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La pauvreté des enfants à l'ère du néolibéralisme

Les victimes oubliées de la crise

Quand il s'agit de la crise économique, le prix que payent les enfants aux Etats-Unis est complètement occulté par les médias. Le nombre de pauvres a augmenté de façon considérable à cause de la hausse constante du taux de chômage, ainsi que des offensives gouvernementales menées contre les prestations sociales qui vont aux défavorisés. La pauvreté des enfants a augmenté au niveau national pour atteindre un total de 22% en 2010, le taux le plus élevé depuis ces vingt dernières années et en augmentation de 5% par rapport aux quatre années précédentes. La moitié des pauvres sont actuellement classés dans la catégorie "pauvreté extrême" – des familles dont les revenus sont inférieurs à 50% du seuil de pauvreté. Le nombre d'enfants sous-alimentés a également augmenté de 18% en 2010. Cette hausse se traduit par un nombre supplémentaire de 750.000 enfants qui souffrent d'insuffisance alimentaire au niveau national.
Le recours aux bons d'alimentation s'est accru de 24% entre août 2008 et août 2009, le nombre d'enfants qui en bénéficient passant de près de 30 millions à 37 millions. Certaines régions connaissent des taux de pauvreté encore plus élevés. En Illinois, jusqu'à 1,5 million de personnes dépendent des bons d'alimentation depuis juin 2009 – une hausse de 22% depuis 2007. Entre 2000 et 2008, la pauvreté des enfants a augmenté de 72% dans le Colorado. En tout, plus de 30 états ont connu une hausse des recours aux bons d'alimentation entre 2008 et 2009.
Malheureusement, s'intéresser à la pauvreté chez les enfants n'est pas considéré suffisamment "glamour" pour faire les gros titres ou faire l'objet d'articles de fond dans le quotidien de référence, le New York Times, ou d'autres médias influents. Une recherche sur les articles qui évoquent la pauvreté chez les enfants depuis août 2008 (au début de la débâcle économique) jusqu'à la fin juin 2010 montre que la question n'a été traitée que dans un seul article du New York Times et à peine trois fois dans le Washington Post.
Les chiffres qui viennent d'être publiés à la suite d'une étude par panel réalisée en 2010 par l'Urban Institute (et qui couvre la période allant de 1968 à fin 2005) montre que la pauvreté des enfants risque également de se perpétuer à l'âge adulte chez les plus démunis.
L'ampleur de la pauvreté des enfants et sa persistance à l'âge adulte sont, toutefois, complètement ignorées dans une culture médiatique qui privilégie la gratification instantanée des articles quotidiens sur la toxicomanie de Lindsay Lohan à un reportage détaillé sur la pauvreté dans le pays. Ce silence des médias sur la pauvreté signifie que les causes de ce phénomène et les solutions à y apporter restent ignorées de la majorité de la population.
La dimension raciale de la pauvreté des enfants, tout d'abord n'est jamais évoquée. L'Urban Institute signale que les enfants noirs risquent

environ 2,5 fois plus que les petits Blancs d'être un jour touchés par la pauvreté et sept fois plus qu'eux de rester pauvres … 31% des enfants blancs et 69% des enfants noirs qui naissent dans une famille pauvre vont passer au moins la moitié de leur enfance dans la pauvreté".

La position des conservateurs qui soutiennent que la pauvreté est à la fois une question de paresse personnelle et de dépendance générée par l'état providence n'est jamais contredite et l'aspect racial de la pauvreté des enfants (et la pauvreté des enfants elle-même) est occulté par les médias.
L'Urban Institute explique que "ceux qui sont pauvres dès la naissance sont ceux qui risquent plus que ceux qui ne sont pas nés dans une famille pauvre de l'être encore entre 25 et 30 ans, d'abandonner les études secondaires, d'avoir des enfants non désirés à l'adolescence, et d'alterner les périodes de chômage et d'emplois précaires".
Les conservateurs (et, de plus en plus, un bon nombre de libéraux du centre gauche) mettent ces problèmes sur le compte des "travers" qu'ont acquis les pauvres tout au long de la vie et de leur paresse naturelle, pour autant, cette position ignore les barrières structurelles de la société qui garantissent la pérennité de la pauvreté.
Le racisme institutionnel – caractérisé par la ségrégation spatiale et scolaire généralisée - est passé sous silence par la propagande que mènent les conservateurs et les néolibéraux contre les pauvres. Que les districts scolaires pauvres aient été constamment désignés comme réussissant systématiquement moins bien que les districts riches n'entre pas dans le discours des conservateurs, qui prétendent que "résoudre le problème des écoles en difficulté à coups de subventions ne mène à rien".
Les structures racistes, comme la discrimination financière qui vise les minorités pauvres des quartiers défavorisés, se sont toujours arrangées pour éviter que la plupart des Noirs et des Hispaniques défavorisés s'installent dans des quartiers plus prospères en centre-ville ou en banlieue et aient, ainsi, accès à des districts scolaires qui bénéficient de davantage de ressources.
Les études empiriques réalisées depuis les années 1990 montrent également que les noirs qui postulent pour un prêt bancaire risquent systématiquement de se le voir refuser à cause de la discrimination raciale, même indépendamment du fait que les Noirs font partie d'une tranche de population davantage susceptible d'être pauvre et moins solvable. En d'autres termes, les institutions racistes qui font de la discrimination en jugeant de la solvabilité des gens au faciès contribuent à maintenir aux Etats-Unis la ségrégation et le racisme institutionnels.
L'absence d'emplois dans les quartiers délabrés des villes (où vivent de façon disproportionnée des Noirs et des Latinos pauvres) est la conséquence du déplacement des emplois industriels des villes vers les banlieues, puis à l'étranger. Ces pertes d'emplois sont une deuxième cause majeure de la persistance des inégalités raciales. Malheureusement, cette réalité est occultée quand on cherche absolument à justifier la pauvreté par la personnalité de l'individu.
La baisse régulière du pouvoir d'achat des revenus moyens (depuis le pic des années 60) garantit également que les pauvres resteront pauvres, même s'ils trouvent du travail et qu'ils cherchent à se sortir de la dépendance aux aides sociales. Les tentatives pour résoudre la question des emplois peu rémunérés sont considérées avec mépris par les républicains, les conservateurs et les démocrates néolibéraux qui pensent que les grandes entreprises ne doivent pas faire l'objet de réglementations qui limiteraient leurs profits ou augmenteraient le niveau de vie de la population.
Les responsables de l'étude sur la pauvreté à l'Urban Institute réalisent apparemment les injustices fondamentales de la société aux Etats-Unis - longtemps ignorées par ceux qui méprisent les pauvres. L'Institut préconise l'intervention de l'Etat pour lutter contre la pauvreté, et soutient les efforts pour augmenter l'accès aux études, à la formation professionnelle et les aides à ceux qui travaillent (par exemple, le remboursement des frais de garde).
Le soutien à ces politiques s'appuie sur le fait que les spécialistes de politique publique affirment que les programmes d'aides sociales aident effectivement à réduire la pauvreté, au lieu de la perpétuer.
L'analyse d'Urban Institute est une bouffée d'air frais à une époque où tendent à disparaître les protections sociales et où les groupes privés et les responsables gouvernementaux ont déclaré la guerre à la classe ouvrière et aux pauvres.

Anthony DiMaggio est le rédacteur en chef de media-ocracy, un magazine quotidien en ligne consacré à l'analyse des médias, des sondages d'opinion, et de l'actualité. Il a écrit When Media Goes to War (2010) et Mass Media, Mass Propaganda (2008).

Note perso

Voilà où en est le pays qui écume la planète avec son armée et ses nervis pour redresser les torts des autres et leur expliquer ce que ont les Droits de l'homme.

Mais ça n'arrive pas qu'aux autres: il n'y a pas de raison que les politiques néolibérales échouent chez certains et fonctionnent ailleurs.
Ces politiques qui sont désormais appliquées scrupuleusement et à un rythme accéléré en France commencent à porter leurs fruits.
"En 2007, 8 millions de personnes, 13,4 % de la population, vivaient sous le seuil de pauvreté, correspondant à 60 % du revenu médian perçu en France. Ce seuil correspond à un niveau de vie de 908 euros par mois. Les familles monoparentales, les personnes vivant dans un ménage immigré et les chômeurs ont un risque plus fort de se retrouver sous ce seuil"
Si le pourcentage de pauvres (selon les critères officiels) n'a pas augmenté, ceux qui étaient pauvres sont devenus encore plus pauvres.
Mais si la France était relativement épargnée, c'était grâce aux protections sociales et à la relative sécurité de l'emploi (non seulement pour les fonctionnaires, mais, contrairement aux idées reçues, aussi pour beaucoup de salariés du privé protégés par la législation du travail). Avec les coups de boutoirs donnés par ce gouvernement pour réduire tous les acquis sociaux, voire les détruire, il n'y a aucune raison logique que cette situation s'améliore. Et les effets ne tarderont pas à se faire sentir.

Et puis, lire cet article du Figaro (nobody's perfect) sur les enfants pauvres aux US

Et, enfin, si vous avez raté ce billet intitulé "Le profit des uns est l'esclavage des autres: la classe ouvrière aux Etats-Unis aujourd'hui" sur ce blog, voici le lien.

Et un lien (en anglais) sur les chiffres de la pauvreté dans le monde : Global Issues