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Doit-on attendre d'en arriver là ...

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... pour en arriver là?

Wal Mart a encore frappé

Le dimanche devient un jour comme les autres

"Tout ce qui peut se numériser peut être délocalisé".
—John Sweeney, ancien président de l'AFL-CIO (American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations, puissante fédération qui regroupe diverses organisations syndicales ).

Cela n'a pas fait grand bruit dans les médias, mais, le 8 décembre, Wal-Mart a annoncé que, dès le 1° janvier 2011, ils supprimeraient la majoration de 1 dollar du salaire horaire perçu pour le travail du dimanche. Peut-être les médias estimaient-ils qu'ils avaient suffisamment de matière concernant les problèmes de récession, et que, comparée aux licenciements, aux saisies immobilières et au taux de chômage à deux chiffres, la perte d'un dollar de l'heure était dérisoire.
Mais vue d'un autre angle, l'annonce de Wal-Mart est grave.
Supprimer la mesure prise de longue date qui consistait à verser une prime (même aussi minime qu'un dollar de l'heure) à ceux qui travaillent le dimanche est sans aucun doute une régression. Car ces majorations de salaire concernant le travail dominical étaient une sorte d'institution en Amérique depuis plus de cent ans.
Le dimanche a toujours été un jour spécial. C'est le Sabbat, le jour où les gens se rendent à l'église, le jour de repos traditionnel (même de nombreux travailleurs au XIX° siècle, aussi misérables étaient-ils, ne travaillaient qu'une demi-journée le dimanche). Et c'est pour cette raison que le dimanche était le jour traditionnellement consacré à certaines fêtes – la fête des Pères, la Fête des Mères, Pâques.
Le dimanche était aussi le jour tacitement dédié à la famille, un jour où les enfants n'allaient pas à l'école, un jour où on se retrouvait en famille, et, même bien après la Seconde Guerre Mondiale, c'était le jour où la plupart des petits commerces étaient fermés. Et c'est ainsi que travailler un dimanche était considéré comme un service qui allait bien au-delà du simple appel du devoir, d'où cette prime.
Et donc, pourquoi le distributeur le plus puissant de tous les temps et dans le monde entier (et l'employeur du secteur privé le plus important aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique) a-t-il décidé d'amputer de 8 dollars le salaire dominical de ses futurs salariés à plein temps?
Ce n'est certes pas une question d'argent: Wal-Mart roule sur l'or. En fait, la réponse est assez évidente: ils ont fait cela parce qu'ils avaient toute latitude pour le faire.
Sans syndicats ni organisme gouvernemental pour les en empêcher, avec une population trop préoccupée par ses propres soucis financiers pour compatir avec les salariés des grandes surfaces, et avec un marché de l'emploi dans un état lamentable, que sont censés faire les salariés de Wal-Mart – quitter leur emploi et aller en chercher ailleurs? En prenant tous ces critères en compte, la compagnie Wal-Mart a estimé que cette idée était tout à fait réalisable … et elle l'a fait.
Ce qui fait froid dans le dos, dans cette affaire – le fait qu'ils maintiennent les salariés la tête sous l'eau - c'est que personne ne sait comment tout cela finira. Beaucoup craignent que les attaques incessantes contre les travailleurs américains ne se soldent par la dissolution de la classe moyenne, transformant le pays en un simple Tiers Monde où nous aurons une minuscule aristocratie et un immense prolétariat tentaculaire. Et ce n'est pas si improbable que cela en a l'air.
Imaginez: en plus de délocaliser les emplois à l'étranger et de remplacer les personnes par des services automatisés, les compagnies privées licencient les ouvriers et les petits cadres administratifs, font passer les salariés de temps plein à temps partiel, suppriment les retraites, refusent de payer les vacances et les congés de maladie, augmentent les cotisations d'assurance-maladie, et contraignent les employés à signer des charte de fidélité à l'entreprise. Les travailleurs sont traités comme des biens de consommation jetables. Si les spécialistes des relations avec les salariés avaient prédit une telle situation en 1957, ils auraient été la risée de la profession et auraient été contraints de démissionner.
Robert Reich, l'ancien Secrétaire d'Etat au travail http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Reich (sous Clinton, NDT), affirme que l'érosion de la classe moyenne amorcée il y a trente ans et le déclenchement de la Grande Crise (de 2008, NDT) sont liés inextricablement. Parce que la réussite de l'économie dépend de la santé (c'est-à-dire du pouvoir d'achat) de la classe moyenne, quand la classe moyenne ne peut plus payer les biens de consommation et les services, l'économie plonge. C'est aussi simple que cela.
Et donc, conserver une classe moyenne en bonne santé ne relève pas de la générosité, mais c'est un moyen d'assurer sa survie.
Les riches ne peuvent pas s'en sortir seuls. En 1970, les 1% les plus riches touchaient 9% de l'ensemble des revenus. Au début de la Grande Récession, en 2008, les 1% les plus riches en encaissaient près de 24%. Mais même si Wall Street est florissant et que les riches s'enrichissent, on ne peut pas compter sur eux pour faire tourner l'économie. Cela, explique Reich, parce que, tout simplement, les très riches ne dépensent pas assez d'argent.
Et c'est là qu'intervient la classe moyenne.
Les membres de la classe moyenne ont été de tous temps des consommateurs extraordinairement dignes de confiance.
Ils consomment toutes sortes de choses. Ils payent au quotidien d'énormes quantités de biens de consommation courante et de services, et, parce que ces produits et ces services quotidiens sont ce qui fait tourner l'économie, la société prospère.
L'achat d'un yacht ne rapporte pas grand-chose. De plus, les riches tendent à investir la plupart de leur argent, ce qui gonfle leur compte en banque et fait tenir la bourse mais n'a guère d'effet sur la "véritable" économie.
S'attaquer à la population active des Etats-Unis équivaut à abattre un verger de pommiers. Si le fait de couper toutes les branches facilite largement la cueillette des pommes (et est plus rentable pour le marchand de fruits), il a également pour effet de briser l'avenir du verger.
Mais, quand on y pense, personne n'a jamais accusé Wall Street de se préoccuper outre mesure de l'avenir.

David Macaray, dramaturge et écrivain résidant à Los Angeles (“It’s Never Been Easy: Essays on Modern Labor” – "Cela n'a jamais été facile – essai sur le mouvement syndical actuel"), est un ancien leader syndical.

Notes annexes

Le travail du dimanche en France:

Ce que change le texte de loi sur le travail du dimanche

Loi sur le travail le dimanche : quel bilan un an après ? (Vie publique) 31-08-2010

Et dossier complet ici