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Navire hôpital de l'US navy avec le logo de la Croix Rouge

Haïti et le racket de l'aide humanitaire

Comment les ONG tirent profit d'une tragédie

Cela fait maintenant plus d'un mois que le tremblement de terre dévastait Port-au-Prince, faisant plus de 200.000 morts et soumettant des millions de personnes à des conditions épouvantables.
Mais si on écoute le gouvernement US, les Haïtiens ont de nombreuses raisons d'être reconnaissants.
Le 12 février, l'ambassadeur des US à Haïti, Ken Merten, fanfaronnait:

"En matière de distribution de l'aide humanitaire, … franchement, ça fonctionne vraiment bien et je crois que cette réussite servira à l'avenir de référence non seulement pour ce qui concerne les donateurs sur le terrain mais également pour ce qui est de la réactivité à un tremblement de terre."

Bill Quigley, le directeur juridique du "Center for Constitutional Rights", a simplement répondu à la déclaration de Merten:

"Quoi? Haïti serait un modèle de la façon dont la communauté internationale et l'ensemble des donateurs doivent agir face à un tremblement de terre? L'ambassadeur est probablement surmené et a besoin de prendre des congés. Regardez donc ce qui s'est passé."

Quels sont les faits? Le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs: OCHA) de l'ONU indique que "plus de 3 millions de personnes – un Haïtien sur trois – ont été gravement touchées par le séisme, parmi lesquelles 2 millions ont besoin d'aide alimentaire constante. Plus d'1,1 millions de personnes sont sans abri, parmi lesquelles beaucoup vivent encore dans des camps de fortune sous des tentes confectionnées avec des draps de lit ou du carton. Le gouvernement haïtien estime qu'au moins 300.000 personnes ont été blessées pendant le séisme".
Jusqu'à présent, les secours n'ont pu fournir d'abris rudimentaires, comme des tentes, qu'à 270.000 personnes. Plus d'un million de personnes ont très peu accès à l'aide alimentaire ou à l'eau potable et doivent se débrouiller seules pour trouver de quoi manger. Pire encore, à cause de l'inefficacité des opérations de secours, les Haïtiens racontent qu'une partie des stocks d'aide alimentaire reste si longtemps entreposée à l'aéroport qu'elle n'est plus comestible une fois qu'elle parvient à ceux qui ont faim.
Le 7 février, des milliers d'Haïtiens défilaient dans le quartier de Petionville dans la banlieue de Port-au-Prince pour manifester contre les conditions déplorables et contre l'échec de la distribution des aides.
Ces conditions ne peuvent qu'empirer car nous arrivons à la saison des pluies. Médecins sans Frontières (MSF) résume ainsi la situation:

"Il est inadmissible que, 4 semaines après le séisme, il y ait encore tant de personnes qui vivent sous des draps de lits, dans des camps ou dans la rue.
On peut simplement se demander comment il peut y avoir un tel fossé entre les promesses d'un énorme afflux d'aides financières et la lenteur de la distribution. A MSF, nous sommes inquiets, car avec la saison des pluies, nous allons nous retrouver face à des urgences médicales, avec des gens sans abri qui souffriront de diarrhée ou d'affections respiratoires.

L'ambassadeur U.S. ne pourrait être davantage dans l'erreur quand il parle des opérations de secours à Haïti.
Alors que des ONG comme "Partners in Health" ont accompli et accomplissent un travail extraordinaire pour offrir des services aux victimes du séisme, en général, la catastrophe à Haïti a révélé les pires aspects du gouvernement US et de l'industrie de l'aide humanitaire.
Comme l'ont fait remarquer de nombreux analystes, les Etats-Unis ont, en fait, utilisé les opérations de "secours" pour masquer l'occupation militaire à Haïti, destinée à empêcher un afflux de réfugiés aux Etats-Unis, à imposer le développement encore plus important des usines d'esclaves à Haïti, et à montrer au reste de l'Amérique Latine, aux Caraïbes et aux gouvernements les plus puissants de la planète que les Etats-Unis comptent réaffirmer leur influence dans la région.
En conséquence, l'aide aux sinistrés venant des Etats-Unis a joué les seconds rôles à côté de leurs visées impérialistes – et le fait de mettre en avant les ONG fait largement partie de cette stratégie.
Au lieu d'aider l'état haïtien et de développer sa capacité à maîtriser la crise, les Etats-Unis ont versé 379 millions de dollars d'aides à leurs propres agences qui les redistribuent ensuite aux ONG.
D'après l'AP:

"Chaque dollar américain se décompose ainsi: 42 cents sont destinés à l'aide aux sinistrés, 33 cents à l'aide militaire U.S., 9 cents à l'aide alimentaire, 9 cents au transport des vivres, 5 cents à l'aide à la reconstruction, à peine moins d'un cent au gouvernement haïtien, et environ un demi-cent à la République Dominicaine".

La plupart des dons privés ont été remis à des ONG qui ont une histoire en dents de scie avec Haïti, pas à celles qui s'engagent véritablement à stimuler l'auto-organisation de la population haïtienne.
Comme l'écrit Bill Quigley:

"Les donations pour Haïti à des organismes privés ont dépassé les 644 millions de dollars. La Croix Rouge, qui avait 15 personnes sur le terrain à Haïti avant le séisme dans le secteur de la santé, a empoché plus de 200 millions de dollars. Et l'organisation "Partners in Health", qui avait 5000 personnes sur le terrain à Haïti pour s'occuper de santé publique, a reçu environ 40 millions de dollars.

Les grandes ONG, qui récupèrent la majeure partie de cette manne, voient en cette crise une occasion extraordinaire de faire rentrer des fonds et de redorer leur image. Et donc, au lieu d'organiser des secours humanitaires centralisés et cohérents, ce que ne peut faire qu'un état souverain, les ONG rivalisent les unes avec les autres, marquant leur territoire avec leurs logos. Et ce qu'il résulte de cette rivalité, c'est que les aides aux sinistrés sont distribuées de façon irrationnelle et désorganisée.
D'après le Lancet, le magazine médical britannique, les ONG:

"Jouent des coudes pour bien se placer, chacune prétendant se démener pour aider les rescapés du séisme. Certaines agences se vantent même d'être "le fer de lance" de l'aide aux sinistrés. En fait, comme on le constate sur le terrain, la situation à Haïti est chaotique, désespérante et loin d'être coordonnée.
Polluées par une politique de lutte de pouvoir interne et les aspects odieux que l'on trouve dans beaucoup de groupes privés, les grandes agences d'aide humanitaire peuvent être obnubilées par la publicité qu'elles doivent faire pour collecter des fonds. La couverture médiatique en tant que fin en soi fait trop souvent partie des objectifs de leurs activités. La commercialisation et la promotion de leur image de marque prennent une trop grande place. Pire que tout, peut-être, les opérations de secours sur le terrain sont parfois mises en concurrence, avec peu de coordination entre les différentes ONG, dont des petites structures d'aide humanitaire de terrain qui sont parfois mieux implantées dans le pays concerné, et, donc, mieux placées pour organiser les secours d'urgence.

Pire encore, les ONG, à cause de leur collaboration étroite avec l'armée US, sont devenues obsédées de façon paranoïaque par la sécurité au détriment de l'aide effective aux sinistrés.
Sasha Kramer, co-fondateur de l'organisation à but non lucratif "Sustainable Organic Integrated Livelihoods" qui se trouvait à Haïti au moment du séisme et qui est encore sur place, raconte:

"Un de mes amis m'a montré la carte qui sert de référence à toutes les grandes ONG, sur laquelle Port-au-Prince est divisée en zones de sécurité: jaune, orange et rouge. La circulation dans les zones rouges est restreinte, dans les zones orange, toutes les vitres des voitures doivent être remontées, et on ne peut pas y circuler après certaines heures; mais même dans les zones jaunes, les travailleurs humanitaires n'ont souvent pas le droit de circuler à pied, et passent la majorité de leur temps dans les véhicules de fonction des organisations à faire la navette d'un centre à l'autre.
La création de ces zones de sécurité ressemble à la construction d'un mur, un mur renforcé par la barrière de la langue et par la peur, en guise de piquets en fer – un mur qui, contrairement à de nombreux immeubles à Port-au-Prince ne s'est pas écroulé lors du tremblement de terre.
La peur, comme la violence, se reproduit d'elle-même. Quand les travailleurs humanitaires entrent dans certains quartiers en ayant manifestement peur, c'est insultant; quand ils affichent leur manque d'envie de communiquer avec les pauvres, c'est insultant; quand ils traversent la ville les vitres remontées accompagnés par des gardes armés, c'est insultant …".
Malgré la bonne volonté des nombreux travailleurs humanitaires qui grouillent autour de la base de l'ONU, une grande partie de l'aide qui arrive par le biais des grandes organisations humanitaires est toujours bloquée dans les hangars, attendant l'escorte militaire obligatoire de l'ONU ou des Etats-Unis, considérée comme essentielle pour la distribution des vivres. Pendant ce temps, les gens qui vivent dans les camps souffrent et leur tolérance s'émousse.

La politique US de court-circuiter l'état haïtien pour financer les ONG n'a rien de nouveau – cette pratique existe dans les pays pauvres depuis le tournant néolibéral des années 70.
Les Etats-Unis ont utilisé les programmes d'ajustement structurel du FMI et de la Banque Mondiale pour forcer les gouvernements des pays pauvres à privatiser leurs services publics, à baisser les salaires, à réduire les barrières commerciales et à ouvrir leur économie au commerce et aux investissements américains. Parallèlement, les Etats-Unis et les investisseurs privés finançaient les ONG pour faire face à la crise sociale créée par les politiques néolibérales.
Comme l'explique David Harvey dans son livre "A Short History of Neoliberalism":

"Les associations de défense et les ONG se sont développées parallèlement à la mise en application des politiques néolibérales et ont connu un essor spectaculaire à partir de 1980 environ. Dans de nombreux cas, les ONG se sont engouffrées dans le créneau des prestations sociales laissé vide à la suite du désengagement de l'Etat vis-à-vis des services publics. Les ONG, par là-même, agissent comme "cheval de Troie pour la mondialisation néolibérale."

Les ONG sont, en fait, des entreprises privées à part entière. Elles ont des permanents bien rémunérés qui collectent des fonds grâce aux dégâts causés par le néolibéralisme dans le monde entier. Elles n'ont aucun compte à rendre aux populations locales qu'elles sont censées servir, mais plutôt aux donateurs internationaux qui les financent – la plupart du temps, des fondations créées par des sociétés privées comme "Open Society Institute" de George Soros - et aux gouvernements capitalistes.
En outre, étant donné que les ONG peuvent rémunérer des dirigeants locaux davantage que l'état ou les organismes sociaux, elles recrutent souvent des personnes qui seraient normalement des leaders dans les mouvements de gauche.
Comme l'explique Mike Davis dans Planète de bidonvilles :
"Les ONGs qui s'occupent des pays pauvres excellent à coopter les leaders locaux ainsi qu'à accaparer l'espace social occupé traditionnellement par la Gauche. Même s'il y a des exceptions notoires - comme les ONG militantes à l'initiative des Forums Sociaux Mondiaux - les ONG ("la révolution de la société civile") ont réussi à bureaucratiser et dé-radicaliser les mouvements sociaux urbains.
Mike Davis explique que les ONG sont, en fait, une forme d'"impérialisme soft". Elles jouent un rôle très similaire à celui que jouaient les institutions religieuses missionnaires au début de l'empire. Elles fournissent un alibi moral – une mission civilisatrice destinée à aider les malheureux païens – aux pouvoirs qui pillent la société. Et, tout comme les institutions religieuses justifiaient les guerres impériales, beaucoup d'ONG, renonçant à leur position de neutralité dans les conflits, se sont mises à soutenir les interventions armées.
Nulle part ailleurs ce cas de figure n'est aussi évident qu'à Haïti. Dans les années 80, les Etats-Unis ont réussi à convaincre le dictateur Baby Doc Duvalier d'appliquer un plan de développement néolibéral, que les Haïtiens appellent "le plan de la mort", qui a entraîné la baisse des tarifs douaniers sur les produits agricoles des Etats-Unis, encouragé le développement d'usines d'esclaves à Port-au-Prince et permis la création de stations balnéaires destinées à l'élite internationale.
Comme prévu, ce plan a engendré des ravages sur le plan social; il a augmenté de 60 % le taux de pauvreté absolue. Mais les pauvres Haïtiens, ouvriers et paysans, se sont révoltés et ont créé un mouvement populaire, Lavalas, qui a fait élire Jean-Bertrand Aristide à la présidence en 1990 sur un programme de réformes anti-néolibérales.
En 1991, les Etats-Unis, qui voyaient d'un mauvais œil le réformisme soft d'Aristide, soutenaient un coup d'état contre Aristide et profitaient du régime de terreur que faisaient régner les responsables du putsch pour écraser le mouvement social de Lavalas.
Ils ont également réussi à convaincre Aristide d'appliquer le "plan de la mort" comme condition à son retour en 1994. Se pliant au chantage des Etats-Unis, Aristide et son successeur, René Préval, ont appliqué une grande partie de ce plan.
Les Etats-Unis ont profité d'un autre coup d'état contre Aristide en 2004 et d'un autre régime de putsch pour imposer de force le reste du plan. Et aujourd'hui, c'est Haïti qui a l'économie la plus néolibérale de toute l'Amérique Latine et des Caraïbes.
Et c'est ainsi, comme le dit l'universitaire haïtien Robert Fatton, que: "l'émasculation de l'Etat n'est pas accidentelle … elle est due en partie au régime néolibéral implanté dans le pays par les principales institutions financières internationales. En préconisant le désengagement de l'état de ses obligations sociales et régulatrices, et en encourageant la suprématie du marché, ce régime a contribué à une catastrophe sociale, économique et politique" .
Et au même moment, les Etats-Unis, d'autres grandes puissances et les groupes financiers internationaux se sont mis à financer les ONG. Bientôt, la Banque Mondiale annonçait qu'il y avait 10.000 ONG dans le pays, qui s'occupaient de tout, depuis la collecte des ordures jusqu'aux soins de santé, en passant par la distribution de provisions alimentaires, dans une mosaïque chaotique de services qui avaient remplacé un état rendu impuissant.
Ces ONG sont non-gouvernementales de nom seulement. Peter Hallward, dans son livre "Damming the Flood" explique que l'USAID (U.S. Agency for International Development) et d'autres agences gouvernementales similaires d'autres pays étrangers assurent 70% du financement des ONG. Les 30% restants proviennent d'organismes privés et de dons de particuliers. Rien de surprenant, donc, comme le dit Hallward, à ce que:

"la majeure partie de l'argent de l'USAID affecté à Haïti et à d'autres pays de la région soit destinée explicitement à la poursuite d'intérêts particuliers – inciter à la création d'un climat d'investissement sécurisé, développer des liens avec les élites locales, conserver une main-d'œuvre docile et aux salaires bas, etc.". Les Haïtiens appellent communément désormais leur pays "la République des ONG". Mais c'est une erreur, car les Haïtiens n'ont aucun pouvoir sur les ONG. En réalité, Haïti est gouverné par un Raj d'ONG américaines.

Alors que certaines ONG, comme "Partners in Health", ont été créées pour aider les Haïtiens à développer leur propre autonomie, la plupart des principales ONG sont devenues complices des dégâts que la politique néolibérale a causés à Haïti.
Tout d'abord, les ONG ont reproduit et aggravé les inégalités de classe à Haïti. Dans la mesure où les ONG peuvent rémunérer bien plus que les autres, y compris l'état haïtien, elles ont récupéré dans leurs rangs les professionnels de la classe moyenne – que les Haïtiens appellent désormais "la classe ONG".
Comme le dit l'anthropologue Mark Schuller:
"Outre des salaires plus élevés, les employés des ONG bénéficient de nombreux privilèges. Ils ont, ainsi, droit à l'eau potable, l'électricité pour recharger leurs téléphones, des boites mails et le précieux visa pour les Etats-Unis … ces privilèges à leur tour rendent ces gens dépendants de l'économie de marché. Les premiers voyages aux Etats-Unis ont consolidé les idéologies néolibérales. Cette bourgeoisie artificielle et dépendante – la "classe ONG" – soutient, ainsi, directement une forme de mondialisation économique, répand son idéologie et contribue à stratifier davantage la population d'Haïti, du fait de la sélection de quelques heureux élus dotés de privilèges auxquels n'a pas droit la majorité de pauvres à Haïti.
Les ONG elles-mêmes sont dans le commerce de la pauvreté, et non pas de son éradication, et elles ont proliféré de façon rigide avec l'effondrement du niveau de vie à Haïti. Cela a conduit de nombreux Haïtiens à considérer, à juste titre, qu'elles tirent profit de la crise.
Comme l'a expliqué à Schuller l'organisation Sove Lavi, les ONG "s'approprient la maladie (le sida) pour en faire un commerce. Elles laissent les gens mourir... grâce à cette maladie, beaucoup de gens sont devenus des "gran neg" (grosses légumes), beaucoup sont devenus riches. Beaucoup conduisent des voitures ou des motos de luxe. Beaucoup ont gagné beaucoup d'argent sur le dos de ceux qui vivent avec la maladie. Beaucoup de gens vivent grâce à la maladie, et nous, nous continuons de mourir".
Ces ONG ont laissé dans leur sillage toute une série de projets qui, loin d'améliorer les conditions des Haïtiens pauvres, les ont, en fait, aggravées.
L'anthropologue Timothy Schwartz raconte les effets désastreux des ONG dans son livre "Travesty in Haiti". Il montre, en particulier, comment Care international – qui affirmait que sa tâche à Haïti était d'apporter l'aide alimentaire aux "plus pauvres d'entre les pauvres" non seulement a échoué dans sa mission, mais a également véritablement aggravé la crise alimentaire.
Quand les Etats-Unis ont appliqué à Haïti leur "plan de la mort", qui affaiblissait l'agriculture locale et inondait le marché de produits US subventionnés, ils ont provoqué une crise alimentaire. Les petits agriculteurs, ne pouvant plus écouler leur production, avaient, en conséquence, sombré dans la misère, souvent incapables mêmes de satisfaire leurs propres besoins alimentaires à cause de l'effondrement de leur niveau de vie. Ils sont alors devenus dépendants de l'aide alimentaire.
L'USAID, a, alors, versé des subventions à CARE International pour qu'elle fournisse de l'aide alimentaire aux paysans tombés dans la pauvreté. En guise d'aide alimentaire, cette ONG a commencé à distribuer la production agricole US, que les récoltes locales aient été bonnes ou mauvaises, empêchant encore plus les agriculteurs haïtiens de rivaliser sur le marché. Souvent, l'aide alimentaire était récupérée par les élites locales et revendue sur le marché, avec l'étiquette de Care encore collée sur l'emballage. Care semblait si peu s'en soucier qu'elle n'a jamais cherché à réaliser un bilan sur les conséquences de son programme d'aide alimentaire.
Parallèlement, l'ONG organisait, pour ses sponsors, le gouvernement US et les sociétés privées, des conférences dans des hôtels de luxe à Haïti et à l'étranger. Schwartz écrit que cela s'est traduit par une "perversion des idéaux de charité US, avec ses déclarations mensongères de chercher à aider "les plus pauvres parmi les pauvres" quand ce qu'elle faisait en réalité, c'était d'offrir des banquets exquis dans des hôtels luxueux, tout en appliquant la politique des Etats-Unis dans l'intérêt des sociétés capitalistes et des industriels internationaux.
Dans un autre exemple, Schwartz raconte l'histoire des orphelinats financés par les ONG qui sont devenus des couvertures pour du trafic d'enfants.
Des ONG comme World Vision, Compassion International et Christian Aid Missions subventionnent collectivement des dizaines de milliers d'enfants dans les orphelinats. En apparence, cela semble être une idée généreuse mais comme le montre Schwartz, les gestionnaires bourgeois des orphelinats ont empoché l'argent donné par les ONG pour se livrer à une arnaque.
Dans certains cas, les gérants hébergeaient non pas de véritables orphelins mais des enfants des élites locales. Dans d'autres cas, ils proposaient de l'argent aux Haïtiens pauvres en échange de leurs enfants, en promettant qu'on s'occuperait bien d'eux, qu'ils iraient à l'école et qu'on leur offrirait la possibilité d'avoir une vie meilleure. La majorité des véritables orphelins – les enfants des rues misérables - n'ont pas eu de place. Les orphelinats étaient remplis d'enfants de bourgeois ou d'enfants qui avaient été achetés à leurs parents - c'est-à dire de faux orphelins.
Schwartz dit qu'il "était sûr à 100% que les orphelinats, pour les Haïtiens et pour beaucoup d'Américains qui les aidaient à se procurer des fonds, étaient des commerces". Il appelle cela de la "fausse charité". Je pense que cela équivaut à escroquer des enfants pauvres … C'est leur argent, et, pour l'immense majorité d'entre eux, ils n'en voient pas la couleur.
Pire encore, les personnes les plus cyniques qui font le trafic d'enfants vendent les enfants les plus pauvres pour servir d'esclaves ou travailler dans l'industrie du sexe. Souvent, ces enfants sont vendus à l'étranger. L'UNICEF estime qu'au moins chaque année, 2000 enfants haïtiens sont vendus en République Dominicaine seule.
Schwartz explique également comment les effets désastreux à la fois des politiques néolibérales et de l'échec, ou de la complicité, des ONG ont placé les gens dans une telle misère qu'ils en ont été réduits à se livrer au trafic de stupéfiants pour avoir des ressources. Evidemment, les US utilisent cela comme argument supplémentaire pour justifier l'occupation militaire et imposer un nouveau plan de développement des usines à esclaves.
Les conclusions de Schwartz sont tout à fait vraies:

"Les organisations caritatives internationales les plus importantes - CARE, CRS, World Vision et ADRA – se sont pliées la volonté politique des institutions, des gouvernements et des lobbys qui avaient perçu l'avantage relatif d'Haïti, comme les bas salaires – c'est à dire la misère – et ce faisant, ces organisations vouées à aider les "plus pauvres d'entre les pauvres" se sont retrouvées à œuvrer pour rendre la population d'Haïti encore plus pauvre.

Pendant que les Etats-Unis se servaient des ONG pour les aider à imposer le néolibéralisme à Haïti, ils manigançaient également pour créer une opposition politique à tout mouvement de réformes. Les Etats-Unis ont accru le financement des ONG au cours de la période qui a précédé le second coup d'état contre Aristide en 2004. En même temps qu'ils imposaient un embargo contre le gouvernement d'Aristide à cause de présumées fraudes électorales, les Etats-Unis augmentaient le financement des ONG qui étaient opposées à Aristide.
Comme l'écrit Hallward, ils ont utilisé la stratégie "essayé et testé pour vous" de promotion de la démocratie. A Haïti et ailleurs, ceux qui servaient à véhiculer cette politique étaient l'USAID, l'International Foundation for Electoral Systems, et l'International Republican Institute. Entre 1994 et 2002, Washington avait versé en tout quelque 70 millions de dollars – une somme ahurissante pour Haïti – pour "former" une opposition politique appropriée à Aristide." Beaucoup, si ce n'est la plupart, de ces ONG qui faisaient partie du front politique d'opposition des élites, le "Group of 184", qui avait soutenu le coup d'état étaient rémunérées par Washington.
La collaboration de ces ONG au coup d'état boucle le cercle vicieux - les ONG ont aidé et encouragé le "plan de la mort", et aggravé, à cause de leurs fiascos, de leur mauvaise gestion et de la corruption, les effets du néolibéralisme à Haïti; et ensuite elles ont soutenu le coup d'état contre le gouvernement démocratiquement élu.
En agissant ainsi, elles ont sapé la souveraineté des Haïtiens, cela, tout en prétendant vouloir aider la population à se sortir de la misère – une misère qu'elles avaient, en fait, contribué à créer. Le General Smedley Butler au cours des premières décennies du XX°s avait déclaré qu'il avait servi de "racketteur pour le capitalisme". La même chose pourrait facilement s'appliquer aux ONG et à l'aide humanitaire aujourd'hui – c'est du racket pour l'empire.

Ashley Smith écrit pour le Socialist Worker, où cet article est initialement paru (photo également tirée du site)