Joe Bageant (1946-2011) ou le socialisme du bouseux
Par emcee le mardi 5 avril 2011, 13:28 - L'info futile - Lien permanent
Joe Bageant vient de mourir à l'âge de 64 ans.
Ce nom n'évoque sans doute pas grand chose à grand monde ni ici, ni ailleurs. Mais, pour ceux qui l'ont connu, c'est un grand vide.
Joe était un vrai socialiste, atypique, bon vivant, il aimait la vie, les gens du peuple, tous ces laissés pour compte de l'Amérique, et les soirées entre amis où on discute de tout jusqu'au petit matin.
A refaire le monde. Un monde meilleur.
Hélas, la gueule de bois survient quand on reprend pied avec la réalité – où ce monde, non seulement, n'est pas meilleur, mais où il est encore pire que ce qu'on pensait.
Et sa plume acérée, sa langue verte et sans fard nous racontait tout cela si bien.
Un de ses amis le fait revivre un peu à travers le récit qui suit.
Je l'ai traduit (pratiquement intégralement) en hommage à cet homme pour qui j'avais beaucoup d'estime, mais qui, le salaud, était si difficile à traduire parce que sa langue n'appartenait qu'à lui et que le traduire, c'était le trahir.
Fred Reed raconte Joe

(larges extraits)
Jocotepec, Mexique

Joe et Fred Reed
Joe a vécu un certain temps près du lac.
Nous allions le voir, Vi et moi, et nous trouvions un ours, un bouddha montagnard barbu, en train d'écrire sur le pas de la porte de sa maison à une pièce à Ajijic. Il portait son vieux gilet de pêcheur, qu'il avait déjà, d'après moi, le jour où il est né.
En général, nous rentrions dans la pièce à vivre, qui servait aussi de chambre, de salle à manger et de salle de séjour. Il sortait des bouteilles de picrate local ou nous préparait des martinis au piment jalapeño de son invention – il y avait chez lui un peu du savant fou – et nous parlions pendant des heures d'art, de musique, de l'actualité, de la politique et des gens. Surtout des gens. Parfois, il attrapait une des guitares accrochées au mur et se mettait à chanter du blues, qu'il chantait bien. Je suppose que quand on est né dans la misère en Virginie Occidentale, c'est une musique qu'on porte en soi (voir la vidéo ici).
Joe avait le don de bluffer les gens. Son accent traînant du Sud, sa simplicité, on pouvait parler des semaines avec lui sans se rendre compte qu'il était sacrément intelligent.
Un jour, il est passé me voir. M'a dit qu'il venait d'apprendre qu'il avait un cancer.
C'est allé vite. Il est mort samedi.
La plupart de ceux qui le connaissaient l'ont connu à travers ses livres: Deer Hunting with Jesus: Dispatches from America's Class War , et Rainbow Pie: A Redneck Memoir.
Deer Hunting parle de cette immense classe de gens qui passent inaperçus en Amérique, le sous-prolétariat blanc des petites villes et des zones rurales de Winchester, Virginie, où il avait vécu, et par voie de conséquence, de Waldorf, Maryland et de King George, en Virginie et puis des Carolines et du Plateau de Cumberland … et de partout ailleurs.
L'Amérique pense qu'elle est un pays de bourgeois.
C'est faux. Joe le savait.
On ne peut pas dire qu'il s'agisse de sociologie. La sociologie est censée être rédigée dans une prose répétitive, semi-analphabète, soporifique et abrutissante à faire crier grâce à une enclume. Joe, c'était plutôt Twain.
"Ne mangez jamais des saucisses cocktail servies dans un urinoir", disait-il, "quelle qu'en soit la mise, tout en parlant des travailleurs qui passent leur vie à faire des boulots sans prestations sociales ni retraite et qui se font en général baiser".
Il n'avait aucune patience avec les journalistes suffisants de Washington qui touchent un demi-million de dollars par an pour dire que l'Amérique est un pays qui offre ses chances à tout le monde, pour peu qu'on travaille dur.
C'est faux. Il le savait. Moi aussi, qui ai grandi dans le comté de King George en Virginie, où il y avait le même genre de population. Il avait tout à fait raison.
Il a eu une vie bien remplie. Descendu de ses montagnes, il avait passé un an à l'Ecole des Beaux Arts Corcoran (Corcoran School of Art), puis il était parti vers l'ouest où il avait côtoyé Hunter Thompson et les géants de l'époque, et écrivant pour toutes sortes de publications.
Il vouait un culte à la picole et aux drogues récréatives, dont il n'était probablement pas le seul adepte, à l'époque.
Peu avant sa mort, il nous a raconté, à Vi et à moi, qu'il avait rencontré des Mexicains du coin d'origine indienne et qu'il avait grimpé une nuit dans la colline pour ramasser des champignons et était resté allongé une partie de la nuit à contempler les étoiles qui tournaient et dansaient au-dessus de sa tête.
Il avait vécu sur une réserve indienne sans électricité, avait été rédac' chef du magazine Military History, et également pour un magazine d'agrobusiness qui fourguait des pesticides, et racontait des histoires horribles sur ce que nous avons réellement dans nos assiettes.
Il était très malheureux à Military History, mais il fallait bien vivre.
Et, puis, il a commencé à écrire sur Internet, poussé à écrire pour on ne sait quelles raisons poussent les gens à écrire sur Internet, et a été découvert par Dan Greenberg, l'agent littéraire.
Les agents et les maisons d'éditions à New York se caractérisent, en général, par une ignorance des auteurs, de l'écriture, de l'Amérique et des livres, mais Greenberg mettait peu d'ardeur à observer les traditions de sa profession. Il avait demandé à Joe d'écrire un livre. Ce qu'il avait fait.
Le résultat a été surprenant.
Deer Hunting a eu un succès fou en … Australie. Il s'est bien vendu en … Angleterre. Il a également été traduit en espagnol, deux fois, en Espagne et en …. Argentine. l'Argentine?
Joe a été invité deux fois au 10 Downing Street, a été interviewé à la radio en Australie des milliers de fois, a fait une tournée de promotion de son livre en Italie.
Rainbow Pie a été traduit en allemand et en italien. Comparativement, il n'a eu aucun écho en Amérique.
Quelque part, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond du tout. Je ne sais pas trop quoi.
Peut être bien qu'à New York on n'aime pas les paysans, ou qu'ils ne savent même pas que ça existe.
Et c'est sûr, il y avait du paysan en Joe. (…).
Il était ouvertement en faveur du Deuxième Amendement (qui garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes, NDT), parce que, disait-il, une quarantaine de kilos de ragoût de chevreuil, c'est très important pour beaucoup de familles. Et ces familles-là, les critiques littéraires n'en ont jamais entendu parler.
Joe se présentait comme "socialiste redneck". Ce qu'il était.
Il s'inquiétait sincèrement du sort des gens dont il parlait dans ses livres, ceux qui travaillaient dur toute leur vie et qui se retrouvaient sans rien. Bizarre: je n'ai jamais rencontré de socialiste qui ne s'inquiétait pas du sort des autres, ni de capitaliste qui s'y intéressait.
La vérité, c'est que beaucoup de gens bien sont du mauvais côté de la courbe de l'intelligence, ne sont pas issus de familles qui envoient leurs enfants à l'université et ne peuvent pas se défendre contre les avocats du capital et les élus corrompus.
Ce n'était pas de la frime. C'était vrai, sûr et certain et vérifié: l'argent ne l'intéressait pas.
Il avait vécu un certain temps à Hopkins Village au Belize, où vivait une communauté noire de Garifunas misérables située au bord de mer, et, quand il a commencé à recevoir de l'argent de la vente de Deer Hunting, il le distribuait pour aider la population locale.
Il ne se considérait pas comme un saint. Simplement, il se fichait complètement de l'argent. Ce qui l'intéressait, c'était les bouquins, une guitare, les amis, Internet, du vin et des substances non approuvées par La Drug Enforcement Administration (DEA). Il n'y avait aucun snobisme chez lui.
A Vi et à moi, il nous manquera toujours le blues guttural, la découverte qu'Edward Hopper était notre peintre préféré, les martinis au piment jalapeño, aussi imbuvables étaient-ils, et les histoires que nous nous racontions de moments épiques et de lieux insolites.
Et l'intelligence du cœur et de l'esprit de cet homme.
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Vidéo en anglais.
Où Joe Bageant demande, entre autres, aux libéraux de la classe moyenne de ne pas construire un mur entre eux et les laissés pour compte et de leur montrer un peu d'empathie, au lieu de laisser un boulevard aux républicains pour les écraser encore plus.
Tiens, cela me rappelle quelque chose. Et pas seulement les "socialistes". Toute cette petite bourgeoisie intellectuelle de gauche qui se gargarise de beaux discours et qui nous abreuve de belles idées bien pures pendant que les autres crèvent, ici et ailleurs.
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Et pour finir, message personnel: "fuck off, Joe. I never liked your sense of humour, anyway"
Liens
Traductions sur ce blog:
Caste dirigeante classe politique et médias
Et puis, on retrouve d'autres textes de Joe sur Orbite
Commentaires
Merdalor! Je me demandais justement depuis 2 ou 3 jours pourquoi je n'avais pas vu de texte de Joe Bageant circuler ces derniers temps.
Merci pour l'info.
Oui, j'ai appris ça très récemment aussi.
Je n'étais pas allée sur son blog depuis un moment et son dernier billet, était trop long à traduire. j'avais renoncé.
Et j'ai trouvé l'info par hasard parce que même les sites qui le publiaient et que je consulte régulièrement n'en ont pas parlé ces jours-ci.
Une grosse perte, la disparition de Joe Bageant. C'est grâce à ton site que je l'ai découvert. Je me rappelle avoir été tout de suite séduit par son style un peu excentrique, l'acuité de ses analyses, son humour et son langage acérés, J'avais lu, avec délectation, presque tous ses billets (sauf le dernier non traduit dont je prierai emcee de bien vouloir afficher le lien)...
Il n y avait que lui pour composer de vrais petits bijoux comme :
C'est ce qu'un banquier appelle un "marché gagnant-gagnant": quand le banquier gagne sur les deux tableaux...
ou
la sélection naturelle du capitalisme par la médiocrité
ou encore
Pour les Américains, l'examen de conscience n'est pas seulement rare, il n'existe pas, ce qui constitue une des causes de notre pathologie...
(extrait de son billet : Caste dirigeante, classe poltique et médicas).
Maintenant qu'il n'est plus, il ne reste que Sarah Palin pour nous faire rire...
En tout cas, un grand merci emcee pour me l'avoir fait découvrir...
J'ai pu lire avec grand plaisir certains de ses textes traduits sur le site orbite.infos: ce type avait l'art de dépeindre la société dans laquelle il vivait avec talent et chaleur: so long Joe...
merci de ce témoignage Palomar.
Salut, Antar, tu étais coincé dans les indésirables. Désolée, je n'avais pas vu.
Bel hommage à Joe Bageant.
Son dernier billet, je pense que c'est celui-ci: http://www.joebageant.com/joe/2010/...
Je les aurais bien tous traduits, mais c'était un vrai casse-tête pour rendre son style sans tomber ni dans la vulgarité ni la platitude (et le résultat final ne me satisfaisait jamais vraiment), et puis, ils étaient souvent très longs.
J'ai aimé lire les commentaires au sujet de Joe Bageant. Il était un bon ami. J'ai été le rédacteur et le directeur de son site web. Les lecteurs français de Joe pourraient être intéressés d'apprendre que le site a été lancé en France.
Je vivais à Nice et Joe est venu pour une visite prolongée. À l'époque, des essais de Joe ont été dispersés sur de nombreux sites. Après quelques arguments, j'ai convaincu Joe qu'il avait besoin de son propre site.
Lorsque l'euro / dollar est devenu pire pour moi, je ne pouvais plus les moyens de vivre en France - et je partis pour le Mexique. Joe est venu visiter. Il aimait le Mexique et le peuple mexicain, alors il est à une casita près de chez moi, où il a passé les deux dernières années de sa vie professionnelle.
Ken Smith
ken@kvsmith.com
Je suis très heureuse que vous ayez trouvé le chemin de mon blog pour apporter votre témoignage. Et très touchée.
je ne connaissais Joe que par ses écrits, mais j'avais une affection particulière pour ce qu'il était.
Merci beaucoup de vous être manifesté.
Je vais publier ce texte sur un site plus important pour que davantage de personnes soient au courant.
Quelle triste nouvelle ! Je ne me souviens plus comment je suis arrivée sur le site où sont traduits quelques textes de Joe Bageant mais ce fut une révélation. J'espère que ses écrits seront traduits un jour dans leur totalité car en plus d'être le socialiste et l'homme de coeur que nous décrit Fred Reed, c'était aussi un écrivain qui mérite d'être largement connu.
Salut, Nell,
Si tu parles d'Orbite, il est en lien en fin de billet. Le webmaster semble avoir jeté l'éponge.
Moi aussi, j'y suis arrivée par hasard.
Oui, ce serait bien que ses bouquins soient diffusés en France aussi.
NOUS
C’était il y a deux ans peut-être, un des lieux ou je me promène sur la toile avait du mettre un texte de Joe Bageant en ligne. Bienheureuse de cette première lecture j’avais du passer par google pour arriver sur orbite. J’avais tout imprimé et, une fois les 3 enfants endormis, dans la position du lecteur couché, j’avais prolongé ma lecture dans l’intimité et je m’étais dit : NOUS. Comme cela m’arrive.
NOUS comme soudain de n’être plus seule à la lecture d’un autre. Nous comme sa voix la mienne qu’il me fait découvrir. Nous qui s’ajoute à Nous. NOUS comme une promesse d’autres NOUS qui me renforceront. NOUS comme un Autre tout là-bas et tout proche. NOUS comme le début de la fin de la solitude intellectuelle, matérielle, poétique, politique, sensuelle… et affective, puisque pour moi aussi le besoin de consolation est impossible à rassasier. Nous que je cherche sur le web, nous, qu’une fois les enfants grandis il me faudra chercher sur la terre. Car de nous il y a ceux qui écrivent si bien ce NOUS, et d’autres qui le sont à leur manière moins visible.
D’où je suis il me semble parfois que NOUS sommes si peu dans ce brouhaha assourdissant de la propagande, ou que notre voix est si fragile, que l’un d’entre NOUS meure est une immense perte. Qu’alors notre voix déraille.
Eve
Merci beaucoup, Eve, pour ce témoignage.
En effet, dans cette jungle hostile, si l'un d'entre nous disparaît, cela fait un grand vide et une voix humaine en moins.