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Quel culot de la part du milliardaire Bill Gates de dire que des classes plus chargées et les suppressions de postes d'enseignants sont la solution pour sauver l'école.

Autrefois en tête de palmarès en matière d'éducation, l'Amérique se situe actuellement à peine dans la moyenne. Comment y remédier?
C'est le magnat de Microsoft, Bill Gates, qui en donne la solution: augmentation des effectifs de classes, diminution du nombre d'enseignants, baisse du nombre de diplômes d'études supérieures, et probablement encore plus de médiocrité.
C'est le genre de remède-miracle technocratique dont on n'est pas surpris que Bill Gates s'en fasse le chantre, et qui donnera sans doute d'aussi bons résultats que ceux de Microsoft, qui tourne actuellement à 30 dollars l'action alors que ses rivaux comme Apple et Google atteignent respectivement autour de 200 et 600 dollars.
Mais la revue à la baisse par Gates du système éducatif n'est qu'un nouvel effort de l'austérité néoconservatrice virale de notre village mondial. Et il est tout aussi dépourvu de vision à long terme que le capitalisme du désastre qui a détruit l'intégrité économique de l'Amérique: l'augmentation des effectifs de classes et la réduction du nombre d'enseignants seraient sans doute plus coûteux et ne nous sauveraient pas.
"Hisser les Etats-Unis au niveau de la Finlande, le meilleur système d'éducation, pourrait faire gagner de l'ordre de 103.000 milliards de dollars", affirme le rapport publié au mois de décembre du programme sur trois ans d'évaluation des élèves dans le monde effectué par l'Organization for Economic Cooperation and Development. Evidemment, ce ne sont que des chiffres.
L'hypocrisie paie davantage.
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"L'oligarchie qui décide du sort des élèves des écoles publiques – comme Michael Bloomberg (le maire de NYC, NDT) et Bill Gates – envoie ses propres enfants dans des écoles privées avec des effectifs de 15 élèves par classe environ, alors que les élèves auxquels ils imposent leur politique se retrouvent dans des classes de 25-30, voire plus", explique Leonie Haimson, directrice de l'organisme lanceur d'alerte à but non lucratif "Class Size Matters" ("les effectifs des classes sont importants").
Les effectifs des classes du primaire à New York n'ont jamais été aussi chargés depuis 1999, malgré les milliards de dollars supplémentaires investis dans l'éducation. Et le nombre d'élèves par classe va probablement encore augmenter l'an prochain".

Amen, dit Gates.
Selon le New York Times et l'Associated Press, à la fois Gates et Jeff Raikes, PDG de la Fondation Bill et Melinda Gates, ont lancé la théorie selon laquelle les enseignants se jouent de la taille des effectifs quand il s'agit d'excellence en matière éducation. C'est le jackpot si on récompense les enseignants efficaces en leur versant des salaires plus élevés, disent-ils, sans tenir compte ni de leur ancienneté ni de leurs diplômes. Ce qui signifie, dans la vraie vie, en dehors du jargon nébuleux, récompenser ceux qui font réussir leurs élèves et combler d'aise des technocrates grâce à ce que l'American Federation of Teachers (AFT) appelle des "bilans à la va-vite ou des calculs qui se fondent sur les résultats de tests bruts de décoffrage qu'on fait passer pour des évaluations faites par les enseignants".

"Pour nous qui sommes en première ligne pour défendre les enseignants, la question est comment cela se traduit-il dans la réalité de tous les jours pour l'enseignement des élèves", explique un représentant de l'AFT en réponse au baratin de Gates, repris ensuite par Arne Duncan, le ministre de l'Education, dans un discours intitulé ironiquement "Bang for the Buck in Schooling " (retour à l'investissement dans l'enseignement)".
"Quel genre d'avenir préparons-nous à nos enfants si la politique de l'éducation, même avec les meilleures intentions du monde, se résume à des effectifs plus nombreux et des enseignants moins formés?".

Une politique qui ressemblerait à celle existante actuellement, disons, mais en pire. D'après l'OCDE, les élèves aux US atteignent tout juste la moyenne en lecture et en sciences mais se classent en dessous de la moyenne en mathématiques, ce qui n'est pas une bonne performance pour un empire en déclin convaincu de sa politique économique.
Avec la loi sur les réductions d'impôts, qui frappe les Américains qui, déjà, subissent un chômage cauchemardesque, cette question des effectifs de classes pourrait conduire à la guerre des classes. Les Etats-Unis peuvent déjà se vanter d'avoir les classes les plus chargées en dehors de l'Asie, classes qui sont inéquitablement réparties parmi les pauvres et les gens de couleur. Pas terrible pour le premier président issu de la communauté noire de toute l'histoire des Etats-Unis, dont l'administration cherche à augmenter la capacité de stockage des établissements scolaires, dans l'espoir d'en obtenir un retour sur investissement.
Mais si on suit le parcours de l'argent, on constate qu'il atterrit chez les très riches qui ont deux types de systèmes éducatifs: un pour leurs enfants et un autre pour les nôtres.

"Ils veulent licencier des professeurs expérimentés parce qu'ils coûtent plus cher, augmenter les effectifs, et imposer à nos enfants les cours en ligne – des mesures qu'ils n'envisageraient pas pour leurs propres enfants" dit Haimson. "C'est le summum de l'hypocrisie".

L'AFT n'a pas mis longtemps à démonter les données de Gates et Duncan. Leurs mesures d'austérité se fondaient sur l'hypothèse peu crédible que l'expérience des enseignants a peu de rapport avec la réussite des élèves, que les études universitaires poussées sont vaines et que les effectifs des classes n'ont pas vraiment d'importance. Mais l'expérience, c'est essentiel dans tous les domaines, les augmentations de salaires sont primordiales pour retenir le personnel, et les études universitaires longues sont ce qui empêche de se faire dépasser honteusement par des pays comme la Finlande neigeuse en matière d'excellence de résultats scolaires.
Les propositions de l'AFT étaient des suggestions de bon sens si on espérait réduire l'inflation: davantage de subventions aux classes de maternelle qui permettraient de combler le fossé entre les riches et les pauvres, et des écoles gérées par les municipalités qui offriraient également des conseils pour les études et les projets professionnels, de même qu'un suivi médical, et qui impliquerait à la fois les parents, l'état et sa politique en matière de réussite scolaire.
L'enquête de l'AFT montre que des classes à effectifs réduits produisent davantage de diplômés qui génèrent une économie nette de 168.000 dollars par élève. Il semblerait bien qu'il s'agisse là d'un bon investissement pour toute la collectivité, et non pas seulement pour les riches. Alors, où est le problème?

"Si les effectifs de classes augmentent dans les écoles publiques, les parents qui ont des ressources pourraient bien abandonner l'école publique, préférant se tourner vers les charter schools et les écoles privées dans l'espoir de trouver pour leurs enfants des classes à effectifs réduits" indique l'AFT.
Cet argument semble concorder avec la "mission éducative de la Fondation Bill et Melinda Gates", qui est d'assurer à tous les enfants l'obtention d'un diplôme de fin d'études secondaires qui leur permettra de poursuivre des études universitaires et d'avoir une formation précieuse dans le monde du travail". Mais il est difficile de concilier ce point avec l'argument de Gates and Duncan selon lequel les diplômes universitaires n'ont finalement pas d'importance.

Bien plus difficile de concilier sa position sur les effectifs de classe quand le "projet pour des lycées de petite taille" ("small-school initiative") soutenu par la Fondation à NY, qui accueille une centaine d'élèves par niveau, s'est traduit par une augmentation des taux de réussite aux examens. C'est ce qui ressort du bilan établi au bout d'une dizaine d'années d'expérience, où des centaines de millions de dollars ont été versés par la Fondation Gates, la Carnegie Corporation, l'Open Society Institute et d'autres. la Fondation Gates a lancé récemment un partenariat avec 9 villes entre les administrateurs locaux des établissements scolaires et les charter schools publiques, ce qui démontrera probablement que les charter schools et les écoles privées obtiennent de meilleurs résultats que les écoles publiques parce que les effectifs des classes des premières sont souvent plus légers.

"Cela va de soi", écrit Haimson, dans les "sept mythes sur les réductions d'effectif" (The 7 Myths of Class Size Reduction"). "Des enquêtes réalisées au Tennessee, dans le Wisconsin, et dans d'autres états partout dans le pays ont montré que les élèves de CE2 inscrits dans des classes moins nombreuses ont de meilleurs résultats dans tous les cas de figure", explique-t-elle. "Ils ont de meilleures notes aux tests, sont mieux notés en classe et ont un taux d'absentéisme moins élevé".

Et donc, ce ne sont pas véritablement les données chiffrées, ni leurs corrélations, qui motivent ce débat, mais bel et bien une question d'argent. Plutôt que d'augmenter les impôts – voire supprimer les réductions d'impôts pour les riches et cesser d'injecter de l'argent public précieux destiné à la soi-disant reprise économique - les technocrates libéraux et conservateurs ont choisi de creuser encore davantage le fossé entre les nantis et les pauvres. Les nantis ont des charter schools financées par les entreprises privées avec des classes moins nombreuses, davantage de réussite aux examens, et de meilleurs retours sur investissement. Les démunis se retrouvent enfermés dans des enclos pour les pauvres.
Les véritables solutions au cauchemar concernant l'éducation aux US et à la récession sont simples du point de vue économique et ont fait leurs preuves. Et elles ne profitent pas seulement aux riches, mais à nous tous. Afin de rivaliser véritablement sur un marché mondialisé qui surpasse notre empire décadent, il faut partager à la fois les gains et les pertes, et être tous unis. Sinon, on sera perdants.

"La solution, c'est de réorganiser l'économie pour mieux répartir les bénéfices de la croissance" explique l'économiste Robert Reich. Exempter d'impôts la tranche de ceux qui gagnent 20000 dollars par an et imposer ceux qui gagnent plus de 250000. étendre l'assurance-santé publique Medicare à tout le monde, étendre les crédits d'impôts à tous les ménages dont le revenu est inférieur ou égal à 50.000 dollars. Offrir la gratuité des études universitaires aux familles qui ne peuvent pas payer actuellement. Et rembaucher les enseignants.

Scott Thill dirige le magazine online Morphizm.com http://www.morphizm.com/css/ . Ses billets ont été publiés dans Salon, XLR8R, All Music Guide, Wired et d'autres.

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Photo ici.

Notes annexes

Les charter schools

Les "charter schools" ou "écoles du choix" (oui, toujours le novlangue) s'appuient sur une "charte" (d'où le nom) – c'est-à-dire, un contrat définissant des objectifs fondés sur les performances – et qui sont des établissements laïques pour le premier et le second degré d'enseignement, financés par les fonds publics, et qui ont plus d'autonomie que les écoles publiques traditionnelles (programmes, accueil, inscriptions, gestion, etc.). Là encore, les financements sont fluctuants, certaines charter schools étant bien mieux loties que d'autres.
Les parents qui sont soucieux de l'éducation de leurs enfants (l'immense majorité, quoi qu'on en dise) se pressent pour les inscrire dans ces écoles. Comme il n'y a pas de place pour tous, qu'est-ce qui se passe sur le terrain? Il y a sélection. Evidemment.
Ou donc se retrouvent ceux qui sont le plus en difficulté, les plus démunis? Tous au même endroit, pardi! Dans les écoles publiques traditionnelles.
Des écoles sous-dotées, situées dans des quartiers plus ou moins délabrés, avec des enseignants payés au rabais à qui on demande de faire des heures supplémentaires gratuitement pour bourrer le crâne des élèves afin qu'ils réussissent à des tests bidon sans rapport avec la pédagogie et les savoirs.
Ce sont ces écoles, justement, pour lesquelles Gates préconise des effectifs plus nombreux et une réduction du personnel enseignant.
N'importe qui de normalement constitué peut comprendre que la solution de Gates (et du ministre de l'éducation, évidemment) est à des années-lumières de l'objectif qu'il prétend vouloir atteindre: une amélioration des résultats.
Mais si tout ça rend les riches plus riches, qui sommes-nous donc pour objecter?

A lire (très intéressant): Bill Gates, apôtre de l’impérialisme humanitaire, lundi 5 janvier 2009

Voilà, c'était mon conte de Noël à moi. meteo-pluie.gif

En voici un autre, un peu plus optimiste sur la nature humaine. Par le Yeti.

Et puis, quand même, comme on ne peut pas toujours se lamenter uniquement, rigolons un peu.
Voici quelques réponses à des tests:

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(expand: développer, "élargir")

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Dans ce dernier test, l'enseignant(e) apprend la formule (en haut) et donne un autre exemple à l'élève pour voir si elle a compris. Réponse en dessous :-D
Ma foi, il y a des tests de QI qui ressemblent à ça, non?