Derrière le personnage d'Amira Araf, l'arrogance de l'homme blanc occidental
Par emcee le mercredi 15 juin 2011, 09:27 - Moyen Orient - Lien permanent
Le 6 juin dernier, tous les médias occidentaux étaient en émoi: Amina Abdallah Araf al Omari, 35, ans, syrienne et auteure du blog "Gay Girl in Damascus" ("Une lesbienne à Damas", devenu "the Hoax"), militante féministe avait été enlevée par des hommes armés, apparemment des membres des services de sécurité ou de la milice du Parti Baas.
Un groupe “Libérez Amina Abdallah” avait réuni sur Facebook près de 15.000 membres.
En réalité, la "bloggeuse" "lesbienne" kidnappée à Damas n'était ni lesbienne, ni une fille, ni de Damas. C'était un USaméricain blanc de 40 ans, marié, actuellement étudiant à l'Université d'Edinbourg, Tom MacMaster.
Il avait créé de toutes pièces ce personnage, lui donnant vie et parlant par sa "voix", comme dans un jeu de rôle, et avait même posté des photos d'elle et de sa famille (photos de personnes inconnues trouvées sur Internet).
Hélas, le blog a brusquement connu un succès énorme mais MacMaster, au lieu d'arrêter l'expérience devant l'ampleur du phénomène, a continué à faire vivre cette femme de multiples façons, entre histoires personnelles et militantisme politique, la faisant participer à des forums ou envoyer de multiples mails à des sympathisants ou militants LGBT.
Pendant ce temps, les manifestants syriens, LGBT, en particulier, commençaient à avoir des doutes, car, en fin de compte, personne n'avait jamais entendu parler d'Amira, ni pu la rencontrer, ni entendre le son de sa voix.
Le 12 juin, MacMaster publiait une lettre d'excuses pour annoncer qu'il était le seul auteur du blog, et qu'Amira n'avait jamais existé (cette lettre sera suivie d'une autre, le 13, plus élaborée).
Les militants syriens, qui se battent effectivement sur le terrain, qui transmettent des informations à l'étranger sur ce qui se passe en Syrie et qui risquent leur vie, étaient, à juste titre, indignés devant l'inconscience et la bêtise de cet Occidental bien à l'abri, et qui les avait tous mis en danger.
Indignation aussi qu'un homme blanc occidental, qui, depuis Édimbourg, les Etats-Unis ou la Turquie, ait l'arrogance de se mettre dans la peau d'une femme arabe, lesbienne, opposante au régime dictatorial d'Asad, et vivant en Syrie, volant ainsi la vedette auprès des médias occidentaux à tous-tes les militant-e-s qui se battent actuellement sur le terrain, et en les exposant aux pires représailles.
Pourtant, MacMaster, dans sa première lettre d'excuse affirme qu'il "ne pense pas avoir porté tort à quiconque", "mais qu'il a "créé une 'voix importante' pour des questions essentielles pour lui", en espérant qu'on s'intéresserait, ainsi, davantage aux populations du Moyen-Orient en lutte, ajoutant qu'il avait simplement voulu mettre en lumière ces événements pour un public occidental.
Voici un texte d'Ali Abbas et d'Assia Boundaoui qui analyse cette affaire pas anodine du tout.
Paru le 13 juin 2011
The Politics Behind the Roleplay
manifestation de femmes en Syrie
La politique derrière le jeu de rôle
Les événements ont pris une drôle de tournure quand on a appris qu'Amina Arraf, communément appelée "la lesbienne de Damas", n'était que la créature orientaliste fabriquée de toutes pièces par un Américain blanc de 40 ans, originaire de Géorgie, Tom MacMaster.
Les premiers mots qui nous sont venus à l'esprit en entendant la nouvelle ont été: ILAAN KOS…”, mais nous nous efforcerons d'éviter de nous perdre en anathèmes (même s'ils sont justifiés) pour exprimer notre indignation et nous tenterons de réorienter la conversation pour nous livrer à une analyse productive sur la façon dont les médias occidentaux perçoivent les Arabes à la lumière de la supercherie de MacMaster.
La Violence de la représentation
Avec cet acte violent d'incarnation de personnage où il s'était approprié le langage et le sens, MacMaster détournait l'attention des problèmes des VRAIS Syriens qui risquent leur vie quotidiennement pour s'opposer à la dictature du régime Asad. Non seulement l'intérêt qu'a suscité le blog fictif de MacMaster a privé les Syriens de faire entendre leur propre voix, mais il leur a fait courir un réel danger.
MacMaster, du haut de sa supériorité de privilégié de blanc, américain, hétérosexuel, s'est mis dans la peau de sa créature Amina, la présentant comme militante lesbienne, et, en faisant cela, a fait courir de véritables risques à de nombreux homosexuels syriens.
Ecrire depuis un appartement confortable en Géorgie, à Edinbourg ou en Turquie ne comporte aucun risque, et laisse bien de la marge en ce qui concerne l'exactitude et la responsabilité des propos tenus.
Pour autant, ce ne seront pas, en fin de compte, les MacMaster du monde entier, ces libéraux qui jouent les grands cœurs, qui en seront les victimes, mais ceux qui se battent sur le terrain, et qu'Amina ne représente pas.
Daniel Nassar, pseudo d'une militante lesbienne syrienne, a publié sur son blog une riposte indignée à ce hoax, expliquant que MacMaster, lui avait “pris sa voix … et celle de beaucoup de gens que je connais". "Pour attirer l'attention sur vous et votre blog… vous avez, à vous seul, réussi à attirer une attention non désirée sur notre cause".
Les militants LGBT, comme Nassar, qui travaillent sans relâche sur le terrain pour améliorer les conditions dans lesquelles ils vivent, doivent aujourd'hui à la fois se battre contre l'imagination débordante d'hommes blancs occidentaux zélés et contre les lois iniques et la stigmatisation sociale de leurs propres gouvernements.
En créant le blog "la lesbienne de Damas", et en prenant l'identité d'une lesbienne syrienne, MacMaster a fait taire de force les voix de tous les Syriens qui subissent de véritables persécutions, et qui sont incarcérés à cause de leur opposition (et de leurs identités) au régime cruel en Syrie.
Si MacMaster se complait dans son personnage de lesbienne arabe, il oublie que l'action politique liée à cette identité est faite d'une vie de souffrances, de satisfactions et de sanctions inévitables, et non pas d'enthousiasme pour le romantisme d'une région.
Excitation néo-orientaliste des médias
En dépit des excuses molles que MacMaster cherche maladroitement à donner, le personnage d'Amina n'a pas été créé dans l'intention d'améliorer le sort des femmes ni des militant-es LGBT au Moyen-Orient. C'est un fantasme occidental destiné à éveiller les sensibilités occidentales à ressentir les choses, pas à agir. Il s'agit ici de néo-orientalisme poussé à l'extrême dans la mesure où, non seulement il recrée un lieu géographique existant, mais il invente tout un environnement humain.
Parce que le personnage en question est une lesbienne, les médias internationaux se sont empressés de gober cette histoire, ce qui confirme déjà comment ils voient et désirent que soit le mode de vie des LGBT et des femmes au Moyen-Orient. En fait, l'histoire d'Amina nous en dit plus sur l'Occident que sur la Syrie. Si ce fantôme virtuel a été adopté si facilement par les medias et les lecteurs attentifs, c'est parce qu'il est emblématique de tous les clichés qu'utilisent les occidentaux qui se placent dans la position d'interprètes éminents de la société et de la culture moyen-orientales.
Il ne devrait pas y avoir besoin de l'histoire fictive d'une lesbienne syrienne pour affirmer les droits des manifestants syriens qui sont actuellement atrocement réprimés par les instances gouvernementales. Mais si l'objectif est de susciter l'émotion et de distraire, alors MacMaster a réussi à prouver que la vérité sur les Arabes passe après la perception et les sentiments qu'ont les occidentaux à leur égard.
Confirmant à nouveau cela, dans l'article du Washington Post sur MacMaster, les auteurs affirment que:
"Ce canular a soulevé de nouvelles interrogations sur la fiabilité des blogs, de Tweeter, de Facebook et d'autres moyens de communication sur Internet au moment où ils servent de plus en plus à diffuser des informations sur ce qui se passe dans le monde".
Pour les Arabes qui n'ont pas les faveurs des médias, ce gâchis créé par MacMaster n'appelle pas à un débat sur l'importance de la vérification des faits. Au contraire, c'est un problème particulier qui montre que les voix arabes sont étouffées dans un monde de laxisme journalistique et de fausses quêtes d'objectivité.
Les conséquences brutales
En fin de compte, MacMaster a servi le régime d'Asad et d'autres structures gouvernementales dictatoriales en confirmant ce que les dictateurs arabes ne cessent de répéter, à savoir que les révoltes sont un complot ourdi par l'occident.
En créant la "marionnette Amina", MacMaster a réussi à faire passer pour vraie la propagande antirévolutionnaire du régime en fournissant la preuve que certaines informations sur la révolution sont des inventions de l'occident.
Parce que cette révolution se fait sur le terrain de la (dés-)information et de la vérité, chaque petite contribution est une bataille décisive où se joue le sort de tout un peuple.
Et, pour avoir mis cela en danger, MacMaster doit en être tenu responsable.
Les révolutions arabes ne sont pas des événements conçus pour que les observateurs occidentaux puissent émettre des hypothèses et s'en inspirer, Elles sont des événements bien réels et bien souvent sanglants qui transforment, détruisent et reconstruisent les vies de personnes bien vivantes, celles-là.
Ce qui est tout aussi exaspérant, ce sont les excuses hypocrites que MacMaster a publiées sur son blog où, ironiquement, il reprend la rhétorique du régime Asad, expliquant que l'invention d'un personnage et la manipulation d'un peuple œuvraient dans l'intérêt général.
Et donc, si on pense que les excuses de MacMaster sont sincères, c'est qu'alors, on en adopte la philosophie – la conviction que votre voix ne compte pas si vous êtes (homosexuel/ femme/ militant) arabe parce qu'un homme blanc lambda peut toujours écrire votre histoire mieux que vous.
Ali Abbas and Assia Boundaoui sont écrivains et journalistes freelance qui habitent New York
Voici également un extrait du billet écrit par Angry Arab et publié sur son site:
Quand l'Homme Blanc se fait passer pour la "fille" indigène
13 juin 2011
Les aveux de Tom MacMaster disant qu'il était l'homme derrière le blog "Une lesbienne à Damas" ne doivent pas clore le débat. Je remercie mes amis et lecteurs qui n'ont pas cessé d'enquêter sur cette affaire tant qu'elle n'était pas résolue, et le premier mérite revient à Electronic Intifada.
Cette histoire est dérangeante de diverses façons, mais j'ai été encore plus irrité quand j'ai lu les déclarations de MacMaster au Guardian où il critique la couverture du MO par les médias occidentaux et où il s'en est même pris à l'orientalisme.
MacMaster devrait savoir qu'il est pire qu'un orientaliste classique (et de toute évidence il ne possède pas les connaissances, l'érudition et la rigueur d'un orientaliste classique). Cet homme est délirant et raciste: il a pris sur lui de se fabriquer l'identité d'une "fille" arabe (hein, qu'y-a-t-il de plus orientaliste qu'un homme blanc occidental qui se fait passer pour une "fille" de Damas et écrit en son nom? Y a-t-il plus raciste, sexiste, paternaliste, et insultant?).
MacMaster n'a pas conscience de ce qu'il a fait et il a le culot d'écrire ceci: "la narratrice était peut-être un personnage fictif, mais les faits décrits dans ce blog sont réels et ne mentent pas quant à la situation sur le terrain".
Que voulait-il donc dire par là? Il dit en gros – si je prends la place de l'Homme Blanc raciste pendant une minute, et ça ne me dérange pas de prendre cette liberté vis-à-vis d'un homme qui s'est fait passer pour une "fille" lesbienne et qui a même communiqué avec de nombreux homosexuels, femmes et hommes, en Syrie et dans le Monde Arabe - qu'il mentait et inventait mais que ses mensonges et ses inventions étaient véridiques.
Il a vraiment l'air de délirer et d'être complètement coupé de la réalité.
C'est le privilège de l'Homme Blanc qui permet à MacMaster de mentir et d'inventer tout en affirmant avec arrogance que ses mensonges et ses inventions ne sont pas inexacts.
La mentalité derrière la création de ce personnage est la même que celle qui existait à l'époque coloniale. Les indigènes ne peuvent pas prendre la parole en leur nom propre : il faut qu'ils soient représentés par l'Homme Blanc qui peut mieux expliquer à l'occident ce qu'ils ont à dire.

Au-delà de tout ça, Macmaster a compromis les efforts d'opposants syriens sincères et pleins de bonnes intentions (je ne parle pas de ces pourris de Ikhwan, Khaddam, Ma'mun Humsi ou Rif`at Asad ou d'autres agents pro-Saoudiens): ce scandale sert formidablement la propagande du régime syrien.
Macmaster doit non seulement présenter ses excuses aux lecteurs du blog, mais il doit encore plus d'excuses aux populations du Moyen Orient, aux homosexuels de la région, et même au département des études moyen-orientales.
C'est un homme blanc hautain et délirant. Je suis sûr qu'il entend des voix: probablement les voix de Lord Cromer.
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Le site "Electronic Intifada" a été le premier à enquêter sur Amina .
Avec, entre autres, également Liz Henry, auteure, conceptrice de sites et spécialiste des faux-nez sur internet.
Note perso:
Ces documents parlent d'eux-mêmes. Ici, nous avons l'exemple d'une quadruple domination: homme-femme, blanc- non-blanc, hétéro-homo, occidental- oriental.
Et toujours le thème récurrent qu'on nous assène dans les autre médias, outils de propagande des puissants: Internet propage des mensonges.
S'il est vrai que certains se servent d'internet pour désinformer, voire publier des rumeurs ou même des propos diffamatoires, il n'en reste pas moins vrai que c'est le seul média où on peut trouver une vaste gamme d'informations qui permet de recouper les faits et où le citoyen peut jouer son rôle, au lieu d'être passif (et impuissant) devant les grands médias, qui sélectionnent ce qu'il doit savoir et occultent soigneusement le reste.
Les plus grands menteurs sont les grands médias, détenus par les grands groupes financiers, dont des marchands d'armes.
Pas étonnant qu'ils nous vendent la guerre.
Commentaires
OK mais est-ce que c'est pas le fondement même du système anglo-saxon de toujours tirer plus vers le haut les inégalités sociales ?
"Les indigènes ne peuvent pas prendre la parole en leur nom propre : il faut qu'ils soient représentés par l'Homme Blanc qui peut mieux expliquer à l'occident ce qu'ils ont à dire."
Mais pas du tout. Les indigènes s'expriment librement. Et ils sont charmants...
http://www.bivouac-id.com/billets/p...
les adeptes de 20 minutes, c'est le top.
Dire qu'il est possible de composer des poèmes rien qu'avec les titres.