Chavez South of the Border
Chavez, dans South of the Border



L'empire des médias contre-attaque: revue de presse des critiques du documentaire South of the Border

Les grands médias attaquent avec virulence le nouveau documentaire d'Oliver Stone sur le virage à gauche de l'Amérique Latine et son indépendance croissante vis-à-vis de Washington.
Rien d'étonnant, dans la mesure où Stone accuse les médias traditionnels dans son nouveau film, South of the Border, de décrire de façon foncièrement partisane et déformée les chefs d'état de la Région – et tout particulièrement le président vénézuélien Hugo Chavez.
Dans une interview pour CBS sur son nouveau film, où il évoquait l'obsession des Etats-Unis pour l'empire, sur le fait qu'ils veuillent conserver à tout prix leur hégémonie sur le monde et sur la paranoïa qui accompagne cette obsession, Stone concluait: "Notre pays est malade".
Et, comme par hasard, tous les grands médias ont publié un tir groupé d'attaques contre le film, apportant ainsi de l'eau au moulin aux arguments de Stone dans le film sur l'idéologie et la désinformation qui polluent la façon dont les médias traitent de la région, tout en révélant les symptômes de cette "maladie" dont il parle, comme la paresse intellectuelle, le mensonge pathologique et l'aveuglement idéologique.
Un des exemples parmi les plus spectaculaires est offert par le Wall Street Journal (WSJ), où Ron Radosh lance une attaque virulente contre le film intitulée: "Bons Baisers à Chavez" (To Chávez, With Love).
Dans cet article, Radosh reproche à Stone de n'avoir pas évoqué les progrès économiques qui ont été réalisés au Chili sous la dictature sanglante d'Augusto Pinochet dans les années 1970 pour montrer ce qu'endure aujourd'hui la société vénézuélienne sous Chavez.
Pour Radosh et les rédacteurs en chef du WSJ, un régime sanguinaire qui aurait assassiné, torturé et/ou fait disparaître un réalisateur comme Stone est non seulement une réussite, mais devrait servir de modèle.
Ecœurant.
A l'autre bout du minuscule éventail politique représenté dans les médias US se trouve un billet de blog écrit par Martin Peretz , rédacteur en chef de The New Republic. Peretz, qui reprend le titre de l'article du WSJ, fait l'éloge de Rodosh, le qualifiant d'"historien courageux".
Dans une société saine, on accuserait Radosh d'être courageux d'avoir transgressé les principes de décence et de moralité en faisant publiquement l'apologie d'un régime assassin parce qu'on s'attendrait à ce que s'ensuive une condamnation générale. Mais ce n'est pas le cas ici, hélas.
Peretz poursuit en traitant de “tyrans” les présidents démocratiquement élus d'Amérique Latine interviewés dans le documentaire de Stone, et qualifie l'œuvre de Stone de complètement nulle, rien d'autre que des âneries idéologiques et de la paresse intellectuelle.
Mais comment pourrions-nous mettre en doute le jugement et l'intellect d'un professionnel du journalisme qui a passé 36 ans à New Republic, et dont l'esprit critique en matière de politique étrangère consiste, par exemple, à avoir signé une lettre émanant du "Project for the New American Century" (un "think tank" qui soutient l'expansion de l'empire US partout dans le monde, NDT) pour demander à l'ancien président Bush d'attaquer l'Irak et de renverser Saddam Hussein, lettre qui a été envoyée à Bush 9 jours après les attentats du 11 sept. ?
Village Voice s'est également lancé dans la mêlée avec l'article creux écrit par Karina Longworth, critique de cinéma. Longworth, qui, par le passé, avait eu l'honnêteté de reconnaître qu'elle ne connaissait pas grand chose au journalisme, montre qu'elle en sait encore moins sur la politique en Amérique Latine et sur les relations historiques de Washington avec cette région.
Ce qui dérangeait Longworth, c'est que Stone donne la parole aux dirigeants de ces "régimes" pour exposer leurs points de vue, ce qu'on ne voit guère dans les grands médias US (ce que reprochent, justement, Stone et le film). Et elle tourne ensuite en dérision l'idée que les Etats-Unis seraient, ne serait-ce qu'un tant soit peu, responsables du sous-développement économique et politique de la région. Les responsables de Village Voice répondraient mieux aux attentes de leur lectorat s'ils laissaient à Longworth la critique de films comme Macgruber, qui, contrairement à South of the Border, lui a énormément plu.
Tom Gregory, un démocrate autoproclamé qui contribue à un autre journal de "gauche", le Huffington Post, écrit: “Stone endosse le cynisme de quelqu'un qui recherche une pertinence du propos.”
Mais d'abord, c'est qui, ce Tom Gregory? Et de deux, alors qu'il accuse Stone de soumettre les spectateurs à du matraquage idéologique, c'est lui qui est coupable de faire de la propagande, comme quand il a accusé indûment Chavez d'antisémitisme, une accusation fondée sur un communiqué diffusé par le Simon Wiesenthal Center de Los Angeles qui avait déformé les propos de Chavez. Les médias ont, hélas, repris à leur compte ce mensonge parce que les journalistes et les rédacteurs en chef ont autre chose à faire que de vérifier l'authenticité des informations qu'ils publient, ou de rectifier éventuellement leurs erreurs pour informer correctement leur public.
De toute évidence, Gregory n'a rien à leur envier.
Comme vous vous en doutez, Forbes, le Washington Times, et le New York Post font partie des organes de presse qui se sont joints au cirque médiatique des critiques et de la désinformation.
Mais c'est le New York Times qui a été, semble-t-il, le plus indigné par le film de Stone, peut–être parce qu'il y est cité pour son éditorial qui saluait le bref coup d'état militaire contre Chávez en 2002.
Larry Rohter, dans son article intitulé: “Oliver Stone’s Latin America”, cherche à vérifier les informations factuelles données par Stone (pratique que le journal n'a hélas pas appliquée alors que l'administration Bush nous préparait à la guerre en Irak) pour bien informer le lecteur, et le spectateur éventuel.
Une des "affirmations problématiques" que conteste Rohter c'est quand Stone explique que le thème des "droits de l'homme", un problème en Amérique Latine depuis l'époque de Jimmy Carter, c'est le nouveau leitmotiv essentiellement destiné à faire tomber M. Chavez.
Et en effet, le thème des droits de l'homme c'est le nouveau leitmotiv (ou alibi de l'empire, si on veut) employé sélectivement par Washington et certains organes de presse tels que le New York Times pour dénigrer les pays considérés comme les ennemis de Washington. Les droits de l'homme servent actuellement d'excuse éventuelle pour justifier une intervention grâce à des doctrines telles que la résolution sur la "''responsabilité de protéger''" adoptée à l'ONU (sept. 2009, NDT). Mais pour que Rohter soit au courant, il faudrait qu'il lise d'autres publications que le New York Times.
Rohter choisit également d'attirer l'attention sur la polémique actuelle concernant la responsabilité de la mort de 19 personnes lors du coup d'état de 2002 au Venezuela soutenu par Washington. Il se fonde sur un film anti-Chavez pour contredire les affirmations de Stone, qui s'appuie, lui, sur un film favorable à Chávez intitulé The Revolution Will Not Be Televised.
Mais alors que Rohter ne se soucie que de cette polémique, il perd l'occasion (ou s'en fiche complètement) de se faire une idée plus globale de la façon dont son employeur avait traité l'information sur le putsch, l'absence de reportage sur le rôle qu'y avait joué l'Administration Bush, et sa persistance à dénigrer le président du Venezuela.
Je suppose que l'autocritique et la réflexion ne font pas partie de la déontologie de Rohter, de même qu'elles ne font pas partie de la politique en général des journalistes du "journal de référence".
Rohter qualifie ensuite le Président bolivien, Evo Morales, d'"acolyte de Chavez", terme insultant et impropre qui révèle son idéologie partisane, et tente ensuite de défendre le rôle de la compagnie Bechtel dans le projet du FMI de privatisation de l'eau, ce qui a eu pour résultat de faire monter les prix en flèche et a conduit à une révolte générale qui a fait fuir du pays la multinationale et les autres sociétés.
Finalement, Rohter cite paresseusement une critique de son collègue du Times, qui qualifiait le film de Stone d'"exaltation du socialisme latino-américain, provocatrice, même si elle est superficielle", et l'article d'"Entertainment Weekly" qui disait que le film était de "l'agit-prop teintée de rose".
Il manque manifestement les avis de ceux qui ont aimé le documentaire et le point de vue de Stone. Ce qui confirme ce que dit Stone depuis le début.
Une critique honnête du film de Stone serait la bienvenue. Il est sans doute peu probable que South of the Border servira, comme le dit Stone, d'"introduction populaire et efficace à une situation en Amérique du Sud que la plupart des US-américains et des Européens ignorent". Je l'espère. J'espère que ce film touchera un large public et intéressera les spectateurs au point de les inciter à aller consulter de la documentation sur l'histoire de l'Amérique Latine et sur la période actuelle. Mais les critiques citées ci-dessus ne font pratiquement rien d'autre que de révéler l'idéologie partisane qui domine les médias US et la paresse intellectuelle des journalistes de nos jours.
La démission des médias fait partie des raisons pour lesquelles l'Amérique est mal en point aujourd'hui.

Cyril Mychalejko est un des rédacteurs en chef du site UpsideDownWorld.org, magazine en ligne qui traite des lutes sociales et politiques en Amérique Latine.

La réponse de Stone aux attaques de Rohter (en anglais). Intéressant.

Note perso

Bon, je ne cache pas que je ne fais pas entièrement confiance à Stone pour réaliser un documentaire impartial. Son travail me semble, en général, trop émotionnel. Mais n'ayant pas vu le documentaire, je ne me prononcerai bien évidemment pas sur le résultat final.
Cependant, il a le mérite de dénoncer la propagande effrénée à laquelle se livrent les médias pour protéger l'empire et d'évoquer l'Amérique Latine sous un jour dont peu d'US-américains ont conscience. Si, ici, il est question de presse écrite, l'essentiel de la désinformation de la population provient du matraquage des émissions télévisées, où les suppôts du pouvoir sévissent avec tonitruance.
Apathie et Barbier, en France, pour ne citer qu'eux, sont particulièrement "modérés" à côté de certains présentateurs d'émissions populaires aux US.
Et quand on voit le psittacisme triomphant auquel se livre la majorité des Français sur ce qui se passe autour d'eux et dans le monde, on peut imaginer ce qu'il en est dans un pays où le matraquage à la gloire de l'empire imposé aux foules, et leur absence d'éducation politique, dure depuis des décennies.
Alors, même si ce documentaire est imparfait, espérons, comme le dit Mychalejko, qu'il servira de catalyseur à une réflexion plus approfondie sur la situation actuelle en Amérique latine.
Aux Etats-Unis et en France.
L'Amérique Latine a beaucoup à nous apprendre et cela a toujours été le cas, quoi qu'en pensent les donneurs de leçons occidentaux, bien calés dans la soie, qui regardent les révolutions défiler sous leurs yeux en disant: "Non, pas celle-là… non pas celle-là … Non plus … Suivante!".

Cuba_affiche_2.jpg

South of the Border

Bande annonce officielle

Ils en parlaient déjà ici

Sortie aux US: le 25 juin 2010

Je n'ai pas trouvé d'info pour la France (j'ai lu quelque part: juin 2011. A l'allure où ça change, le docu sera largement périmé d'ici là!).
Si c'est pas de la désinformation, ça aussi.