capitalisme a réussi à cloisonner la population de façon à les dresser les uns contre les autres pour les empêcher de se révolter. C'est ce qui se produit, également, à moindre échelle pour l'instant, ici en France, mais on y retrouve les mêmes ficelles: incitation au communautarisme, criminalisation des chômeurs, des immigrés, des "RSA", affaiblissement des syndicats en offrant des places privilégiées à leurs leaders, etc.
Bref, tout ça, quoi.
Sans compter la frilosité dont parle Petras quand la "gauche" est au pouvoir, où les caciques des syndicats et autres institutions de "gauche" font le chantage de la menace du "retour de la droite", contraignant les forces militantes actives à l'immobilisme.
Mais je vous laisse méditer. Et commenter, éventuellement.