manif_profs_SF_mars_2010.jpg Manifestation à San francisco

(Traduction de l'article)

Basse manœuvre contre les profs

La lutte pour sauver l’école publique

Le 4 mars était une journée historique. Il restera gravé dans les mémoires comme ayant été le jour où la population a décidé de se battre contre la destruction de l’école publique. Cette offensive lancée par les élèves et les professeurs a eu lieu dans les villes de tout le pays ; les professeurs, les élèves, et le personnel non-enseignant des écoles ont manifesté et défilé, déployant les techniques combatives de la lutte.
San Francisco était en tête de la lutte avec le plus grand nombre de manifestants. 15.000 personnes environ, pour la plupart des élèves, des professeurs, et des employés des services sociaux s'étaient rassemblées à l’appel des trois syndicats enseignants et du San Francisco Labor Council, la branche locale de l'AFL-CIO (principal regroupement de syndicats aux US, NDT).
Ce ne peut être qu’un début. L'offensive contre l’éducation publique est soigneusement préparée depuis des années, orchestrée par les groupes d’intérêts privés et menée à la fois par les Républicains et par les Démocrates.
La première tactique de combat contre l’éducation a été de lui couper les vivres. Les élus se sont acharnés au cours de ces trente dernières années à réduire les impôts des sociétés privées et des riches, ce qui a conduit à une baisse des rentrées dans les caisses des états, qui se sont presque tous trouvés confrontés à des crises budgétaires. Et c’est ainsi que l’éducation publique se retrouve aujourd'hui en état de choc.
Après avoir été privé de crédits pendant des années, le système public d'éducation est maintenant attaqué de plein fouet, et les programmes destinés à cette offensive "choc et effroi" ne sont guère différents, entre le NCLB - No Child Left Behind ("aucun enfant laissé pour compte") - de Bush et la plus agressive "Race to the Top" ("course au sommet") d’Obama. Le programme de Bush a intensifié le travail de sape contre le système éducatif : les écoles étaient cataloguées "en échec" et les enseignants qualifiés d’"incompétents".
Le plan d’Obama dégomme toutes les quilles posées par Bush; cette "course au sommet" récompense les états qui ferment les écoles publiques et ouvrent des « charter schools », dont beaucoup sont privatisées, en procédant à des licenciements massifs. Ces deux mesures sont qualifiées de "progrès" par les détracteurs de l’école publique (l’hyper-conservateur Newt Gingrich effectue une tournée dans tout le pays pour faire la promotion de ce programme).
Race to the top met en concurrence les états dans le but de démanteler le système public d’éducation : les états qui sont les plus efficaces et les plus implacables pour détruire les écoles publiques et écraser les syndicats enseignants obtiennent les aides fédérales qui leur manquent cruellement, tandis que les perdants s’entendent donner des exemples sadiques sur la manière de s'attirer les louanges du président.
Obama a exprimé tout le bien qu’il pensait du licenciement massif de l’ensemble des professeurs d’une école de Rhode Island, un exemple que d’autres districts solaires seront contraints d'imiter s’ils veulent recevoir les aides prévues par le programme Race to the Top.
Et dans ce cas, ce qui ne manquera pas de se produire à nouveau, se posera alors la question fondamentale de savoir si être adhérent à un syndicat signifie quelque chose pour le président. Et si les professeurs ne sont plus protégés quand ils sont syndiqués, ce principe ne sera-t-il pas étendu à d’autres secteurs d’activité ? La réponse est évidente et elle aura de très lourdes conséquences sur les mouvements syndicaux aux US.
Ce n’est pas un hasard si les « finalistes » de la compétition "Race to the top" sont les états où les syndicats sont les plus réprimés. La plupart des finalistes font partie des états antisyndicaux du Sud des Etats-Unis. La Louisiane et l’Illinois font partie des finalistes – les deux états qui sont arrivés en tête de ceux qui ont réalisé le plus de "progrès" pour fermer les écoles publiques et les remplacer par des "charter schools" privées – en ayant parallèlement procédé à des licenciements massifs d'enseignants.
Qui remplace ces enseignants licenciés dans les charter schools qui viennent d'être ouvertes? Des professeurs sans compétences ni diplômes agréés. Les sociétés comme Teach for America se multiplient pour répondre à la demande de professeurs "low cost" non syndiqués. Teach for America est une société à "but non lucratif" – avec un budget de fonctionnement de plus de 73,3 millions de dollars – qui n’offre à ses futurs enseignants que 5 semaines de stage de formation. Et on ne leur demande même pas d’avoir déjà enseigné.
Bien que des sociétés de ce genre soient qualifiées d’"institutions destinées à former des élites", le New York Times reconnaît que : " (…) jusqu’à présent, ni les salaires au mérite, ni les associations qui cherchent à recruter un corps d’élite de professeurs, comme Teach for America, n’ont prouvé qu'ils avaient réussi à améliorer un tant soit peu les performances des élèves". (March 2, 2010).
A Chicago, les charter schools ne sont pas tenues d'avoir plus de 50 % de professeurs certifiés, et leurs enseignants n'ont pas le droit d’adhérer au syndicat des enseignants de l'école publique, le "Chicago Teachers Union" .
Les professeurs certifiés sont également remplacés par des sergents instructeurs. A Chicago, les écoles publiques qui ont été fermées ont été remplacées par des centres de recrutement de l’armée ; il y a actuellement 5 lycées et 21 collèges militaires.
Ces institutions ont été mises en place sous l'œil attentif du secrétaire de l’éducation d’Obama, Arne Duncan, - et ont, sans aucun doute, pour objectif de préparer une escalade du conflit en Afghanistan et au Pakistan et de répondre aux besoins des quotas fixés par l'armée.
Curieusement, le débat national sur l'échec scolaire a été bêtement simpliste, si ce n’est totalement inepte. Les élus et les médias ont tout mis cela sur le compte des enseignants. Personne n'a fait remarquer que les soi-disant "écoles en échec" ont été saignées à blanc.
Un professeur ne peut pas réussir s'il n’y a pas suffisamment d’argent pour acheter un manuel pour chaque élève ou quand les classes sont surchargées, surtout dans des écoles qui ont des besoins spécifiques. La pauvreté et les innombrables maux de la société qui en découlent sont les raisons évidentes à l'échec scolaire (les écoles où les familles ont des revenus élevés ne se retrouvent jamais au nombre des "écoles en échec"). En ignorant cet état de fait flagrant, les élus montrent bien qu’ils ont d’autres desseins. Et, tout comme la "guerre contre le terrorisme" bénéficie aux compagnies pétrolières et à celles de l’armement avides de profits, la guerre contre l’éducation est menée par une foule de sociétés qui réclament à cor et à cris une intensification des hostilités.
Pour bien montrer que la guerre contre l’éducation ne fait que commencer, Obama a annoncé qu'on n'en était qu'à la première étape du programme Race to the Top: les écoles qui n'ont pas gagné – en ne réussissant pas à fermer suffisamment d’écoles publiques ou à licencier suffisamment de professeurs – auront à nouveau leur chance plus tard.
Mais plus le programme gagnera du terrain, plus le système public d'éducation sera réduit à peau de chagrin. Le démantèlement de l'école publique profite au secteur privé de deux façons:
1 - Il ouvre aux sociétés privées de nouvelles perspectives de réaliser des investissements lucratifs (ce qui leur tient particulièrement à cœur en période de récession)
2 – Il permet de dégager des fonds publics pour renflouer les banques et intensifier les guerres. Le déficit créé par ces politiques favorisant les sociétés privées est, donc, compensé par les coupes budgétaires dans l'éducation, les prestations sociales et l'assurance-maladie publique (Medicare).
Ce sont là les vraies raisons qui se cachent derrière cette offensive contre l'école publique. Tout ce battage stupide concernant les "mauvais profs" est un sale stratagème qui sert à brouiller les pistes. Mais pour réaliser leurs projets, les grands groupes d'intérêts privés doivent faire tomber l'obstacle tant haï: les syndicats enseignants.
Et c'est ce qui rend d'autant plus pertinent le mouvement national du 4 mars dernier. Les syndicats enseignants prennent conscience de l'attaque imposée par les groupes privés. Syndiqués, les professeurs peuvent constituer une force extrêmement puissante: ils sont très respectés, ont des relations fortes avec les parents, et surtout, s'ils ne travaillent pas, beaucoup de parents non plus ne pourront pas aller travailler. Les professeurs servent à la fois à instruire les enfants et à les garder dans la journée; leur importance dans la société est très grande.
Le 4 mars, c'était la première fois que les syndicats enseignants organisaient un mouvement comprenant les élèves, les parents et les salariés du service public pour exiger davantage de moyens pour l'éducation et les services sociaux. S'ils poursuivent le mouvement, la société toute entière les soutiendra jusqu'au bout.
A San Francisco, de nombreux manifestants avaient pour slogan: "imposez les riches pour financer l'école publique". C'est en effet la solution qui doit être adoptée au niveau national, si on ne veut pas que la crise économique conduise à la disparition d'autres écoles publiques, et à la destruction d'autres services sociaux et d'autres emplois.

Shamus Cooke travaille dans les services sociaux, il est également militant syndical et rédige des articles dans "Workers Action".

Note perso:

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Qu'est-ce que c'est que "Race to the Top?
Il s'agit, en bref, d'une compétition où s'inscrivent les états pour bénéficier de la manne publique. Pas de résultats, pas de pognon.
Selon des critères d'évaluation bidon sur des "performances" complètement absurdes, les états seront déclarés gagnants ou perdants. L'Education des enfants se joue désormais à la roulette russe. Ou vire au tournoi de foot.
La "compétition" se dispute en plusieurs manches mais les perdants ont le droit de rejouer (les balles sont donc à blanc, ouf!). Comme à "Stop ou Encore".
C'est dire si toute cette farce, où l'argent public, agité sous le nez des participants comme dans une foire, n'est donné qu'aux états méritants - les autres étant mis au piquet - relève de la pédagogie et du souci d'offrir une éducation pour tous.
Pour la première manche, les 15 "finalistes", gagnants du jackpot gouvernemental, ont été annoncés le 4 mars 2010: le Colorado, le Delaware, la Floride, la Géorgie, l'Illinois, le Kentucky, la Louisiane, Massachusetts, New York, la Caroline du N et du S, l'Ohio, la Pennsylvanie, Rhode Island, et Tennessee; plus le District of Columbia.
On est loin du "droit à la vie, à la liberté et à la quête du bonheur", inscrits dans la Déclaration de l'Indépendance.
Pour avoir des crédits de l'état, l'éducation publique dépend désormais de la volonté des élus de la saborder. Quelle honte!
Le plan Obama est donc, une fois de plus, machiavélique.
Réforme de l'assurance-maladie, réforme de l'Education, renflouement des banques, escalade en Afghanistan et au Pakistan, poursuite de la torture malgré les effets d'annonce, poursuite du Patriot Act, Obama n'a rien à envier à ses congénères du parti républicain. Il les surpasserait même. Tout en avançant masqué, avec ce beau sourire de commande et son regard fuyant.
Honni par les républicains (je rappelle tout de même qu'ils ont voté pour les deux pitoyables clowns à plus de 48%), pieds et poings liés aux grands groupes privés qui ont généreusement financé sa campagne, sourd aux revendications de son électorat, Obama a commencé sa longue descente aux enfers.
Une révolution , viiiite!

Liens (en anglais)

Race to the Top

http://en.wikipedia.org/wiki/Race_t...

http://usliberals.about.com/od/educ...