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''Photo Julie Rebouillat''

Traduction du billet

Le 22 septembre 2009, des centaines de CRS ont opéré un raid sur la "jungle" de Calais, un camp de tentes de fortune installé non loin du port et qui abritait plus de 800 immigrés afghans, irakiens et iraniens désireux d'aller chercher du travail au RU et d'y demander l'asile politique.
Les habitants de la "Jungle" se servaient du camp comme base portuaire d'où ils comptaient embarquer pour effectuer les 30 derniers kms sur les 5000 kms de leur périple de 3 à 6 mois à destination de l'Angleterre. La plupart, si ce n'est tous, des migrants anglophones fuyaient la violence en Afghanistan et en Irak et voulaient aller se faire embaucher pour des emplois peu qualifiés dans la patrie de l'ancien colonisateur de leur pays. Beaucoup d'entre eux avaient coopéré avec les forces britanniques et américaines lors de leurs expéditions militaires contre Saddam et contre les Taliban et subissaient les conséquences de leur collaboration avec les forces occidentales.
La compagnie responsable de cette mission contre la Jungle, les tristement célèbres CRS, avait été envoyée en Algérie pour rétablir l'ordre colonial après la Seconde Guerre mondiale. De retour dans la métropole, ils avaient été chargés de réprimer les mouvements d'opposition.
A Calais, ils ont utilisé des gaz lacrymogènes, des chiens, commettant des brutalités considérables pour réprimer à la fois les migrants incriminés et les militants venus les défendre. Ils ont rasé la ville de toile et arrêté 278 personnes, dont plus de 150 mineurs, au cours d'une mission destinée à, selon les termes d'un haut responsable britannique, "non seulement protéger la frontière commune entre la France et la Grande-Bretagne, mais plus généralement, les frontières de l'Europe".
Un an plus tôt, le 12 mai 2008, un convoi de camions noirs conduisait plus de 900 policiers armés jusqu'aux dents sur les petites routes du sud de l'Iowa à destination de Postville, sur le site d'Agriprocessors, le plus gros producteur de viande casher aux Etats-Unis. Ces policiers étaient des agents de la police douanière fédérale, l'US Immigration and Customs Enforcement (l'ICE), une compagnie créée par l'administration Bush pour "protéger l'Amérique” en la débarrassant de "ceux qui constituent une menace pour nos frontières nationales".
La mission de Postville: mettre massivement en détention les travailleurs immigrés originaires d'Amérique latine pour "usurpation d'identité aggravée", un crime, selon la loi sur le renforcement des peines en cas d'usurpation d'identité promulguée en 2004. L'ICE avait prévu d'arrêter près de 700 travailleurs ce jour-là, un quart de la population de la petite ville. Sur les 390 ouvriers qui ont été trouvés et arrêtés sur place, 383 étaient latino-américains.
Recrutés directement par Agriprocessors, ces travailleurs avaient effectué plus de 2500 kms depuis le Guatemala, leur pays l'origine, pour tuer les bêtes et découper la viande dans des conditions épouvantables sur la chaîne de production de l'usine, et cela pour un salaire de misère. Avant ce raid, ces ouvriers et leurs familles avaient transformé Postville en une des petites villes du cœur des Etats-Unis les plus prospères. Ils s'étaient installés avec leurs familles. Ils avaient noué des relations et des alliances avec les habitants du cru, et avec eux, avaient transformé la physionomie de Postville sur le plan culturel et politique. Ils offraient la possibilité de relations amicales et de styles de vie nouveaux, locaux et transnationaux.
Les raids ont détruit tout cela. Pour en comprendre la raison, pour comprendre les impératifs qui animent les nouvelles mesures de contrôles frontaliers, pour comprendre la proposition de loi du sénat de l'Arizona, il faut se pencher sur le contexte social et historique qui a favorisé l'émergence de cette nouvelle police coloniale.
Les demandes croissantes de travailleurs à bas salaires et les schémas qui correspondent en matière de migration et d'installation ont imposé aux gouvernements occidentaux de prendre des mesures intraitables de contrôles aux frontières.
Les gardiens de l'état-nation occidental expliquent ces mesures en termes de sécurité nationale et de prospérité: "comment pouvons-nous protéger notre peuple de la venue d'étrangers non-occidentaux potentiellement dangereux quand la prospérité économique relative et la suprématie mondiale de l'occident reposent sur l'emploi lucratif de travailleurs étrangers?".
Cette question devient gênante pour l'occident quand il s'agit d'immigrés qui fuient la violence et la pauvreté engendrées par les politiques étrangères des gouvernements occidentaux et par les structures néolibérales de commerce et de "développement".
Cela devient humiliant quand les gouvernements occidentaux et les groupes privés recrutent activement des travailleurs étrangers qui, alors, s'intègrent dans la vie locale, apprennent la langue du pays, créent des liens durables avec les habitants, se débrouillent mieux que les travailleurs et patrons locaux, et transforment l'environnement culturel et politique, créant des groupes sociaux intra- et trans-nationaux qui, sans l'ingérence de l'Etat, pourraient perdurer et prospérer.
Cette question conduit les gouvernements à réagir violemment quand les travailleurs immigrés s'avèrent être des acteurs de la politique capables de verbaliser les exigences politiques et de se dresser contre la souveraineté exclusive des populations occidentales.
Ces problèmes soulèvent une série de questions plus cruciales et plus dérangeantes qui, bien que tacites, n'en inspirent pas moins la politique récente de protection des frontières des états occidentaux. Ces questions proviennent des peurs, celles générées non pas seulement par l'évolution de la démographie en Europe et dans la "vraie Amérique", mais également par les privilèges précaires dont jouit la population active "de souche européenne" et euro-américaine.
Débarrassée de l'hypocrite pseudo-légitimité, la question de la protection des frontières concerne la sécurité économique d'une identité ethno-raciale.
En tant que gardiens de l'identité et de la suprématie des Européens, les états occidentaux doivent se poser la question suivante: "comment l'occident peut-il intégrer les étrangers dans l'économie nationale, en tant que travailleurs apolitiques et dociles, sans mettre en danger les privilèges de sa population active "de souche"? En d'autres termes, comment l'occident peut-il continuer à se développer et à prospérer sans mettre en péril les exclusions raciales sur lesquelles est basée la citoyenneté occidentale?
La section 287 de la loi sur l'Immigration et la nationalité ainsi que la loi sur le renforcement des peines en cas d'usurpation d'identité (Immigration and Nationality Act/ Identity Theft Penalty Enhancement Act) font partie des réponses sournoises des états-nations à cette question. Avec le projet de loi 1070 du sénat de l'Arizona, les objectifs de l'état sont plus clairs. Ce projet de loi indique que si vous avez une tête d'étranger, vous êtes suspect. Et vous devez avoir peur, vous taire et accepter votre statut d'étranger.
Ce système juridique remonte aux débuts de l'expansion impériale et de l'autorité coloniale, où les différences raciales pouvaient encore être mentionnées dans la juridiction pour justifier "l'inclusion par l'exploitation" de populations prétendument inférieures. Aujourd'hui, cependant, des états-nations occidentaux qui se proclament post-raciaux et postcoloniaux doivent faire passer les exclusions raciales pour des opérations de maintien de l'ordre public daltoniennes (colorblind). La langue et les objectifs officiels ont peut-être changé, mais les effets sont les mêmes.
Comme cela a été fait au cours des années qui ont conduit aux totalitarismes fasciste et communiste, les gouvernements occidentaux ont cherché à répondre aux questions liées à la transgression des identités ethno-nationales en délégant l'autorité souveraine à la police au titre de force de défense nationale.
Les lois et les décrets qui permettent aux services douaniers d'arrêter ceux qu'ils soupçonnent de vouloir franchir la frontière servent à préserver de l'arène politique les gardiens professionnels des contrôles frontaliers. En coordonnant les mesures de maintien de l'ordre public au niveau national et international, les nouveaux systèmes de contrôle des frontières ont entraîné la création de réseaux monstrueux d'agences de maintien de l'ordre relativement autonomes chargées de la protection et de la purification des populations occidentales.
Peut-être plus inquiétant encore, les nouveaux dispositifs juridiques délèguent de fait le maintien de l'ordre non seulement à la police locale, mais également à la population toute entière. En encourageant la police locale et les commerces locaux à collaborer avec les habitants du coin ainsi qu'avec les organismes nationaux qui s'occupent du contrôle de l'immigration, ces mesures dressent les citoyens d'un pays contre leurs voisins qui n'ont pas de papiers en règle. A Tucson comme à Calais, les citoyens sont maintenant incités à participer à la surveillance du territoire en dénonçant des personnes soupçonnées d'être sans papiers.
Ceux qui luttent pour protéger les immigrés sans papiers de mesures intraitables risquent des poursuites pénales destinées à punir ceux qui cachent, aident ou encouragent des étrangers incriminés.
La surveillance raciale redevient une fois de plus un devoir de citoyen, et les contrôles frontaliers une pratique quotidienne.
A Calais, les CRS patrouillent les rues de la ville comme des vautours à l'affût de visages basanés. Les détenteurs de passeports européens applaudissent ou ferment les yeux quand la police arrête des enfants qui se rendent à des centres de distribution alimentaire ou des hommes qui se rendent dans des endroits chaleureux ou des abris de fortune dévastés; mais même les Européens qui ont des papiers d'identité en règle doivent se méfier.
Les CRS peuvent vous arrêter quand vous allez faire vos courses au supermarché, si vous avez ce qu'ils pensent être une tête d'immigré. Ils vous demanderont vos papiers et vous avez intérêt à les avoir sur vous en toute circonstance, sinon … ils vous arrêteront, rédigeront des rapports, vous mettront en garde à vue, vous libèreront et vous arrêteront à nouveau.
Dans certains cas, ils renvoient un contrevenant dans le pays par lequel il est entré en Europe, où ses empreintes digitales ont été archivées et où il a été enregistré dans la base de données de l'Union européenne. Naguère agents de l'impérialisme français, les CRS sont devenus aujourd'hui des agents de l'Europe forteresse. Leur champ d'action s'étend à l'ensemble de l'Europe.
Les services d'immigration US, l'ICE, sillonnent Postville, Tucson, Worthington, New York, LA et Phoenix. Ils hantent les petites et les grandes villes de toute l'Amérique, produisant les mêmes effets glaçants. Ils hantent le territoire comme les forces occultes d'un dictateur à la veille d'une purge féroce. Nul ne sait où et quand ils vont frapper à nouveau ou quelles vies, quelles familles, quelles localités, ils vont détruire. Et ils n'agissent pas seuls. Ils embrigadent vos élus et vos agents municipaux. Ils embrigadent les grandes compagnies privées et les petits commerces, tous devant participer actuellement à leurs nouveaux programmes de surveillance électronique.
Ils embrigadent le département de l'Agriculture et le département de la justice de chaque état. Ils nous embrigadent tous. Et c'est grâce à des lois comme la 287g, aux programmes de "partenariat" d"'îlotage", aux décrets qui exigent le respect de ces programmes, et à la loi sur le renforcement des peines en cas d'usurpation d'identité, qu'agissent les services d'immigration. Ils agissent indépendamment du "peuple" mais toujours en son mon, au nom de "Nous, le peuple" (we the people), au nom de la population euro-américaine, au nom de la souche européenne. Ils agissent au titre d'état policier au nom de l'occident.
Et si on en juge par l'empressement des élus et des citoyens à suivre l'exemple de l'Arizona, l'intimidation perdurera.
Nous, le peuple euro-américain? Nous, la police du peuple?
L'état policier colonial s'est épanoui en France et il est tapi derrière le projet de loi 1070 de l'Arizona.
Méfiez-vous, Américains, de cet état policier naissant. Méfiez-vous-en, car nous risquons fort de tous récolter ce que sèment actuellement Calais et l'Arizona.

Mark N. Hoffman est directeur de thèse à l'Université du Minnesota. Il a écrit de nombreux articles sur la dimension coloniale de la gestion de l'immigration et les contrôles frontaliers en Europe et aux US.

Infos annexes:

Manifestation en Arizona contre la loi sur l'immigration 26.04.2010

Des milliers de personnes ont défilé pacifiquement le 25 avril à Phoenix, la capitale de l'Arizona, pour dénoncer la loi très controversée sur l'immigration promulguée la semaine dernière par la gouverneure de cet Etat frontalier du Mexique. Pour beaucoup d'opposants, cette nouvelle norme légalise de fait le délit de faciès. Le président du Mexique Felipe Calderón a officiellement condamné cette loi, tout comme le Salvador, le Honduras et le Guatemala, qui estiment que ce texte "persécute" les immigrés.

Et puis, voici un très bon compte-rendu sur la loi en Arizona et sur les immigrés aux US:
Malgré la poussée de racisme en Arizona Les États-Unis restent demandeurs de main-d’œuvre étrangère

et puis, autre article (en anglais):
If Only the Problem Were Just Arizona's Bigoted Immigration Law, But It's Bigger and Darker Than That
rizona's anti-immigrant hysteria is another symptom of a political virus that can’t be quarantined and whose cure is as yet unknown.
(Si seulement le problème n'était que la loi raciste sur l'immigration de l'Arizona, mais c'est bien plus important et bien plus sinistre que ça
L'hystérie contre les immigrés est un symptôme de plus d'un virus politique qui ne peut pas être mis en quarantaine et dont il n'y a pas de traitement connu à ce jour).

Notes perso:

Je ne suis pas entièrement d'accord avec l'auteur quand il dit que les services d'immigration agissent de leur propre initiative: ils agissent bel et bien sur ordre des Etats européens, qui, eux, prennent les ordres à Bruxelles, avec tout ce que cela comporte de moyens de pression occultes, et aux US, qui exigent de l'Europe toujours plus de contrôles et de fichages et qui cherchent à imposer aux pays européens qu'ils leur remettent la base de données concernant leurs ressortissants – ce que certains ont fait.
Evidemment, cette délégation de l'application de lois injustes à des organes de maintien de l'ordre ne peuvent qu'entraîner des dérives et des initiatives personnelles - qui seront couvertes en haut lieu.
Pas d'accord non plus pour dire que c'est la France qui a montré le chemin pour créer un état policier aux US: ils l'ont trouvé tout seuls et ce n'est pas récent. Ça empire, c'est tout.
Ce qui n'exonère en rien la France, bien entendu.
Ce que je trouve, en revanche, intéressant, c'est que l'auteur, pour qui la France n'aurait pu être qu'un lointain petit pays obscur, ait conscience de ce qui s'y passe et le compare à l'Arizona. Il n'a pas tort, les situations sont proches: La France réprime les migrants à Calais pour leur barrer l'entrée en GB et l'Arizona, qui est également un important point de passage de la frontière US depuis l'Amérique Latine.
Alors, la France vue comme chef de file des états policiers depuis les Etats-Unis?
C'est qu'on ne doit pas en être loin, non?

En revanche, je suis complètement d'accord avec ceci: "peut-être plus inquiétant encore, les nouveaux dispositifs juridiques délèguent de fait le maintien de l'ordre non seulement à la police locale, mais également à la population toute entière".
Exact: quand les lois sont sectaires, ce sont les citoyens ordinaires qui se chargent de faire des rappels à la loi, de les faire appliquer, voire de dénoncer aux autorités ceux qui ne les "respectent" pas ou qu'ils soupçonnent de ne pas le faire.
Quant à la loi en Arizona, une fois qu'elle sera mise en application, que va-t-il se passer? Les immigrés vont se déplacer massivement dans d'autres endroits et que croyez vous qu'il arrivera? Ces lieux d'accueil décréteront que, non, ce n'est plus possible d'accueillir autant d'immigrés, il faut une loi! VITE!
Et voilà.

Tiens, au fait, j'y pense, on se demande pourquoi ils subissent un tel traitement, ces malheureux Latinos.
Que je sache, ce sont de bons chrétiens, ils ne portent pas de foulards, ni de tenues "agressives" à nos yeux exercés à la beauté et à l'esthétique, n'égorgent pas les moutons dans les baignoires, mangent du porc, boivent de l'alcool, vont à l'église, ne réclament pas de menus spéciaux, ni de créneaux horaires pour la piscine, n'exigent pas la construction de lieux de culte et de minarets, ne sont pas polygames, et ils ne sont même pas noirs, juste un peu plus basanés que les autres.
Et on ne peut même pas les traiter de terroristes.
Ils devraient, donc, être "assimilables", non?

Va-t-en savoir! Ca doit être la tortilla ou le chili con carne qui passe pas.