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Mumia Abu-Jamal: même les abolitionnistes cherchent à l'isoler

Jeter Mumia aux oubliettes

La politique de la peine de mort aux Etats-Unis

En février dernier, les participants venus du monde entier au 4e Congrès Mondial Contre la Peine de Mort à Genève, en Suisse, s'étaient rassemblés pour une soirée émouvante consacrée aux témoignages des familles des victimes. C'est devenu encore plus émouvant que prévu quand soudain un téléphone potable a sonné et que Robert R. Bryan, avocat principal de Mumia Abu-Jamal, s'est précipité sur la scène pour annoncer que son client l'appelait depuis le couloir de la mort en Pennsylvanie.
L'assistance écoutait en silence alors que l'animateur tenait le téléphone au dessus du micro. Abu-Jamal, dans le couloir de la mort depuis 28 ans à la suite d'une condamnation très controversée pour le meurtre du policier de Philadelphie, Daniel Faulkner, a salué le public et ensuite comme il l'avait déjà fait à maintes reprises, il leur a décrit l'horreur de la vie en prison pour les 20000 personnes dans le monde qui attendent leur exécution.
Un petit groupe de dirigeants du mouvement contre la peine de mort des Etats-Unis, mené par Renny Cushing, directeur de l'association Murder Victims' Families for Human Rights (MVFHR), s'est levé et a quitté la salle de conférence. Toutefois, deux membres de MVFHR n'ont pas bougé: Bill Babbitt, dont le frère, Manny, un vétéran du Vietnam qui souffrait de troubles de stress post-traumatique chroniques, avait été exécuté en Californie et Bill Pelke, dont la grand-mère avait été tuée par une jeune fille avec qui il s'était ensuite lié d'amitié et qu'il avait aidée à éviter l'exécution. Babbitt était même monté sur la scène avec Bryan pendant la courte prise de parole d'Abu-Jamal.
Ce que Babbitt, Pelke, Abu-Jamal et son avocat, Bryan, ignoraient à ce moment-là, c'est qu'en décembre dernier, les dirigeants et les membres du conseil d'administration de plusieurs de ces organisations qui font partie du mouvement contre la peine de mort aux US avaient signé – à l'insu des membres du conseil d'administration ou des adhérents de l'association - une note "confidentielle" qu'ils avaient alors envoyée aux organisateurs français du Congrès Mondial, disant carrément que "en tant que représentants du mouvement US pour l'abolition, nous ne pouvons accepter la participation d'Abu-Jamal ou de ses avocats au Congrès Mondial autrement que par leur simple présence "
Soi-disant rédigée par les "membres du comité de pilotage US" de la coalition Mondiale Contre la Peine de Mort (bien qu'ils étaient loin de représenter l'ensemble des membres de ce comité) et intitulée: "l'intervention de Mumia Abu-Jamal fait courir des risques à la coalition américaine pour l'abolition de la peine de mort", cette lettre affirmait que les organisateurs français du congrès, membres d'"Ensemble contre la peine de mort" (ECPM), avaient organisé la prise de parole d'Abu-Jamal en faisant fi des objections".
Cette note affirmait en outre que le mouvement abolitionniste aux Etats-Unis tente actuellement de "cultiver" le soutien de l'organisation ultraconservatrice et ouvertement en faveur de la peine de mort, Fraternal Order of Police (le FOP) , une organisation qui regroupe 35000 policiers aux US, et qui réclame l'exécution d'Abu-Jamal et de tous ceux qui ont été condamnés pour avoir tué un fonctionnaire de police.
Le FOP, toujours d'après cette lettre, a annoncé qu'il boycotterait les organisations et les particuliers qui soutiennent Jamal" et que, donc, tout ce qui serait fait au congrès pour faire avancer cette cause risquait de porter gravement tort au mouvement pour l'abolition aux Etats-Unis".
Cette semaine, nous avons pu obtenir une copie de cette pétition confidentielle.
Quand nous l'avons montrée à certains membres du conseil d'administration des organisations, signée par les dirigeants ou de simples adhérents, les réactions allaient de la consternation à l'indignation. L'exécution du frère de Babbitt, Manny, est la conséquence directe de la corruption du système judiciaire en Californie qui avait poussé à son exécution pour des raisons politiques, alors qu'il était clair d'après les expertises médicales que la grand-mère âgée qu'il avait soi-disant assassinée était morte à cause du choc qu'elle avait eu quand elle l'avait vu s'introduire chez elle par effraction.
Babbitt, qui n'avait pas été tenu au courant de l'existence de cette lettre alors qu'il faisait partie du conseil d'administration du MVFHR, a déclaré:

"la dernière chose que mon frère Manny m'a dite, c'est de toujours choisir la bonne voie, et pour moi, cela signifie dire la vérité et être ouvert et transparent".

Ajoutant, en ce qui concerne la teneur du document:

"je pense que jeter Mumia aux oubliettes ce n'est pas la direction à prendre dans un mouvement pour l'abolition de la peine de mort. On ne fait pas de pacte avec un loup dont la motivation est de vous dévorer".
Robert *Meeropol, un des fils d'Ethel et Julius Rosenberg qui ont été exécutés en in 1953 après avoir été accusés d'espionnage, fait également partie du CA du MVFHR. Actuellement en voyage en Asie pour le compte de l'organisation, il a déclaré par l'intermédiaire d'un employé aux Etats-Unis qu'il n'était pas au courant pour cette lettre, ajoutant qu'il soutient toujours entièrement la demande d'un nouveau procès pour Mumia Abu-Jamal".

Plusieurs tentatives de joindre Cushing ou Lowenstein pour leur demander des explications sont restées vaines à ce jour, même si une employée du MVFHR (Murder Victims' Families for Human Rights) de Boston, Susanna Sheffer a déclaré: "c'est une affaire compliquée. Il faut en comprendre les tenants et les aboutissants".
Un autre qui a également été surpris d'apprendre l'existence de cette lettre, c'est l'acteur Michael Farrell, président du groupe abolitionniste de Californie "Death Penalty Focus". Farrell, qui soutient depuis longtemps l'appel demandant la révision du procès d'Abu-Jamal, a dit qu'il n'avait jamais eu connaissance de l'existence de cette lettre, bien qu'elle ait été signée par l'avocate Elizabeth Zitrin, membre du CA de DPF.
Parmi les autres signataires, on trouve: Thomas H. “Speedy” Rice de l'organisation "National Association of Criminal Defense Attorneys", Kritsin Houlé de "Texas Coalition to Abolish the Death Penalty" et Juan Matos de Juan de "Puerto Rican Bar Assn" (association du barreau portoricain)".
Bryan, un avocat qui milite depuis longtemps pour l'abolition de la peine de mort et qui a fait partie pendant dix ans du CA de "National Coalition to Abolish the Death Penalty" - dont trois ans en tant que président – déclare:

'" Au cours des années de lutte contre la peine de mort, je n'ai jamais entendu une seule personne ni aucune association engagée dans cette lutte demander que soit exclu qui que ce soit de la campagne pour l'abolition de la peine de mort. Tout le monde est traité à égalité. Faire des exceptions et dire qu'ils ne sont pas importants, c'est terrifiant. Où s'arrête-t-on? À ceux qui sont accusés d'avoir tué un policier? A ceux qui ont tué une vieille dame? A ceux qui ont tué un enfant? Où donc cela s'arrête-t-il? C'est scandaleux!

Heidi Beghosian, directeur de "National Lawyers Guild (NLG - comité d'avocats, NDT), une organisation depuis longtemps à la pointe de la lutte pour l'abolition de la peine de mort aux Etats-Unis, et qui n'avait pas été mise au courant que cette lettre serait transmise au IV° Congrès Mondial contre la Peine de Mort au nom du comité de pilotage US, en dépit du fait que la NLG participait à ce Congrès, a condamné sévèrement cette tentative secrète d'empêcher Abu-Jamal de parler lors de la conférence.

Le cas de Mumia Abu-Jamal est emblématique des failles inhérentes au système de la peine de mort", a-elle déclaré. "Qu'il soit exclu par les dirigeants du mouvement abolitionniste montre exactement les vices que présente ce système – un système assujetti aux caprices et aux préjugés personnels de la police, du procureur, du juge et du jury. Le puissant FOP, et le forcing qu'il exerce pour salir Abu-Jamal et ses partisans ne doit pas servir de baromètre dans les priorités stratégiques des dirigeants du mouvement abolitionniste. Les membres de ce mouvement doivent travailler ensemble et ne pas censurer davantage et exclure un condamné à mort.

Ce qui rend particulièrement scandaleuse la conduite hargneuse et manipulatrice des abolitionnistes US comme on le voit avec cette lettre confidentielle et leur menace cynique de se retirer du Congrès, c'est que l'arrestation, le procès et la procédure d'appel d'Abu-Jamal, comme le fait remarquer Beghosian, est le cas classique qui illustre la corruption, le sadisme et les abus dont font preuve la police et le ministère public.
Depuis le début, même avant son arrestation, l'affaire Jamal a été empoisonnée par la soif de vengeance de la police. Bien que touché au poumon et dans le foie par des balles tirées avec l'arme de service du policier Faulkner et risquant de mourir d'une hémorragie interne, qui remplissait de sang ses poumons, Abu-Jamal avait été abandonné agonisant sur le sol d'un fourgon de police pendant près d'une demi-heure avant d'être finalement emmené aux urgences d'un hôpital, où le personnel et au moins un des policiers sur place ont constaté qu'il avait été frappé à coups de pieds et à coups de poings par les policiers qui l'avaient déposé.
Au cours de la procédure de sélection des membres du jury, au début de son procès, le président du tribunal, Albert Sabo, qui en tant qu'adjoint du chef de la police du comté était membre du FOP avant d'être nommé juge, aurait dit, selon un de ses collègues et sa greffière, en sortant de la salle du tribunal pour entrer dans le vestiaire: "ouais, je vais les aider à faire griller ce nègre sur la chaise électrique".
Au cours des procédures d'appel tortueuses, les tribunaux de l'état de Philadelphie et ceux de l'état fédéral ont fait des entorses au règlement et refusé de faire bénéficier Abu-Jamal des jurisprudences qui étaient normalement favorables à d'autres appelants.
Thomas Ambro le juge de la cour d’appel des États-Unis pour le troisième circuit (United States Court of Appeals for the Third Circuit) a émis une vive protestation à la suite de décision de ses deux autres collègues de refuser d'avoir recours dans le cas d'Abu-Jamal à la jurisprudence Batson sur la discrimination raciale dont avait fait preuve le parquet au cours de la sélection du jury à son procès. Dissimulant à peine son indignation, le juge Ambro avait écrit que la cour s'était basée sur cette jurisprudence pour des cas similaires et qu'il ne voyait pas pourquoi elle refusait d'en faire bénéficier Abu-Jamal. Il avait ajouté: "Pourquoi nous choisissons cette affaire pour refuser cette possibilité, je l'ignore".
Abu-Jamal lui-même, interrogé au téléphone vendredi dernier dans sa cellule d'isolement du couloir de la mort de la prison supermax SCI-Greene en Pennsylvanie occidentale, a fustigé la tentative de l'empêcher de parler et de l'exclure du mouvement abolitionniste.

"Ils passent véritablement un pacte avec le diable". a-t-il dit, sur le fait que le mouvement pour l'abolition de la peine de mort cherchait à obtenir le soutien du FOP. "Mon idée, étant de Philadelphie, c'est qu'il y a eu des sommes d'argent versées, même si je n'ai pas de preuves", ajoutant: "cette action secrète est une menace pour tout le mouvement abolitionniste. Ils disent cela parce que l'opposition à l'abolition est si forte qu'il est inutile de se battre. Si vous pensez ça, pourquoi, alors, créer un mouvement contre la peine de mort?"

Abu-Jamal, dont la condamnation à la peine capitale avait été levée par un juge fédéral en 2001, seulement pour être renvoyée par la Cour Suprême devant la Cour d'Appel pour le Troisième Circuit, où elle pourrait être à nouveau prononcée, et qui reste, en majeure partie à cause des pressions du FOP de Pennsylvanie, détenu en cellule d'isolement dans le couloir de la mort, qualifie les signataires de la lettre de "co-conspirateurs" et dit qu'ils sont bien naïfs de croire qu'ils obtiendront le soutien du FOP s'ils le laissent tomber.

"Si ceux qui militaient pour l'abolition de l'esclavage avaient fait de même en 1860, et s'ils avaient dit: d'accord, libérons les esclaves, sauf ces arrogants dont la tête est mise à prix comme Harriet Tubman and Frederick Douglass, l'esclavage existerait encore aujourd'hui". Abu Jamal fait remarquer que le mouvement contre la peine de mort s'est, semble-il, fourvoyé, et ajoute qu'il faut l'élargir de façon à ce qu'il soit davantage le reflet de la population des couloirs de la mort du pays où pratiquement tous les condamnés sont pauvres et où 53% d'entre eux ne sont pas blancs.

Dave Lindorff est un journaliste de Philadelphie.

Note perso

Et donc, les partisans de l'abolition de la peine capitale sont contre "la peine de mort, SAUF pour …"
On marche sur la tête une fois de plus, quoi.

Mumia a plusieurs fois sauvé sa tête grâce à la mobilisation mondiale. Il a même été fait citoyen d'honneur de la ville de Paris. Si si! Par Delanoë himself, celui de Ben Gourion.

Pour agir

Mais tous ne soutiennent pas MAJ.

En 2000, Marc Cooper, journaliste dit "de gauche, " écrivait ceci (en anglais) dans The Nation.
En gros, il dit qu'il n'avait pas à être l'emblème du mouvement contre la peine de mort, ni que le slogan "Libérez Mumia" était justifié, parce qu'il n'était en aucune façon un prisonnier politique mais un prisonnier de droit commun.
S'il est d'accord pour que Mumia ait droit à un autre procès, il estime que celui-ci est probablement coupable. Cooper est un opposant convaincu de la peine de mort. Mais pas de l'incarcération à vie, à ce qu'on en déduit.
Gardez-moi de mes amis …
Et puis, sur les 14 commentateurs de l'article, 13 sont pour l'exécution de MAJ, et certains trouvent que ça n'a que trop traîné (ben, oui, près de trente ans à le laisser se prélasser dans le couloir de la mort, ça fait désordre).
C'est curieux comme des journalistes et des citoyens lambda sont capables de déclarer, malgré des preuves contestables, des témoignages contradictoires, des enquêtes bâclées, des pièces à conviction escamotées, qu'ils ont l'intime conviction de la culpabilité d'un accusé.
Ce sont les ascendants de ces gens-là qui lynchaient les Noirs aux US.

En marge de … :

Robert Meeropol et son frère ont été adoptés par Abel Meeropol, né d'une famille juive le 10 février 1903. Meeropol, membre du parti communiste américain, a enseigné pendant 27 ans au lycée Witt Clinton High School dans le Bronx, tout en continuant d'écrire des paroles de chansons, parmi lesquelles The House I Live In, un tube de Frank Sinatra.

C'est lui qui a écrit, sous le nom de Lewis Allan, "Strange Fruit (1939), un poème inspiré du lynchage de Thomas Shipp et Abram Smith, chanté par Billie Holiday (aka Ladyday).

Strange Fruit (1939)

Southern trees bear a strange fruit,
Blood on the leaves and blood at the root,
Black body swinging in the Southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
And the sudden smell of burning flesh!

Here is a fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for a tree to drop,
Here is a strange and bitter crop.

Ecouter Billie Holiday

Et puis, n'oublions pas Troy Davis pour lequel il reste un espoir, si la justice veut bien faire son travail …
Evidemment.

Edit: j'avais oublié de mettre la photo de MAJ. Ca va mieux comme ça ... ;-)