Pourquoi risquent-ils leur vie à travailler dans les tunnels?
Par emcee le mercredi 2 juin 2010, 13:16 - Moyen Orient - Lien permanent
Traduction du billet publié par Eva Bartlett le 31 mai 2010 dans Dissident Voice
Depuis le milieu de l'année 2007, Israël et l'Egypte, avec le concours de la communauté internationale, imposent un siège d'une cruauté incroyable à 1,5 millions d'êtres humains dans la Bande de Gaza. GISHA, l'association de défense des droits de l'homme israélienne, indique que les autorités israéliennes affirment que le but de ce siège est "non pas une question de sécurité, mais destinée à faire pression ou sanctionner le gouvernement du Hamas".
Les Nations Unies indiquent que "15 à 20% des médicaments essentiels sont régulièrement en rupture de stock et il manque des pièces détachées essentielles pour faire fonctionner le matériel médical,” précisant ensuite que 80% de ce qui entre à Gaza passe par les tunnels.
Le taux de chômage atteint près de 60% et 98% de l'industrie, parmi lesquelles les usines et les commerces, ont été décimés à cause du siège et de l'offensive israélienne contre Gaza.
Les 1000 tunnels et plus qui vont de l'Egypte à Gaza emploient plus de 20.000 personnes et permettent de faire entrer ce qui est interdit par Israël et la fermeture des frontières: de l'alimentation, du pétrole, des bouteilles de gaz, des voitures et des pièces détachées de véhicules, des médicaments, des appareils électriques, des vêtements et des chaussures, des matériaux de construction, du bétail, du matériel scolaire, des boissons gazeuses, du lait en poudre, des cigarettes et même des personnes. Depuis janvier 2008 seulement, l'ONU indique qu'au moins 135 Palestiniens ont trouvé la mort de façon diverse, par exemple, écrasés, électrocutés ou asphyxiés à la suite d'un effondrement, d'aspersion de gaz toxiques par les autorités égyptiennes, de bombardements israéliens, etc.
En août 2009, trois jeunes gens de la famille Lahham ont été tués alors qu'ils travaillaient dans un tunnel.
Majed Lahham, 27 ans, originaire de Deir al Balah, et ses cousins Jaber, 20 ans, et Saber, 22, de Khan Younis ont été tués et leur cousin Bahari Lahham, 23 ans, a perdu la vue quand l'armée égyptienne a aspergé de gaz toxique le tunnel où ils travaillaient, explique la famille de Majed.
"Il ne voulait pas aller travailler dans les tunnels ", raconte Mahmoud, un de ses cinq frères, "mais nous n'avions pas le choix. Il voulait construire un appartement à l'étage de notre maison, se marier et fonder une famille".
Avant le siège, Majed faisait des petits boulots. Finalement, le seul travail qu'il ait trouvé, c'était de creuser un tunnel. Majed travaillait tous les jours sauf le vendredi de 5h du soir à 3h du matin.
"Le siège oblige les gens à aller travailler dans les tunnels. Nous voulons vivre, donc nous construisons ces tunnels, pour faire rentrer de l'alimentation et d'autres marchandises. Il n'y a pas d'autre travail à part celui-là", explique Mahmoud.
"Il avait cessé de travailler dans les tunnels, mais des amis l'ont persuadé de revenir", dit le père de Majed, "le jour où il a été tué, je lui avais dit de prendre sa journée, c'était vendredi, il avait besoin de repos. Mais Majed m'a répondu qu'il fallait qu'il travaille".
Nassim, 25 ans, est diplômé en électronique et il avait ouvert sa propre boutique de vêtements avant l'offensive israélienne de 2008-2009 à Gaza.
En face de Barcelona Park dans le quartier de Tel el Howa de la ville de Gaza, le supermarché, le parc et d'autres magasins ont été détruits par les bombardements et les bulldozers israéliens.
Avant même qu'Israël ne lance son offensive de 23 jours contre Gaza, Nassim avait commencé à travailler dans un tunnel. "J'avais besoin de cet argent pour payer les factures jusqu'à ce que mon magasin commence à rapporter" dit-il.
Vivant avec son oncle, sa tante et leurs enfants et espérant se marier bientôt, Nassim est le seul qui ramène de l'argent dans la famille. "Il n'y a pas d'emplois, alors, j'ai décidé de travailler dans les tunnels.".
Pendant plus d'un an, Nassim a travaillé 24 heures d'affilée suivies de 12 heures de repos dans un tunnel de 1.200 mètres de long, et de 31 mètres de profondeur.
A 3h30 du matin, le 7 décembre 2009, les avions israéliens ont bombardé le tunnel, démolissant la partie du tunnel où travaillait Nassim. Un jeune homme de 23 ans était tué sur le coup et Nassim et deux autres avaient dû attendre que les secours parviennent à les dégager.
"Nous avons été coincés là-bas pendant 3 jours, parce qu'environ 70 mètres de tunnel s'étaient effondrés à la suite des bombardements". Les hommes avaient survécu grâce à l'eau sucrée qui avait été envoyée dans les tuyaux d'acier qui servent à l'aération de la plupart des tunnels. "'Si nous mourons, nous mourons' je me disais'. Je n'avais pas peur, j'étais juste épuisé".
Nassim et un autre ont souffert de diverses fractures à la suite de l'effondrement du tunnel. Le troisième survivant a perdu l'usage de ses deux jambes, broyées par le poids de la terre.
"Il fait toujours excessivement chaud dans les tunnels et la chaleur était devenue insupportable dans le nôtre parce qu'il était bouché aux deux extrémités", dit Nassim, "mais le pire, c'est quand je suis remonté à la surface et que j'ai été saisi par le froid hivernal, c'est là que j'ai réellement eu mal".
AB ne travaille plus depuis ces deux dernières années. Il est marié et a six enfants et il lui reste deux ans pour être diplômé en droit. "Je savais qu'il y avait des gens qui travaillaient dans les tunnels mais je n'avais jamais pensé que ce serait mon cas. Je pensais que c'était du travail pour les cinglés".
Le maigre revenu qu'AB tirait de la location d'un studio dans sa maison ne suffisait pas pour couvrir les dépenses de sa famille et pour payer les frais de scolarité qui s'élevaient à 500 dollars par trimestre.
"J'ai cherché un emploi de base, même comme chauffeur de taxi, mais je n'ai rien trouvé. Je me sentais isolé de ma famille et je voulais éviter de compter sur la générosité des autres parce que je ne pouvais pas leur rendre la politesse, comme cela se passe chez nous".
AB ne travaille plus depuis ces deux dernières années. Il est marié et a six enfants et il lui reste deux ans pour obtenir son diplôme de droit. "Je savais qu'il y avait des gens qui travaillaient dans les tunnels mais je n'avais jamais pensé que ce serait mon cas. Je pensais que c'était du travail pour les cinglés".
Le maigre revenu qu'AB tirait de la location d'un studio dans sa maison ne suffisait pas pour couvrir les dépenses de sa famille et pour payer les frais de scolarité qui s'élevaient à 500 dollars par trimestre.
"J'ai cherché un emploi simple, même comme chauffeur de taxi, mais je n'ai rien trouvé. Je me sentais isolé de ma famille et je voulais éviter de compter sur la générosité des autres parce que je ne pouvais pas leur rendre la politesse, comme cela se passe chez nous".
"Et finalement, j'ai accepté le travail que me proposait un ami qui travaillait dans les tunnels. Je savais que c'était dangereux, mais je n'avais pas le choix".
À midi, une après-midi de mars, A.B. se rendait à son premier et dernier jour de travail, descendu à 24 mètres de profondeur grâce à un harnais et une poulie dans un tunnel éclairé a giorno.
"Il y faisait très chaud et très humide. Avec la chaleur, l'odeur du bois en décomposition et de la sueur, c'était suffocant", raconte-t-il.
Son travail consistait simplement à réparer les murs du tunnel, et AB s'est retrouvé coincé quand le tunnel s'est brusquement effondré, ensevelissant quatre ouvriers, dont AB qui a mis deux semaines à se remettre.
"J'ai fait cela parce que j'en avais absolument besoin. Ma femme est enceinte de sept mois actuellement. Je ne pouvais pas rester là à me lamenter, il fallait que je trouve une solution pour gagner de l'argent".
Abu F travaille pour subvenir aux besoins des 12 membres de sa famille. Son père est au chômage et un de ses frères est à l'université. "Je n'ai pas peur pour ma vie. C'est à la volonté de Dieu", dit-il, mais je partirais s'il y avait d'autres emplois."
Raed, 20 ans, était étudiant, mais il a fini par abandonner la faculté parce qu'il ne pouvait pas payer les droits d'inscription et qu'il fallait qu'il contribue à subvenir aux besoins de sa famille.
Abu S, 40 ans, travaille pour subvenir aux besoins de ses 7 enfants, de sa femme, de sa mère et de son père. "J'ai travaillé dans le bâtiment pour 50 shekels par jour, ce qui est très peu. Mais il n'y a même plus ce genre d'emploi maintenant.
Mais il se fait du souci.
"En fait, tout le monde a peur. Mais nous avons besoin de ce travail, alors nous le faisons. Je veux que les gens qui vivent en dehors de Gaza comprennent notre situation, pourquoi nous prenons ce travail. Que feriez-vous si vous aviez une famille à nourrir et s'il n'y avait pas de travail?"
Abu M, 40 ans, possède un tunnel. Avant de posséder un tunnel, Abu M avait commencé en bas de l'échelle, à creuser des tunnels. "Les gens qui ont la sécurité de l'emploi et qui vivent bien ne risqueraient jamais leur vie et ne subiraient pas cet enfer. Mais ceux qui travaillent dans les tunnels en ont absolument besoin".
Quand les frontières étaient ouvertes et qu'il y avait du travail, il n'y avait pas besoin de tunnels. Mais avec le siège, nous avons dû y avoir recours, pour faire venir des vivres et tout ce qu'Israël nous interdit".
Raed, 20 ans, était étudiant, mais il a fini par abandonner la faculté parce qu'il ne pouvait pas payer les droits d'inscription et qu'il fallait qu'il contribue à subvenir aux besoins de sa famille.
En mai 2009, Ha’aretz a raconté que seuls entre 30 et 40 articles étaient autorisés à entrer à Gaza.
"Toutes les familles de Gaza ont besoin des tunnels" dit Abu M. "des couches, des médicaments, du papier des stylos, du benzène … tout le monde utilise des articles qui sont passés par les tunnels".
Les ouvriers gagnent 100 shekels par jour, moins de ce que nous touchions au début des tunnels, parce qu'actuellement, creuser un tunnel et y travailler, c'est très courant et nous savons comment nous y prendre".
Israël considère que les centaines de tunnels qui desservent la Bande de Gaza sont illégaux et a, avec l'aide de l'Egypte, des US et d'autres pays, tenté de les faire fermer.
L'an dernier, l'Egypte avait commencé à construire un mur souterrain fortifié censé barrer l'accès aux tunnels. Malgré l'acier utilisé, soi-disant à l'épreuve des bombes, les travailleurs palestiniens dans les tunnels ont réussi à transpercer le métal avec des chalumeaux et de la patience.
L'Egypte, toutefois, bénéficie de la présence des tunnels: financièrement, d'abord, en prélevant une commission sur les marchandises transportées à Gaza qui transitent par l'Egypte et, ensuite, moralement, en exonérant l'Egypte de sa part de complicité dans un siège qui perdure et qui interdit aux êtres humains de Gaza l'accès à pratiquement tout ce dont on a besoin au quotidien.
''Eva Bartlett est une militante canadienne des droits de l'homme et journaliste indépendante qui vit à Gaza. ''
Note perso
Pendant que les négationnistes patentés (occidentaux repus et fats qui n'ont qu'à prendre leur véhicule pour aller chercher leur bibine) tentent de transformer un acte de piraterie caractérisé - perpétré par des soldats aguerris dans les eaux internationales et condamné par les lois internationales – à l'encontre de militants pacifistes, parmi lesquels entre 9 et 19 personnes (Israël n'a, apparemment, pas encore réussi à les compter – pourtant, ils ne doivent plus beaucoup bouger) ont été assassinées, en acte d'auto-défense, rappelons ce qu'est la vie à Gaza sous blocus israélien.
Cela ne fera pas changer d'avis les précédents, certes, les idiots utiles qui se ridiculisent à force de nier l'évidence (chiffres et témoignages concordants à l'appui) et qui sont une insulte à l'intelligence des autres, mais cela peut apporter un éclairage à ceux qui, jusque là, s'étaient désintéressés de la question et qui ont trouvé, cette fois-ci, la ficelle un peu trop grosse.
D'autre part, je voudrais souligner la nullité crasse des élus français (censés être la voix du "peuple", si on parle de démocratie) qui ont, en son nom, déclaré (enfin, ceux qui ont dit quelque chose) qu'il s'agissait d'un "usage disproportionné de la force". C'est ce qui a dû être dit en France quand les nazis l'ont envahie, je suppose.
Et je voudrais rappeler la veulerie des pays occidentaux qui ont laissé, lors de l'AG de l'ONU, lundi dernier, les Etats-Unis proposer une déclaration non contraignante vis-à-vis d'Israël, en lieu et place d'une résolution, et ù il est stipulé qu’une "enquête "prompte, impartiale, crédible et transparente" doit être menée sur cette affaire par … Israël. On imagine sans peine l'impartialité.
Rappelons que les images qui ont été diffusées à ce jour ont été prises par l'armée israélienne, que les informations qui sont transmises actuellement sont celles que veulent bien donner les autorités israéliennes et que les militants pacifistes sont, eux, détenus par Israël et n'ont pas pu donner leur version des faits.
Mais de cela, on s'en tape, évidemment, puisque l'enquête va être menée par Israël.
Commentaires
Vidéo de l'attaque :
http://www.dailymotion.com/video/xd...
Il y a une erreur dans le texte : templace eaux territoriales pour eaux internationales.
Le futur d'Israël : http://www.dailymotion.com/video/x1...
Ah, merci, c'est fait. j'ai fait ça un peu à l'arrache et je n'ai pas eu le temps de tout vérifier.
ces témoignages sont précieux et ont le mérite d'incarner humainement physiquement ces palestiniens qui meurent à la chaine dans un décompte abstrait et impersonnel
Oui, les Palestiniens, comme les Irakiens, les Afghans et les autres n'ont pas de nom et pas de visage, sauf celui, hideux, que les médias leur donnent.
Ces témoignages sont poignants.
Merci pour tes traductions, ce n'est pas dans la presse traditionnelle que l'on peut les lire!
Et bravo pour la note perso, total accord!
Merci Céleste. Argh! la "presse traditionnelle"! J'étais en train de lire justement quelques CR sur le traitement médiatique de l'attaque de la flottille: pitoyable. Comme d'hab.
Je trouve aussi intéressant dans ces textes ce qu'ils ne disent pas, mais dont on perçoit qu'ils décrivent le haut d'un iceberg, en ce qui concerne la structure économique "concrète" d'un tunnel, dont le modèle n'est à l'évidence pas celui d'un volontariat idéologique que d'aucun se plait à penser uniquement sous l'angle fanatisé. Plus classiquement et malgré l'extrême tension du contexte, il est ici suggéré des rapports de patrons/employés, d'offres et de demandes, de produits, de réseaux de distribution, d'intermédiaires, de sociétés de services... l'ordinaire d'une économie de marché, en somme.
On comprend donc ce que peu avoir d'énervant une telle démonstration de capacités organisationnelles pour les apologues du terrorisme d'état.
@ Patrick: que ces choses-là sont bien dites.
Oui, les Palestiniens montrent une fois de plus leur détermination à ne pas se laisser engloutir par la machine de guerre programmée par Israël avec la complicité active ou passive de la "communauté internationale".
Ce que ne dit pas l'article de façon explicite, c'est que la population est tributaire du marché noir - qui profite à quelques-uns et saigne les autres aux quatre veines.
Rien ne se perd pour les prédateurs.
@très bientôt
N'étant pas journaliste à la question:"Pourquoi risquent-ils leur vie à travailler dans les tunnels?"j'aurai juste répondu pour bouffer à leur faim chaque jour.
On y va surement pour se suicider!
Mais avec tous les témoignages c'est bien mieux!
salut, Jean-Claude,
Oui, c'est un peu ça: des travailleurs en sursis pour aller chercher leur pitance pour ne pas mourir de faim ou des médicaments pour ne pas mourir de maladie.