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(Si les hommes pouvaient faire des enfants, l'avortement serait devenu un sacrement)

Le gouverneur de l'Utah signe une loi controversée destinée à inculper de meurtre les femmes dont la grossesse a été interrompue.

Les détracteurs de cette loi craignent qu'elle n'ouvre la boîte de Pandore des effets pervers.
Lundi matin, la proposition de loi controversée, destinée à inculper de meurtre les femmes et les adolescentes enceintes qui auraient "provoqué une interruption de grossesse" par des actes "délibérés et conscients", a été signée par le gouverneur Gary Herbert.
Contrairement à ce qui a été dit dans les médias la semaine dernière, le projet de loi intitulé "Amendements sur les homicides volontaires et l'avortement" (Criminal Homicide and Abortion Amendments, appelée également HB12), qui visait les fausses couches provoquées par des actes "irresponsables" n'a jamais été retiré par celui qui l'a proposé, le député républicain Carl Wimmer (qui prépare une "législation modèle" pour d'autres états). Quand le gouverneur s'était inquiété "des éventuels effets pervers" d'une telle loi telle qu'elle était rédigée, Wimmer avait rapidement proposé une nouvelle version, intitulée "Criminal Homicide and Abortion Revisions" (HB462), où le mot "irresponsable" avait été supprimé. Et le gouverneur Herbert a signé cette nouvelle mouture du texte, opposant son veto au précédent.
Dans une lettre adressée aux présidents des chambres du congrès de l'Utah lundi dernier, le gouverneur écrivait: "Je suis reconnaissant au député Wimmer d'avoir bien voulu réfléchir sur les éventuels effets pervers que pouvait entraîner la formulation "attitude irresponsable" dans le projet de loi HB12. Le texte HB 462 est plus cohérent avec le véritable objectif de cette loi et concerne les cas où une interruption de grossesse volontaire n'a pas été pratiquée avec l'accord d'un médecin".
Toutefois, les associations féministes et de défense des droits des êtres humains disent que la nouvelle version de cette proposition de loi qui vient d'être ratifiée est tout aussi perverse.
"Il s'agit encore d'une loi qui vise à criminaliser les femmes", nous explique Marina Lowe, conseillère juridique de l'ACLU (Union américaine pour les libertés civiles - en anglais American Civil Liberties Union couramment abrégé en ACLU) de l'Utah. "La formulation est encore problématique".
Le projet de loi initial, qui avait été adopté au sénat et à la chambre des représentants il y a quelques semaines, avait été accueilli par un tollé et avait même retenu l'attention internationale. Mais des organisations comme l'ACLU et le Planning familial soulignent que la plupart des réactions dans les médias oublient de considérer la question dans son ensemble.
Tout le monde ne s'intéresse qu'au projet de loi, personne ne dit ce qui a, au départ, motivé cette législation", explique Melissa Bird, directrice exécutive du Planning de l'Utah. "Je me réjouis que les médias aient parlé de cette affaire, mais il faut commencer par le commencement".
Commencer par le commencement signifie revenir sur le cas d'une adolescente de 17 ans de Vernal, Utah, qui, en mai dernier, alors qu'elle était enceinte de 7 mois, avait donné 150 dollars à Aaron Harrison, 21 ans, pour qu'il la batte après que son petit ami lui avait annoncé qu'il la quitterait si elle ne se faisait pas avorter.
D'après le Salt Lake Tribune, Harrison avait emmené la jeune fille dans le sous-sol de la maison de ses parents et l'avait violemment agressée, lui donnant des coups de pieds et lui laissant des bleus sur le ventre et une morsure au cou. Le bébé qui a survécu à cette agression, est né en août et a, depuis, été adopté.
Harrison, qui risquait 15 ans de prison, avait plaidé coupable de tentative de meurtre sans préméditation mais n'était condamné qu'à une peine de 5 ans de prison quand le juge de district A. Lynn Payne avait estimé que son cas relevait de la loi anti-avortement de l'Utah, disant, selon le journal La Tribune, qu'un chef d'accusation de "tentative d'assassinat sur un enfant à naître" était plus conforme aux faits reprochés.
En juin, l'adolescente de 17 ans, dont le nom n'a pas été divulgué parce qu'elle était mineure, reconnaissait le chef d'accusation d'homicide volontaire pour avoir commandité un meurtre.
Larry Steele, le juge du tribunal pour enfants, la faisait placer dans un centre de détention pour mineures jusqu'à l'âge de 21 ans. Mais elle était libérée en octobre, le juge ayant déclaré que, selon la législation de l'Utah, "une femme qui demande à quelqu'un d'interrompre sa grossesse ne peut pas être poursuivie ".
C'est là que le député Wimmer entre en scène.
"Ce juge dépasse les bornes", a-t-il déclaré après la sentence, "Il ne peut pas croire que les élus au congrès de l'Utah aient laissé un tel vide juridique. Je vous garantis qu'il va être comblé dès la prochaine session parlementaire".
Et c'est ainsi que Wimmer présentait sa proposition de loi sur les "amendements concernant l'homicide volontaire et l'avortement" le 14 décembre et sa nouvelle mouture le 4 mars. Ces deux projets de loi étaient adoptés au congrès à une large majorité, respectivement le 24 février et le 5 mars, sans qu'ils aient fait l'objet de beaucoup de débats.
Le sénateur démocrate Ben McAdams, qui faisait partie des quelque 29 sénateurs qui avaient voté contre les deux projets de loi (3 femmes du parti démocrate avaient voté pour les deux), déclare que la loi révisée constitue un précédent dangereux qui ouvrirait le boite de Pandore des effets pervers pour lesquels il sera difficile de revenir en arrière. "Même le terme 'sciemment' aura des effets pervers", dit-il.
Melissa Bird du Planning Familial dit que les mêmes points qui avaient tant inquiété les détracteurs du premier projet de loi subsistent dans la version revue et corrigée qui vient d'être ratifiée.

"Que fait-on des femmes qui sont maltraitées par leur conjoint?", dit elle. "Que fait-on si une femme menace de quitter le conjoint violent, tombe dans les escaliers et perd le bébé? Que fait-on si le conjoint violent provoque une fausse couche en battant sa femme? Pourrait-il la dénoncer à la police? Et qui le procureur croira-t-il? Que fait-on si une toxicomane qui essaye de se désintoxiquer perd son bébé? Sera-t-elle accusée de meurtre?

Wimmer prétend que ces femmes ne seraient pas poursuivies parce qu'elles n'auraient pas cherché sciemment à interrompre leur grossesse. Mais Bird réplique qu'il ne s'agit pas de cela seulement. "Même si le procureur n'engage pas de poursuites, à cause de cette loi, cette femme aura quand même été signalée à la police au départ. Ce que nous faisons, c'est pousser ces femmes à vivre dans la clandestinité et les empêcher de bénéficier des soins médicaux et des visites prénatales".
Et concrètement, si la loi de Wimmer avait été en vigueur au printemps dernier, et si le fœtus n'avait pas survécu, la jeune fille risquait entre 15 ans de prison et la perpétuité. Wimmer dit que cela ne lui pose pas de problème car il estime que l'adolescente doit accepter de subir les "conséquences de ses actes barbares".
> "Il est assez rare qu'un élu déclare publiquement être favorable à l'incarcération d'adolescentes qui ont recours à une interruption de grossesse, même si c'est là où ils veulent en arriver à tout prix", explique un médecin quadragénaire qui pratique des avortements, et qui a demandé à conserver l'anonymat. "Ca va très loin. Souvenez-vous de ce que je dis: s'ils gagnent là, ils essayeront ensuite de faire interdire l'avortement dans tout l'état. Il faut que les gens se mobilisent.

Personne ne veut soutenir l'avortement

Wimmer, qui est un chrétien traditionaliste ne cherche pas à cacher son programme anti-avortement. Sur son site Internet, en tant que président du Conseil d'Action Familiale de l'Utah, il écrit: "nous cherchons continuellement à faire adopter des lois contre l'avortement pour faire restreindre la loi fédérale sur l'avortement, les avortements doivent être limités à des cas extrêmes uniquement".
En entendant parler du projet de Wimmer de faire incarcérer les femmes et les adolescentes pour des interruptions de grossesses "irresponsables", Bird a appelé son bureau.

"Je lui ai demandé de ne pas faire ça avant que nous ayons eu une discussion à ce propos", dit-elle, "mais ni les élus ni les médias locaux, n'avaient vraiment envie de savoir comment cette adolescente s'était retrouvée dans cette situation. J'ai essayé d'expliquer, mais ils n'ont rien voulu entendre".
"Oui, c'est mortifiant", poursuit Bird, "mais faut-il qu'une loi comme celle-ci soit votée si on n'a même pas envie de savoir les circonstances dans lesquelles elle a été amenée à faire cela? Ce qu'on sait, c'est qu'elle vivait dans la pauvreté. Nous savons qu'elle est originaire d'une zone rurale très isolée et qu'elle n'avait accès ni à l'éducation sexuelle ni à des services de médecine reproductive.

Pour les militants et les défenseurs du planning, c'est le cœur du problème.

"Même s'il n'y avait pas cette loi, je ne dirais pas que mettre des femmes en prison pour s'être fait avorter n'est pas du domaine du possible", dit Marina Lowe de l'ACLU. "Le problème avant tout, c'est de savoir si les jeunes ont accès à l'information et aux services adéquats, surtout ceux qui vivent dans des coins perdus".

Le Planning a fermé sa clinique à Vernal il y a dix ans. Il y a trois cliniques qui pratiquent l'avortement dans l'Utah, toutes situées à Salt Lake City, à 3 h et demie de route de Vernal.
D'après le Guttmacher Institute qui milite pour les services de santé reproductive aux Etats-Unis, il n'y a aucun centre qui pratique des IVG dans 93% des comtés de l'Utah. "C'est un problème national", dit le docteur William Adams, 74 ans, médecin qui pratique les IVG et directeur de la Mountain View Clinic à Salt Lake City. "Je suis devenu gynécologue-obstétricien en 1973, l'année où l'avortement a été légalisé. Depuis lors, c'est allé de pire en pire".
"Je vois des femmes qui viennent du sud-est de l'Idaho, de l'ouest du Wyoming et même, parfois, de l'est du Nevada", dit Adams, "il n'y a pas de centres là-bas.
Le docteur Adams dit que la loi de l'Utah est sévère mais pas surprenante.

"Rien ne me surprend plus désormais, dit-il. "Ce qui me désole, c'est que personne ici ne veut défendre l'IVG, même pas les femmes qui se font avorter. Et nous n'enseignons même pas à nos enfants comment se protéger pour ne pas contracter des MST ou pour qu'une fille ne se retrouve pas enceinte ".

La Chlamydia plus fréquente que la varicelle en Utah

Comble de l'ironie, à peine trois jours après que les deux chambres du congrès de l'Utah eurent massivement adopté la proposition de loi de Wimmer, le sénat refusait catégoriquement d'examiner une proposition de loi qui aurait permis aux professeurs de donner des cours d'éducation sexuelle aux enfants qui avaient l'accord parental.
D'après Bird, la loi actuelle dans l'Utah stipule que les enseignants ne peuvent pas conseiller et encourager l'utilisation de contraceptifs.
"Si vous évoquez la chlamydia , vous avez juste le droit de dire: "voici un préservatif et voici la chlamydia". Cette loi aurait autorisé les professeurs à dire: "si vous avez des rapports sexuels, vous pouvez utiliser un préservatif pour ne pas contracter la chlamydia. La méthode la plus sûre, c'est l'abstinence, mais si vous n'êtes pas abstinent, utilisez un préservatif".
Tous les jours dans l'Utah, 12 adolescentes entre 15 et 19 ans se retrouvent enceintes. Selon le département de la santé, la chlamydia est la maladie contagieuse la plus répandue dans l'état. En 2007, on avait recensé 5721 nouveaux cas; 3.748 de ces cas (66%) avaient été diagnostiqués chez des personnes entre 15 et 24 ans. Dans l'Utah, il y a plus de risques d'attraper la chlamydia que la varicelle ou la grippe.
"Des gamines contractent la chlamydia et n'en entendent peut-être jamais parler avant le moment où elles apprennent qu'elles sont stériles", dit Emma Waitzman, une élève de terminale de 18 ans du lycée West High School à Salt Lake City. "C'est immoral".
L'an dernier, Waitzman a milité pour que soient inscrits au programme des écoles de l'état des cours d'éducation sexuelle en sensibilisant les élèves, en rencontrant les conservateurs, en créant un groupe de soutien sur Facebook, en assistant aux sessions du congrès et allant au devant des législateurs. Elle leur a raconté que des jeunes filles avaient changé d'école à cause de grossesses non désirées. Une jeune fille de sa connaissance souffrait de gonorrhée contractée par voie buccale.
"Nous avons expliqué tout cela aux législateurs qui nous ont dit: "si vous voulez faire circuler l'information, faites-le vous-mêmes, alors".
Nous avons répondu: "'Mais ce n'est pas à nous de le faire, c'est à vous'. J'étais stupéfaite qu'un adulte me dise cela à moi. Allons-nous devoir apprendre par nous-mêmes?".
Un sondage réalisé en septembre dans tout l'état indique que 67% des habitants pensent que les cours d'éducation sexuelle "réduiraient vraisemblablement le nombre de grossesses non désirées chez les adolescentes". Ce sondage avait été commandé par le Planning.
Waitzman dit que les élèves ne sont pas spécialement politisés dans son école, mais cette question a soulevé de l'intérêt et réveillé les consciences.
"Il en va de même pour les parents", dit Lori Harward, fondatrice de l'association PTA Parents for Comprehensive Sex-Ed (Parents d'élèves pour des cours d'éducation sexuelle).
"C'est un sujet tabou dans l'Utah" dit Harward. "Même mes meilleur-es ami-es se tiennent sur la défensive quand j'en parle".
Bien qu'elle soit croyante et préfère parler d'abstinence, Harward dit que c'est une attitude irresponsable que de ne pas permettre aux élèves de bénéficier de cours d'éducation sexuelle.

"Il est temps de s''élever contre cette situation". Nous sommes un état majoritairement peuplé par des mormons. C'est très conservateur ici. Je fais moi-même partie des mormons. Je vais au temple. Je crois profondément à ce que dit cette religion. Je crois en l'abstinence seulement, mais j'ai quatre filles et je serais stupide de penser que tous mes enfants vont préférer s'abstenir. J'ai été élevée dans l'Utah et presque tout le monde avait des rapports sexuels. Redescendons sur terre!".

Les parents et les élèves qui demandent les cours d'éducation sexuelle se sont rendus au sénat le mois dernier, le jour où les élus étaient censés débattre du projet de loi, mais au lieu qu'on leur demande d'exposer leur avis et leurs inquiétudes, ils ont été ignorés. "Je me suis sentie humiliée", dit Waitzman'" c'est ça la politique?"
Malgré cette expérience décevante, elle a organisé une "marche pour les cours d'éducation sexuelle" samedi dernier à Salt Lake City et compte poursuivre la lutte.

"Le projet de loi est encore à la chambre des représentants: il ne faut pas lâcher. J'ai l'impression qu'ils voudraient qu'on renonce tout simplement. Mais cela ne va pas être le cas."'

Rose Aguilar anime l'émission de débats quotidienne Your Call ("Sur la route des états conservateurs. Le voyage d'une progressiste au cœur de l'Amérique profonde").

Note perso

C'est une anecdote, mais c'est significatif: la personne qui a été à l'origine de la loi sur l'avortement, et qui s'est fait appeler Jane Roe, milite aujourd'hui contre l'IVG.
Quelle tristesse, ces temps inhumains.

Sinon, rien à ajouter. Le texte parle de lui-même. On en arrive toujours à ça: les dominants ne lâchent rien et, si besoin est, cherchent avec opiniâtreté à reconquérir ce qu'ils ont été obligés de concéder à la suite de longues luttes.