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Médecine privée et droit public: sermons paternalistes condescendants à la télévision et au Texas aujourd'hui

Vendredi dernier, j'ai regardé un épisode de Private Practice qui avait été diffusé la semaine précédente et je n'ai pas été surprise qu'une des histoires concerne l'avortement.
La série, qui raconte les aventures d'un groupe de médecins à Los Angeles, a déjà évoqué ce sujet un certain nombre de fois.
Manifestement, les scénaristes et les producteurs ne soutiennent pas seulement le droit des femmes de choisir mais sont prêts à s'aliéner certains téléspectateurs afin de se servir de la série comme tremplin pour défendre les droits des femmes en matière de reproduction. En fait, même si je trouve souvent le scénario prévisible et excessivement mélodramatique, (cette série fait partie de ces petits plaisirs coupables qu'on s'accorde devant la télé), je pense que les scénaristes ont fait du très bon travail sur la question de l'avortement. Ils ont donné aux personnages la possibilité de montrer deux facettes de la question mais à la fin, ils présentent toujours des arguments bien motivés, voire bien documentés, pour montrer pourquoi le "droit à l'avortement, pratiqué en toute sécurité et sans que soit porté de jugement à l'encontre de celle qui choisit d'avorter" est si important.
Toutefois, j'ai été frappée par une des scènes de cet épisode qui rappelle les "conseils" obligatoires que certains états imposent actuellement aux femmes avant de leur donner le droit d'interrompre une grossesse.
Cet épisode, “God Bless the Child" (dieu bénisse cet enfant), porte essentiellement sur les visions opposées de deux femmes gynécologues, le docteur Addison Montgomery, qui pratique des avortements (et qui a avorté elle-même une fois), et le docteur Naomi Bennett qui est contre l'avortement pour des raisons religieuses.
Une des patientes, Patty, vient consulter Addison, car, un mois après une IVG, elle souffre de crampes à l'utérus et de douleurs à l'estomac. Il s'avère que l'avortement n'avait pas été pratiqué correctement et que cette femme est enceinte de 19 semaines maintenant.
Addison lui explique qu'elle est toujours dans les temps pour avorter mais qu'à ce stade de la grossesse, le processus sera un peu plus compliqué. Patty choisit d'avorter, mais Naomi vient vers elle dans la salle d'attente et, de but en blanc, cherche à la dissuader d'interrompre sa grossesse.
Au cours de cette scène, Naomi fait sauter sur ses genoux sa petite-fille d'un an. Patty explique qu'elle n'est pas prête pour avoir un enfant:

Naomi: personne n'est jamais prêt pour avoir un enfant. On le fait, c'est tout. Ma fille avait 16 ans quand elle s'est retrouvée enceinte d'Olivia, ici, elle n'avait pas fini ses études secondaires et je l'ai presque, du moins j'ai essayé, forcée à avorter, et je suis ravie qu'elle ne l'ait pas fait (elle regarde le bébé avec tendresse).
Patty: elle vous avait pour la seconder. Mon petit ami, Charlie, a pris ses jambes à son cou quand il l'a su.
Naomi: cela prouve qu'il n'était pas prêt à être père.
Patty: je ne peux pas avoir d'enfant. Je n'ai rien. Je dois travailler tout le temps.
Naomi: être mère ce n'est pas ce qu'on a, c'est ce qu'on est.

Donc, en gros, une femme riche et instruite essaie de convaincre une femme qui a dû laisser tomber ses études pour travailler à deux endroits différents qu'être mère ce sera parfait malgré son manque de ressources. Et comme si cela ne suffisait pas, elle poursuit en utilisant les méthodes manipulatrices qu'on retrouve dans les *centres d'accueil pour femmes enceintes.

Naomi: vous savez qu'à 19 semaines de grossesse, votre enfant vous entend? Il peut sursauter en entendant des bruits stridents. Votre enfant a déjà des cordes vocales et des empreintes digitales, et des alvéoles dans les poumons. Il peut remuer les bras et les jambes un peu comme Olivia (à nouveau elle regarde le bébé avec tendresse). Je sais que vous êtes perdue, c'est la raison pour laquelle je pense qu'il vous faut un peu plus de temps pour réfléchir à tout ça.

D'abord, un fœtus de 19 semaines n'a rien à voir avec un enfant d'un an. Cette comparaison est incroyablement manipulatrice, de même, en premier lieu, que parler de cela en présence d'un bébé. De plus, le personnage de Patty n'est pas du tout perdu.
Elle est sûre de vouloir interrompre cette grossesse. Elle a pris une décision rationnelle en fonction de sa situation; elle sait qu'elle n'a pas les ressources affectives et financières nécessaires pour aller au bout de sa grossesse ou devenir mère. Laisser entendre qu'elle est perdue simplement parce qu'elle n'a pas fait le même choix que Naomi, c'est condescendant, humiliant et insultant.
Et malgré cela, les élus des états dans tout le pays font la même chose quand ils imposent une période de réflexion de 24 heures, obligent la personne à passer une échographie, et exigent qu'elle se plie à des séances de *"conseils".(voir note)
Je ne sais si c'est l'ironie du sort ou une coïncidence, (ou si c'est complètement lié) mais alors que je bouillais en regardant ce passage, au même moment, le gouverneur du Texas approuvait un projet de loi qui va obliger les femmes de son état à subir le même genre de sermon humiliant avant de se voir autorisées à avorter.
Cette nouvelle loi, qui prendra effet le 1ier septembre, indique qu'au moins 24 heures avant un avortement, un médecin doit procéder à une échographie, puis fournir "de manière compréhensible pour une profane une explication orale des images de l'échographie, y compris une description clinique des dimensions de l'embryon ou du fœtus, la présence d'activité cardiaque et celle de membres externes et d'organes internes".
Il y aura des exceptions pour les femmes qui vivent à plus de 150 kms d'un centre d'IVG (elles n'auront qu'un délai de deux heures entre les deux opérations) ainsi que pour les femmes qui ont été violées et celles dont les fœtus comportent des "anomalies irréversibles qui entraîneront un handicap permanent". La plupart des femmes de l'état, cependant, devront subir l'échographie et le sermon.
En imposant ces lois (le Texas n'étant pas le premier état à adopter ce genre de loi) les anti-avortement prétendent que leur objectif est d'améliorer l'information afin que la décision puisse être prise en toute connaissance de cause, afin de s'assurer que les femmes savent où elles mettent les pieds et pour protéger la vie de la mère (et du fœtus, évidemment).
Ce qui est évident, c'est que ce qu'ils cherchent véritablement à faire, à savoir mettre le plus d'obstacles possible entre les femmes et le droit à l'avortement, tout en œuvrant sur d'autres fronts pour faire capoter la loi sur l'IVG et la faire abroger définitivement. Ce qui me dérange le plus, cependant, c'est que c'est humiliant pour les femmes.
La plupart des femmes qui cherchent à avorter sont comme Patty, elles ont pris une décision en toute connaissance de cause, motivée, et en fonction de leurs conditions de vie personnelles. Néanmoins, les praticien-ne-s sont tenus de dire, en gros: "OK, mais en êtes-vous bien sûre? Avant de prendre une décision définitive, regardez cette image de votre bébé et écoutez la description de son état. Je sais que vous pensez que c'est ce que vous voulez, mais si vous rentriez chez vous aujourd'hui, et, la nuit porte conseil, que vous reveniez demain?".
Ces lois supposent - pas très subtilement – que les femmes ne sont pas aptes à prendre de telles décisions toutes seules. Je ne peux m'empêcher de me demander si ceux qui approuvent ces lois pensent que les femmes sont aptes à prendre une quelconque décision rationnelle (et, soit-dit en passant, si on imposerait aux hommes des restrictions un peu du même genre).
A la fin, le personnage de Naomi change d'attitude. Quand Patty dit qu'elle est déterminée et qu'elle souhaite avorter, mais avoue que, toutefois, elle est angoissée et qu'elle se sent seule, Naomi vient dans la salle d'opération pour lui tenir la main.
Je ne sais pas pourquoi, mais je doute que les partisans de la loi au Texas feront preuve vis-à-vis des femmes d'autant de compréhension et d'empathie.

Notes annexes:

Les "conseils" sont dispensés dans des "centres d'accueil d'urgence pour femmes enceintes" tenus par des chrétiens fondamentalistes qui prêchent pour leur paroisse anti-avortement. Cette mesure n'est pas réservée au Texas et semble avoir du succès auprès des républicains qui ne dédaignent pas d'envoyer les femmes chez les fondamentalistes religieux, question de les remettre sur le droit chemin (au Dakota du S., notamment, ils ont adopté une clause similaire).

Voir ce qui se passe dans d'autres états aux US concernant les droits des femmes, ici.

Et ici

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Why Should Feminists Stay in the Lone Star State? To Mess With Texas (Pourquoi les féministes ne doivent pas quitter le Texas? Pour ne pas les laisser faire)

Ils veulent la guerre? Combattons-les!

Mais ce n'est pas tout. On s'en doutait, mais ça va mieux en le disant.
Parallèlement, ces conservateurs si anxieux de préserver les enfants à naître oublient un peu de s'en préoccuper une fois qu'ils ont persuadé la mère de ne pas avorter.
Eh, oui, l'ère des salauds n'en finit pas de se prolonger.

C'est le sujet de cet article d'Amanda Marcotte : "The Heartless Way Conservatives Treat Young Women Who Choose to Have Babies" ("la façon impitoyable dont les conservateurs traitent les femmes qui décident de mener leur accouchement à terme"), publié le 1 mai 2011.
Voici, en gros, ce que dit l'article:

Cette affaire a été révélée dans l'émission "The Rachel Maddow Show” et a scandalisé tellement de monde qu'ils ont reçu une avalanche de mails indignés.
Le gouverneur républicain du Michigan, Rick Snyder, nouvellement élu, a approuvé une loi qui permet à l'état de *dissoudre les conseils municipaux pour les remplacer par des "directeurs de crise" qui utilisent leurs nouveaux pouvoirs pour mettre en place une série de mesures sous couvert de "responsabilité budgétaire".
Les dernières victimes en date de ce projet, appelé "loi martiale budgétaire", sont un groupe de lycéennes qui ont été malmenées par la police, menottées et arrêtées parce qu'elles manifestaient contre la fermeture de leur école.
Les adolescentes avaient organisé un sit-in pour protester contre la fermeture de l'école publique Catherine Ferguson Academy.
Or, cette école accueille des adolescentes qui sont enceintes ou qui ont un enfant en bas âge et leur offre les structures nécessaires pour suivre des études et s'occuper d'elles et de leur enfant. Oui, des adolescentes que cette même clique de fanatiques cherche par tous les moyens à dissuader d'avorter.
Cette école offre une garderie, des cours de puériculture et d'éducation parentale et aide les lycéennes à obtenir le diplôme de fin d'études qui leur permet de poursuivre des études de troisième cycle et d'être ensuite autonomes financièrement.
Ces conservateurs, qui se prétendent "pro-vie", qui parlent de "choisir la vie" ne devraient-ils pas, au contraire, soutenir ces écoles et exiger que de telles structures existent dans tout le pays?
Après tout, ces jeunes filles ont fait ce qu'ils leur ont imposé, non? Elles ont choisi de mener leur grossesse à terme, selon leurs "conseils" éclairés. Et voilà que ce sont les mêmes qui s'acharnent à empêcher ces jeunes femmes d'avoir accès aux études et à une vie autonome.
La fermeture imminente de cette école prouve bien que les républicains se moquent du monde quand ils prétendent que s'ils sont contre les droits des femmes en matière de reproduction, c'est parce qu'ils sont "attachés à la vie humaine".
Non, les républicains ont, rivé au corps, le désir sadique de punir et de contrôler les femmes - surtout les jeunes femmes et les femmes pauvres de couleur – et de leur barrer l'accès à tout débouché professionnel. L'ensemble des actions menées contre les femmes enceintes montre que, outre leur volonté farouche de faire abroger la loi sur l'avortement, ces gens-là ressentent un profond mépris pour les femmes enceintes en général, quelle que soit leur décision par rapport à l'enfant.
Ils s'attaquent non seulement à leurs droits en matière de reproduction, mais à leur accès aux soins, aux aides alimentaires et aux études (en réduisant les subventions destinées à la protection sociale).
L'objectif des républicains du Michigan est de placer les femmes enceintes devant un dilemme.
Si ces femmes choisissent d'avorter, elles vont se heurter à des restrictions sévères, en particulier pour les adolescentes et les femmes à faibles revenus - délais de réflexion prolongés, informations délibérément erronées sur l'avortement, échographie obligatoire: toutes ces embûches servent à augmenter les dépenses et à retarder la date de l'avortement.
Mais si l'objectif de ces républicains semble être de vous dissuader d'avorter, l'expérience de ces lycéennes montre bien qu'ils ne feront rien pour vous si vous décidez de mener votre grossesse à terme.
Et sans argent et sans aides matérielles, les adolescentes ne peuvent pas à la fois s'occuper d'un bébé, avoir un emploi et poursuivre des études. Au niveau national, plus de la moitié d'entre elles quittent l'école avant la fin des études secondaires.
Ces écoles spécialisées destinées aux mères adolescentes sont critiquées par les progressistes qui disent que ces jeunes filles devraient pouvoir poursuivre leurs études dans les lycées traditionnels qui devraient offrir les prestations nécessaires. Hélas, ce n'est pas le cas, et donc, faute d'une politique allant dans ce sens, des institutions comme Catherine Ferguson jouent un rôle essentiel.
Cette école, de surcroît, a un taux de réussite au diplôme de fin d'études de 90%, plus du double du taux national pour les mères adolescentes, et les filles qui la fréquentent en sont ravies (la preuve: cette manifestation).
En conclusion, on le voit, les républicains comme le gouverneur Snyder prétendent être "pro-vie", mais en faisant arrêter des mères adolescentes qui manifestent pour le droit à l'éducation afin d'avoir une meilleure situation, ils démontrent qu'ils ne sont pas pour la vie, mais contre le libre choix des femmes et pour les punir de toutes les façons possible.
Si vous vous retrouvez enceinte et que vous choisissez d'avorter, ils veilleront à ce que vous souffriez. Mais si vous choisissez de garder l'enfant, ils vous feront souffrir aussi.

Amanda Marcotte, dont on trouve les textes dans le blog Pandagon , a écrit "It's a Jungle Out There: The Feminist Survival Guide to Politically Inhospitable Environments" (C’est la jungle ici : guide de survie féministe des environnements politiques hostiles).

Lien complémentaire:

Dissolution des conseils municipaux aux Etats-Unis
Après l'Education publique, c'est au tour des municipalités d'être en voie de privatisation.

Et vous pensez que les Etats-Unis vont durer encore longtemps?

Le grand plongeon serait prévu pour août 2011. On peut y croire.

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Note perso

Les Etats-Unis, à la suite de l'élection massive de républicains dans les congrès et aux fonctions de gouverneur, connaissent actuellement une énorme vague de conservatisme, pour ne pas dire fanatisme, qui se traduit par des atteintes aux droits des femmes sans précédent depuis les années 1950.
En France, il y a des signes avant-coureurs qui ne trompent pas: fermetures de maternités, de services d'IVG, baisse des crédits au Planning Familial qui le contraignent, ou le contraindront, à terme, à fermer certains centres, etc. Et, même si les mouvements anti-avortement sont encore minoritaires, ils gagnent du terrain.
Sans compter que la société toute entière (spécialistes y compris), même si elle ne semble pas complètement hostile à la loi en soi, a tendance à culpabiliser les femmes qui décident d'avorter.
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Et à ce propos, je vous conseille un petit blog qui monte, qui monte .
Vous y trouverez des témoignages très intéressants, très émouvants, enrichissants et rassurants. Et vous pourrez signer la pétition.

Merci de faire circuler l'info.