Voici une retranscription partielle de sa conférence.

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Le populisme pénal, de la même façon que le terrorisme, est un sujet relativement étroit et ce qui m'intéresse, c'est de le rattacher à l'évolution de la société.
C'est simplement un thème qui permet de se poser devant vous et avec vous cette question: dans quel régime, dans quelle société on vit et vers quoi on s'avance.
Le populisme, c'est une notion de sciences politiques assez précise et le populisme pénal c'est l'application de ces principes-là dans une matière assez particulière, assez étroite, mais qui, finalement, concerne tout le monde, qui est celui de la justice pénale.

Populisme pénal: mécanismes

Tri dans la délinquance

Qu'est-ce qui fait qu'on peut parler de populisme pénal?
C'est une façon pour un pouvoir d'utiliser la délinquance, la criminalité pour se maintenir au pouvoir. Et pour faire avancer une idéologie réactionnaire et violemment contraire aux droits de l'homme.
Le populisme pénal se caractérise, d'abord, par un tri qui est fait dans la délinquance - comme, par exemple, des crimes, un braquage, commis par un déséquilibré, un récidiviste – une délinquance dont on entend beaucoup parler dans les médias de masse - la télé, les journaux ...
Le populisme pénal suppose qu'on fasse un tri préalable parce qu'il ne s'intéresse pas à toute la délinquance - dont une partie est soigneusement mise de côté. Et, curieusement, c'est cette délinquance qui coûte le plus cher à la société, à savoir toute la délinquance économique, financière et politique. Et ça, le populisme pénal ne s'y intéresse absolument pas – ou plutôt si, il s'y intéresse beaucoup parce qu'il ne veut surtout pas qu'on s'y intéresse.
Il y a une désaffection terrible de l'appareil d'état pour ce type d'affaires (l'affaire Woerth étant le prototype de cette politique-là).
Et pourtant, la fraude fiscale, par exemple, c'est la criminalité qui coûte le plus cher à la France. Mais on n'en entend pas beaucoup parler dans les médias.
Quant au financement des partis politiques, il a toujours été lié à des fausses factures, à des trafics d'influence, des contrats avec l'étranger (affaire de Karachi …), etc. Et là, il y a une volonté farouche du régime de ne pas faire fonctionner la justice, de ne pas faire fonctionner la police pour ces affaires-là. Et c'est très bizarre, car le principe est le même, pourtant. Si vous êtes très bouleversé d'apprendre qu'un étudiant s'est fait poignarder à Grenoble par une personne qui se trouve être schizophrène, vous devez avoir la même indignation, les mêmes interrogations quand vous avez un membre du gouvernement qui est susceptible d'avoir trafiqué de son influence pour faire obtenir une légion d'honneur, pour avoir un terrain ou obtenir un contrat d'armement avec un pays étranger, car c'est la même chose.
Logiquement, on n'arrive pas à comprendre comment cette énergie se découpe en tranches. C'est très curieux.
Et, pour les acteurs de la justice pénale, il y a deux mondes: d'un côté, on a un emballement médiatique, des discours présidentiels, des déplacements sur le terrain, des conférences à l'Elysée, des victimes qui sont reçues à l'Elysée, des conseils des ministres qui sont réunis dans la seconde qui suit pour élaborer la prochaine loi, des peines qui sont aggravées … voilà, tout ce qu'on connaît.
Et puis, de l'autre côté, rien. Enfin, "rien", on a plutôt un pouvoir qui dit: "Surtout pas de juge d'instruction dans cette affaire, parce que ce serait dangereux. Surtout, dépénalisons même tout ce secteur-là.
C'est cela qui est extraordinaire, parce qu'on dit même qu'il ne faut surtout pas qu'il y ait une loi pour réprimer cela. Au même moment où on nous dit qu'il faut une loi pour interdire aux jeunes de se rassembler en bas des immeubles, ou pour réprimer les prostituées, il ne faut surtout pas que le droit pénal réprime les activités des chefs d'entreprises. On les laisse libres de s'exprimer, libres de signer des contrats, libres d'aller à l'étranger, libres de tout, quoi.
Et on essaie de supprimer les lois qui répriment toute cette délinquance économique et financière. Alors, il y a un côté clair et un côté obscur dans le populisme pénal et cela va toujours de pair. L'un ne va JAMAIS sans l'autre.
On éclaire une partie de la criminalité, celle qui suscite les émotions faciles, et on essaie de couvrir, de cacher cette autre criminalité qui gène. Et il faut l'obscurcir, l'annihiler, même, TOUT FAIRE pour que personne n'en sache JAMAIS rien.
Donc, il y a une sorte de tri au départ.

Surtout ne pas chercher à comprendre

Mais le populisme pénal ce n'est pas seulement cela. Le populisme pénal implique qu'il ne faut pas essayer de comprendre, il ne faut pas faire fonctionner sa raison.
Cela peut être étonnant, parce que, quand on commet un crime ou un délit, ce n'est pas quelque chose de naturel.
Les gens qui viennent devant moi (Note: affaires économiques et financières, en général), TOUS, même s'ils ont commis une escroquerie, même s'ils ont détourné des fonds, derrière ces criminels, il y a toujours un homme ou une femme qui arrive avec toute sa vie. Tous ses problèmes. Toute son enfance. Ses problèmes de travail, de santé, de couple …
Donc, juger quelqu'un, c'est essayer de comprendre pourquoi cette personne est arrivée là. Ce n'est, évidemment, jamais le hasard. Jamais.
Normalement, il faudrait passer trois, quatre jours avec cette personne, avec son avocat, le procureur, chacun donnant son avis pour essayer de comprendre pourquoi ce vol, cette escroquerie, ce crime.
La justice, c'est ça. Alors, cela demande du temps, de la réflexion, du cœur … or le populisme pénal, c'est tout le contraire.
C'est pour cela que c'est tellement violent, tellement injuste, c'est tellement bête, en même temps, c'est une idéologie dans laquelle on vous dit: "N'essayez pas de comprendre, parce que si jamais vous essayez de comprendre, alors, on ne pourrait pas juger".
Le populisme pénal dit: "Ne vous lancez pas là-dedans, parce que c'est dangereux. Et surtout, ca va énerver la répression. Cela va vous rendre sensible et ce que veut le populisme pénal, c'est de la force, c'est de la poigne, de la peine, de l'emprisonnement. Et de la prison le plus longtemps possible".
Pourquoi? Parce que c'est une vision simple de la réalité.
Dans le populisme pénal, il y a les bons juges et les méchants, il y a ceux qui condamnent et ceux qui s'obstinent.

Les peines planchers et la justice des mineurs

Prenons les peines planchers – une vielle lubie de Nicolas Sarkozy, et qui vient des US et du monde anglo-saxon, qu'il a essayé de faire adopter à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'il y parvienne, une fois élu président de la république.
Or, les peines planchers, c'est pile poil du populisme pénal.
Loi, version 2007: vous avez été condamné une première fois, on vous a donné votre chance. Vous recommencez. Vous n'avez pas compris, donc, vous allez en prison et vous y restez longtemps. Et cela, quoi qu'il arrive. On vous a jugé, c'est fini. Il n'y a pas à comprendre davantage. On n'ira pas plus loin.
Et dans ce cas là, un juge n'a même pas besoin de motiver la mise en détention. Quand il y a une peine plancher: il suffit qu'il signe en bas du mandat de dépôt. C'est tout. Ce n'est pas réfléchi, c'est tout simple, et c'est ce qu'on nous demande de faire. Et surtout ne pas essayer de comprendre.
Or, le juge qui veut "comprendre", le juge "laxiste", lui, doit longuement motiver sa décision et doit donc s'expliquer, dire pourquoi il refuse de participer à cette mission sacrée de la répression.
En fait, la prison devient la règle, et si on veut choisir autre chose - pas la liberté, non, mais une peine moins lourde, une peine intelligente - à ce moment-là, il faut s'expliquer.
Il y a bien d'autres exemples. Il y a, également, toute la réforme de la justice des mineurs en cours depuis très longtemps. Il y a eu une cinquantaine de réformes depuis l'ordonnance de 1945. Et c'est donc un chantier perpétuel. Avec des mesures toujours plus répressives.
Une des prochaines réformes sera d'introduire les comparutions immédiates pour les mineurs.
Les comparutions immédiates, c'est de l'abattage. C'est déprimant. C'est la délinquance telle qu'on la punit aujourd'hui. C'est terrible. Mais c'est ce qu'on veut faire pour les mineurs.
Et le discours de Sarkozy et des autres est inlassable sur la justice des mineurs, sur ces juges des enfants qui sont des promoteurs du laxisme, mais, pire encore, pour NS, comprendre les mineurs, c'est le "début de la barbarie".
Parce qu'en fait, ces juges laxistes encourageraient les mineurs à commettre des actes de délinquance (Voir ce qui s'est passé au tribunal de Bobigny qui était devenu l'archétype du tribunal infernal, avec ses juges "laxistes", au point que les discours laissaient entendre que s'il y avait de la délinquance dans le 9-3, c'était à cause des juges des enfants du tribunal de Bobigny).

Le délinquant: sujet psychique et sujet social

Et donc, le populisme pénal c'est, d'une part, une vision très partielle de la vie, de la délinquance, ou plutôt, d'une partie de la délinquance, et d'autre part, une volonté de surtout ne pas comprendre. Et ne pas comprendre, cela veut dire renoncer à beaucoup de choses qui font que la LDH existe. Tout simplement.
Et pourtant, essayer de comprendre, ce n'est pas simplement parce qu'on a bon cœur, ce n'est pas simplement parce qu'on a des convictions politiques, religieuses, pas simplement parce qu'on est quelqu'un de bien, c'est parce qu'on est des héritiers de toute une culture, parce que, quand quelqu'un commet un acte de délinquance, il y a des références qui sont en nous et des références qui viennent de loin.
Parce que la personne qu'on va juger, c'est un sujet de droit, avec le droit de s'exprimer, d'être entendu, mais c'est aussi un sujet psychique et un sujet social.
Cela veut dire que depuis que la médecine existe, et qu'existent la psychologie, la psychanalyse, la psychiatrie, la psychologie de l'enfant, la psychologie sociale, etc., depuis que ces sciences existent, ils ont essayé de progresser vers une compréhension de ce qui fait que la délinquance existe, de ce qui fait qu'un homme passe à l'acte.
Et depuis un siècle, on commence à apprendre ce qui se passe, mais on est encore très très loin d'avoir compris. Un procès, cela reste une succession d'interrogations auxquelles on ne répond pas toujours. Qui resteront un mystère.
Mais si on se pose toutes ces questions, c'est parce qu'on est les héritiers de tous ces chercheurs, de tous ces penseurs, de tous ces scientifiques, et c'est précisément ça qu'on veut oublier, et ce sont les questions qu'on ne veut plus que l'on se pose, que vous et nous, nous nous posions.
Mais en même temps, c'est aussi un sujet social parce que, quand on pense délinquance, on pense à des travaux de la criminologie, on pense à la sociologie qui nous a apporté beaucoup de réponses. On pense à beaucoup de sciences sociales qui nous permettent de comprendre pourquoi un Français, ou peut-être un étranger, quelqu'un d'une autre culture, d'un autre milieu, commet un acte, et que l'on ne comprend pas forcément au départ.
Donc, ce sont des questions à l'infini qu'on doit se poser dans un tribunal. Et qu'on ne VEUT plus que nous nous posions. Donc, le populisme pénal, c'est cette négation de l'intelligence.
Et l'autre fin du populisme pénal, c'est de couper notre vision de la délinquance en séparant de façon … folle … celui qui est censé avoir commis l'acte de délinquance et la victime.

La victime

Et cela se traduit par une idéologie de la victime dans laquelle celle-ci est mise au tout premier plan des débats.
Ainsi, Rachida Dati a déclaré: "les droits de la victime sont les premiers droits de l'homme". Ce qui est une aberration totale et une perversion de la pensée sur les droits de l'homme.
Si on s'intéresse à la délinquance, on s'intéresse aux victimes, évidemment. Mais aujourd'hui, la victime a été propulsée au premier rang, au point qu'il n'y a presque plus d'autre parole possible. Et c'est un des actes du populisme pénal, d'avoir bouleversé la justice pénale.
Totalement ignorée auparavant, c'est dans les années 70 qu'est apparue la victime. Apparition de la femme, puis de l'enfant en tant que sujets de droit.
Mais on est encore très très loin d'un véritable statut de la victime aujourd'hui, car l'immense majorité des victimes ne porte pas plainte, surtout en matière d'atteinte aux personnes, surtout en matière de violences, et en particulier de violences sexuelles.
Donc, nous faire croire que les victimes ont tous les droits, et qu'on a enfin fait tout ce qu'il fallait pour les victimes, c'est une escroquerie. Le principal reste encore à faire, à la fois du côté des victimes et du côté de la justice pour leur présenter une justice dans laquelle elles puissent se reconnaître et faire valoir des droits, ce qui est le contraire de ce qui se passe aujourd'hui.
Le populisme a finalement surfé sur cette apparition de la victime dans la société dans les années 70, 80 et on a assisté à un bouleversement très rapide sur l'échelle de l'histoire d'un être qui n'existait pas et qui, tout d'un coup, en apparence en tous cas, se voit doté de tous les droits. Y compris, presque, celui de faire la loi. Les victimes du terrorisme, par exemple, tout d'un coup, elles existent. Elles se regroupent dans des associations, elles sont écoutées. Quand il y a un attentat, on les fait venir. Quand il y a une proposition de loi, c'est pratiquement elles qui l'écrivent. Il faut avoir un certain courage pour dire non.
Mais elles n'ont pas forcément la légitimité. En matière de terrorisme et en bien d'autres affaires, comme en matière de crimes sexuels, de récidive. Or, dès qu'il y a une loi qu'on essaie de faire passer, on met en avant la victime.
On sent très bien le poids de la parole de cette victime.
Exemple : Cynthia Sardou, victime d'un viol particulièrement horrible il y a dix ans, et qui a écrit un livre immédiatement après où elle parle de son viol et de son père. Entretemps, elle avait fréquenté la cellule des victimes des ministres de l'Intérieur de l'époque et avait donc connu Sarkozy.
Dix ans plus tard, elle a écrit un autre livre "Faut-il que je sois encore violée?". Avec tout un battage médiatique derrière, où on la propulse sur les plateaux de télévision, avec mises en scène et discours sur les récidivistes, les juges laxistes, la libération conditionnelle, etc.
Sur un plateau de télé où je l'ai rencontrée, cette pauvre femme était totalement décomposée, tétanisée, et plus que ça, elle n'avait plus aucun moyen, elle n'arrivait plus à parler, à penser.
A tel point qu'à un moment donné, à la suite d'une question, elle a commencé à lire une des fiches qu'elle avait préparées.
Cet épisode, comme beaucoup d'autres que je pourrais également citer, c'est le pire de ce qu'on peut faire. Car, en fait, on utilise les victimes, on les exhibe sur les plateaux télé. Et elles n'arrivent pas à se sortir de leurs souffrances, sont encore complètement dedans et n'ont pas été soignées et ces gens-là les utilisent - aussi bien les journalistes que des politiques savent que ces gens souffrent - et malgré ça, ils les font venir sur des plateaux télé pour soutenir leur cause. (…).
Ce qui est odieux, c'est l'utilisation de la victime comme argument pour faire passer une loi. En fait, le rôle qu'on fait jouer aux victimes est contreproductif, d'une façon générale, pour toutes les victimes, pas seulement pour celles qu'on continue de faire souffrir.
Parce que les victimes, c'est tout autre chose que ce qu'on essaie de nous faire croire... On est tous un peu victimes et tous un peu délinquants.
Les victimes, ce n'est pas ce qu'on croit, ce n'est pas toujours des gens qui demandent vengeance, pas toujours des gens qui crient à l'enfermement, il n'y a pas qu'une sorte de victimes.
Il y a des associations de victimes très différentes les unes des autres.
Certaines appellent à la peine de mort, et d'autres demandent des mesures pas forcément pénales. Il y a beaucoup d'associations de femmes battues ou violées, qui sont d'ailleurs à l'origine de lois, et qui ne demandent pas d'enfermement, ni de répression, qui demandent simplement qu'on essaie de mettre au point des mesures, pas forcément répressives, pas forcément pénales, mais qui essaient de changer les choses en profondeur, le plus souvent à base d'information, d'éducation, de culture, pour que ces violences n'existent plus.

L'"Etat limite"

Le populisme pénal, c'est une vision partielle de la vie, c'est une vision simplificatrice de l'être humain, c'est un renoncement au progrès, à l'intelligence.
Et c'est finalement un mensonge sur ce qu'est la souffrance et sur ce que sont les victimes.
Si le populisme pénal est si transversal, s'il nous apprend tant de choses sur la société dans laquelle on vit, c'est parce qu'en fait, ce populisme est mis en œuvre par un régime très particulier qui a une idéologie qui est très proche du populisme mais qui est beaucoup plus dangereuse – pour nos libertés, pour notre démocratie, et qui nous conduit aujourd'hui à un "état limite".
En psychiatrie, l'état limite est une maladie caractérisée par des accès de violence, une situation d'instabilité, une vision assez simplifiée de la vie, et c'est un trouble qu'on retrouve chez beaucoup de délinquants parfois graves qui commettent des passages à l'acte pour des crimes graves, mais en même temps, c'est un état dans lequel on peut vivre relativement longtemps. Ce n'est pas facile à vivre pour les autres, mais il n'aboutit pas forcément à des meurtres ou à des violences.
Cet "Etat limite", avec un grand E, c'est un peu la même chose. C'est une situation intermédiaire entre la démocratie et l'état fortement autoritaire et nous sommes dans une situation où nous sommes à la merci d'un "passage à l'acte", dans une phase de violence. Ce qui est effrayant aujourd'hui, c'est que de multiples germes ont été semés.
Dans notre société, notre droit, nos institutions, un certain nombre de germes peuvent lever du jour au lendemain.

Exemple: la loi sur la rétention de sûreté.

Que dit-elle? Elle dit que pour des êtres considérés particulièrement dangereux, condamnés à des peines de plus de 10 ans de prison, on peut les garder indéfiniment, à vie, en détention dans des centres médico-socio-judicaires.
Qui a été condamné à 10 ans de prison? Qui est particulièrement dangereux? Personne. Il y a un centre médico-socio-judicaire en France et il n'y a personne dedans.
Mais quand même. Quand on regarde ce qu'il y a derrière, cela veut dire qu'on quitte là l'hypothèse habituelle, qui est que, quand on est puni, c'est qu'on a fait quelque chose.
La rétention de sûreté c'est une contre-révolution. C'est-à-dire, d'un point de vue historique, qu'on revient à avant la révolution.
Cela veut dire qu'en fait, on va pouvoir vous enfermer parce que vous êtes "dangereux". Vous allez me dire: "on sait bien ce que c'est que quelqu'un de dangereux".
Et qu'est-ce que quelqu'un de dangereux?
Selon les spécialistes, c'est quelqu'un qui a commis un crime - qui l'a avoué, ou pas. Evidemment, celui qui n'a pas avoué est potentiellement dangereux.
Mais comment définir si on est dangereux ou pas?
Des psychologues, des criminologues, des psychiatres, ont constitué des grilles avec tout dedans - sur l'enfance, la vie sexuelle, la vie sentimentale …
La personne a-t-elle commis des délits? On lui en accorde, deux, voire trois, avant de la qualifier de dangereuse.
Et ce sont des spécialistes de la dangerosité qui vont dire si la personne répond à ces critères ou pas.
Et, ça, c'est dangereux.
Et c'est dans cette société-là qu'on arrive.
Ce n'est pourtant pas évident de juger si quelqu'un est coupable ou pas, et heureusement, on a introduit cette merveilleuse notion qu'est le "doute" pour nous permettre de nous tirer d'affaire dans pas mal de cas. Et malheureusement, on quitte ce terrain-là, qui est un terrain pas facile mais assez bien balisé pour un autre qui est dangereux et qui correspond tellement à cette idéologie qui domine aujourd'hui.
Donc, finalement, la dangerosité, ce sont tous ces gens qui sont dangereux aux yeux du pouvoir. Et on y met qui on veut.
Et c'est ce contre quoi nous devons absolument lutter car cette notion-là, elle porte la mort de la démocratie, la mort de l'état de droit.

La torture

La torture, c'est pareil.
Au début, on vous dit qu'on est absolument contre la torture, puis, on finit par dire, que, quand même, … il y a certains cas … où "on peut".
Mais, les vrais défenseurs de la démocratie, et je pense que nous y sommes, ce sont ceux qui sont capables de voir relativement en avance, de mettre en garde contre les petites exceptions, les petites entorses aux règles qui aujourd'hui peuvent paraître anodines parce que cela ne nous concerne pas, mais demain, cela peut nous engloutir.
Sous l'empire romain, la torture était réservée uniquement aux esclaves – qu'on ne voyait même pas car ils n'existaient même pas en tant qu'être humains. Cela n'empêchait pas les autres de vivre, ni d'être en démocratie. Athènes a été la plus belle démocratie du monde, soi-disant. Et en même temps, on torturait les esclaves. Puis, on a distingué les gens bien et les gens pas bien.
On a alors étendu la torture à d'autres, puis, pour les crimes de lèse-majesté …
Et à la fin de l'empire romain, la torture était généralisée.
C'est ce qui nous attend. En 2006, le congrès US a déclaré que la torture était possible.
Elle existe partout dans le monde.

Voilà. Il suffit de continuer. Il suffit d'accepter...

C'est ce que j'ai essayé de vous dire.

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Interventions complémentaires (à la suite de questions du public)

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Les Roms

Pour la première fois, on stigmatise une communauté.
Quand la circulaire anti-Roms est parue, on aurait pu espérer qu'il y ait une forme de désobéissance. Comment se fait-il que des fonctionnaires appliquent ces circulaires?
Il y a un certain nombre de choses qu'on ne peut plus admettre.
Il faut adapter son droit de réserve à l'agression qui est subie par notre état de droit.
Parce qu'on ne peut pas indéfiniment accepter cette agression. On ne peut pas indéfiniment rester silencieux devant des violations énormes des droits les plus fondamentaux. Nous devons sortir de ce silence et, heureusement, je ne suis pas le seul à le faire Il y a de plus en plus de cas (dans la police, la justice, l'éducation ...).
J'estime que nous sommes en état de légitime défense.
(voir ici)

Confusion des pouvoirs

Le sarkozysme, c'est la confusion entretenue des pouvoirs (judiciaire, exécutif, presse), mais aussi la confusion du pouvoir politique et économique. Et c'est extrêmement dangereux.
Les grandes entreprises de presse et d'édition aujourd'hui sont aux mains de gens proches du pouvoir politique actuel.
Aujourd'hui, une majorité de Français est contre la réforme des retraites, mais le parlement a voté pour comme un seul homme.
Pareil pour le pouvoir judiciaire qu'on essaie de museler.
Et le pire est à venir.
C'est effrayant. C'est pratiquement l'Elysée qui pilote tout.
Et on assiste à la destruction, lente, mais certaine, de tous les contre-pouvoirs.

La prison

Je ne suis pas pour la fermeture de toutes les prisons, parce qu'effectivement, pour certains, il n'y a pas d'autre solution que de les mettre pour un temps à l'écart de la société.
Aujourd'hui, il y a 63000 personnes en prison. On pourrait réduire au moins de moitié le nombre de détenus en France. Parce qu'il n'y a évidemment pas que la prison pour punir: il existe des peines "alternatives" (TIG, par ex). Aujourd'hui, c'est la prison qui est la règle principale et j'aimerais bien que l'on dise l'inverse (= qu'elle ne soit que l'alternative aux autres peines).
La prison devrait être réellement l'exception. La prison crée elle-même des souffrances, des pathologies. En tant que juge, je fais tout ce que je peux pour éviter la prison. J'essaie de tout mettre en place pour trouver d'autres solutions. Cela demande un travail colossal, du temps, du matériel.
On est très loin de ça. Aujourd'hui, la facilité, c'est de mettre en prison.
90% des peines qui sont prononcées en France sont des petites peines. Or, ce sont précisément ces petites peines-là qui sont les plus destructrices. On n'a pas le temps de commencer quelque chose que la personne sera sortie. On aura, alors, tout cassé (vie professionnelle, vie familiale, vie sociale) chez le détenu et on n'aura pas le temps de réparer (…).

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Prolonger la réflexion:

Dossier complet sur la justice actuelle: Ruptures par Serge Portelli

Le sarkozysme, la droite-extrême et l’extrême-droite
S. Portelli

Et puis, aux Glières: un discours mémorable. Voir la vidéo.

Dernier billet sur son blog: le "procureur" Courroye (oui, c'est son titre, bien que les médias, sur ordre d'en haut, s'obstinent à le qualifier de "juge", les mots ont un sens, surtout ceux de la propagande, si on sait les décrypter)

Retrouver d'autres articles sur son blog

En marge de ce texte:

On n'a pas eu le temps de l'évoquer lors de la conférence, mais c'est un drame terrible: les suicides en prison.

Egalement:

L'Elysée et sa banlieue: zones de non-droit. Les mots ont un sens.

Mineurs "dangereux" et juges "laxistes (à Bobigny). Monde Diplo 2006

Et, puis, il y a un petit jeune homme de 93 ans, qui, lui aussi, nous dit de résister: Stéphane Hessel, un des plus grands hommes de ce siècle et du siècle passé, qui est aujourd'hui attaqué par une racaille idéologue.
Il a publié un livre "Indignez-vous".
Voir sur le blog du Yéti