Non, monsieur, vous ne pouvez pas partager ma douleur

Le dossier d'accusation d'Haïti

C'était un acte si révoltant, si bestial et si abject que vos journalistes et vos agences de presse, vos diplomates et vos élus n'ont pas réussi à ce jour à se résoudre à décrire ou à admettre en toute honnêteté le crime qui a été commis quand l'ambassadeur US James Foley, diplomate de carrière, est arrivé devant la résidence du président Jean-Bertrand Aristide avec une bande de voyous de la CIA et des Marines américains pour enlever le président d'Haïti et sa femme.
Les Aristide ont été embarqués à bord d'un avion de la CIA qui sert en général à transporter les terroristes présumés qui ont été kidnappés pour être emmenés au goulag mondial des Etats-Unis constitué de prisons et de chambres de torture.
L'avion, où les Aristide ont été enregistrés comme "'cargaison", s'est envolé pour Antigua, à une heure de là, et est resté au sol à Antigua pendant que le Département d'Etat de Colin Powell et la CIA essayaient de faire chanter et de soudoyer divers pays africains pour qu'ils accueillent ("accordent l'asile à") le président kidnappé et sa femme.
La République Centrafricaine – un des "coins sombres internationaux" de G W Bush – acceptait, pour une somme qui n'a pas été dévoilée, d'accorder aux Aristide l'asile temporaire.
Avant qu'une machination crédible puisse être élaborée et rétribuée – en vue de la disparition des Aristide – ceux-ci étaient secourus par des amis, qui leur trouvaient un asile temporaire en Jamaïque où le gouvernement avait lâchement cédé au chantage de Condoleezza Rice qui exigeait qu'on leur refuse l'asile permanent auquel ils avaient droit, comme l'espérait la majorité des Jamaïcains.
Pendant ce temps, à Haïti, les Marines US protégeaient une bande de violeurs et d'assassins pour qu'ils puissent pénétrer dans la capitale. Les Marines chassaient les étudiants de la Nouvelle faculté de Médecine créée par Aristide avec l'aide des Cubains et de leurs professeurs. Les Marines installés dans la faculté, partaient pour des expéditions nocturnes, suivis de convois d'ambulances pleines de sacs mortuaires, à la recherche des militants de Fanmi Lavalas, qualifiés de "chimères" - terroristes.
Les véritables terroristes, avec, à leur tête, deux repris de justice, Chamblain et Philippe, avaient aidé les Marines à éliminer les "chimères" jusqu'à ce que les Marines soient remplacés par des troupes étrangères, payées par l'ONU, qui reprenaient la traque au nom du monde civilisé – la France, le Canada, les US et le Brésil.
Les terroristes, ce qui restait des Tontons Macoutes de Duvalier, ainsi que le FRAPH (Front révolutionnaire pour le progrès et l'avancement d'Haïti - les escadrons de la mort de Louis-Jodel Chamblain, NDT), une organisation créée par la CIA, déclaraient ouverte la chasse au reste des programmes d'Aristide destinés à instaurer la démocratie.
Ils ont incendié le nouveau musée de la culture haïtienne, détruit la station de télévision pour enfants et, en général, dévasté tout ce qui pouvait rappeler aux Haïtiens leur passé glorieux. Les Haïtiens ignorent que, sans leur aide, l'Amérique Latine ferait peut-être encore partie de l'Empire espagnol, et Simon Bolivar n'est qu'un bref rappel historique de bas de page.

Imaginez: des nègres qui parlent français!

Il y a environ 90 ans, quand le professeur Woodrow Wilson était président des Etats-Unis, son secrétaire d'état, William Jennings Bryan, était un avocat chrétien fondamentaliste qui s'était présenté trois fois à l'élection présidentielle sans succès. Les Américains avaient décidé d'envahir Haïti pour récupérer ce que devait Haïti à Citibank.
Le général Smedley Butler, le seul militaire américain à avoir été décoré de la Congressional Medal of Honour ( médaille d'honneur "du Congrès" ), décrit ainsi le rôle qu'il a tenu dans l'armée:

"J'ai contribué à sécuriser le Mexique pour protéger les intérêts pétroliers des Etats-Unis en 1914. J'ai contribué à rendre Cuba et Haïti fréquentables pour les gars de la National City Bank afin qu'ils puissent faire rentrer l'argent. J'ai contribué au saccage d'une demi-douzaine de républiques d'Amérique Centrale pour le compte de Wall Street. La liste des crimes est longue".

Le général Butler ajoute:

"A l'époque, j'avais seulement l'impression de participer à un racket. Maintenant, j'en suis sûr. … mes facultés mentales étaient dans une sorte de coma artificiel quand j'obéissais aux ordres des supérieurs. C'est caractéristique de l'armée".

Butler se comparait à Al Capone en pire. Il disait que le racket officiel faisait passer All Capone pour un amateur.
Les Haïtiens sidéraient le secrétaire d'état Bryan. "Imaginez", a-t-il dit, "des nègres qui parlent français!".
Smedley Butler et Bryan étaient en mission à Haïti à cause d'un événement qui s'était produit près d'un siècle auparavant. Les maîtres des esclaves, expulsés d'Haïti et vaincus à nouveau quand ils avaient tenté de réduire une fois encore les Haïtiens à l'esclavage, s'étaient alliés aux USaméricains pour imposer un embargo aux Haïtiens qui les obligerait à se soumettre.
La production de sucre d'Haïti ne trouvant plus preneur, le pays était exsangue quand la marine française avait débarqué, exigeant des dédommagements. Après avoir acheté leur liberté avec le sang, ils se voyaient forcés de l'acheter à nouveau avec de l'or.
Les Français exigeaient, en gros, que les Haïtiens remboursent à la France l'équivalent de 90 % des prévisions budgétaires d'Haïti. Quand cet engagement s'était avéré trop lourd pour être honoré, la City Bank avait proposé aux Haïtiens un "échange de dette", c'est-à-dire de rembourser la France à leur place en leur accordant, en échange, un prêt à un taux inférieur mais sur un plus long terme. Si les conditions avaient semblé plus intéressantes, elles relevaient tout autant de l'usure et l'emprunt n'avait finalement pas pu être complètement remboursé avant 1947.
C'est à cause de cet emprunt que les Américains ont envahi Haïti, se sont emparés du Ministère des Finances, ont expulsé le président et appliqué les lois Jim Crow (de ségrégation raciale , NDT ) de leur pays pour diviser la société, pour harceler la population pauvre, provoquant une deuxième lutte pour la libération d'Haïti qui a été un des épisodes les plus sanglants de l'histoire coloniale.
Longtemps avant que Franco ne bombarde Guernica, suscitant l'horreur et l'indignation des personnes civilisées, les US avaient perfectionné les techniques de bombardement en piqué contre les paysans haïtiens sans armes, dont beaucoup n'avaient encore jamais vu d'avion de leur vie.
Les Américains créaient une armée haïtienne à l'image de leurs Marines Jim Crow, et ce sont ces gens, l'élite étrangère et aliénée, qui, avec quelques Noirs qu'ils avaient recrutés, comme les Duvalier, ont gouverné Haïti pendant la majeure partie du siècle dernier.

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La première fois que j'ai survolé Haïti en 1959, entre NY et San Juan, Porto-Rico, j'ai vu la ligne de démarcation entre la République Dominicaine la verte et Haïti la brune.
Les journalistes des pays riches expliquent l'absence d'arbres à Haïti comme étant la conséquence des prédations des pauvres, en oubliant que la religion en occident et le capitalisme des US en sont principalement responsables.
Comment se fait-il que nulle part ailleurs dans les Caraïbes on ne retrouve une déforestation semblable? La constitution Dessalines d'Haïti offrait un sanctuaire à tout esclave fugitif quelle que soit la couleur de sa peau. Tous ces gens étaient alors considérés comme "noirs" et avaient le droit à la citoyenneté. Seuls ceux qui étaient enregistrés officiellement comme étant "noirs' pouvaient posséder des terres en Haïti.
L'occupation américaine, bien avant Hayek, Friedman et Greenspan avait décidé que cette loi était un obstacle au développement du pays. Le sous-secrétaire de la Marine US, un certain Franklin D Roosevelt, avait reçu pour mission de rédiger une nouvelle constitution pour Haïti.
Avec cette nouvelle constitution, les étrangers pouvaient posséder des terres. En l'espace de très peu de temps, les bûcherons étaient alors à l'œuvre, abattant les acajous et les pins des caraïbes des forêts vierges pour utiliser le bois pour réaliser les portes sculptées des riches, des hors-bords en acajou, des tables de conseil d'administration pouvant regrouper une quarantaines de personnes, etc. La terre dévastée avait été ensuite utilisée pour la production de caoutchouc, celle du sisal pour la fabrication des cordes et toutes sortes de plantations invraisemblables.
Quand le président haïtien Paul Magloire (1950-56, NDT) est venu s'installer en Jamaïque il y a 50 ans, les Haïtiens parlaient encore de la construction du barrage sur l'Artibonite pour la production d'électricité et l'irrigation. Mais les ravages causés au cours du passé récent étaient trop importants pour qu'ils puissent envisager une reprise.
Comme l'écrit Marguerite Laurent (EziliDanto):

"Ne vous attendez pas à ce qu'on vous raconte comment un peuple qui pratique le culte vaudou qui considère la nature et plus particulièrement le mapou et d'autres grands arbres similaires comme le lieu de résidence d'êtres vivants et donc comme des objets sacrés, ont été forcés de regarder l'église catholique, lors des violentes croisades anti-vaudou, regrouper tous les villageois sous la menace de fusils sur les places publiques et les forcer à regarder leurs agents brûler des arbres afin de faire comprendre aux Haïtiens que leurs dieux vaudous n'étaient pas dans la nature, et que les arbres étaient les "maisons de Satan".

Ligué avec les US, le président mulâtre Elie Lescot (1941-45) avait expulsé les paysans de plus de 100.000 hectares de terres, rasant leurs maisons et détruisant plus d'un million d'arbres fruitiers pour tenter en vain de cultiver le caoutchouc dans de grandes plantations. Egalement, toujours dans le cadre de la croisade anti-vaudou, les arbres sacrés plantés sur les milliers d'hectares de terres des paysans avaient été détruits pour que les US puissent récupérer leurs terres pour leur industrie agroalimentaire.

Après la crue

Norman Manley disait: "le fleuve nous tombe dessus" quand son parti semblait devoir l'emporter. Lavalas, le terme créole, semble véhiculer la même idée.
Depuis le rejet décisif de la population haïtienne de la dictature de Duvalier au début des années 90, leur lumière et leur leader, c'est Jean-Bertrand Aristide dont la sincérité peut être établie grâce au fait que la CIA et les conservateurs US n'ont jamais cessé de tenter de le discréditer.
Comme il l'a écrit dans un de ses livres, son objectif était de construire un paradis sur le tas d'immondices qu'ont légué à Haïti les US et l'Elite.
Le dossier d'accusation est trop épais pour qu'on puisse entrer dans les détails, mais la destruction du nouveau musée de la culture, le démantèlement de la faculté de médecine, la destruction de la chaîne de télévision destinée aux enfants donne une petite idée. Mais on en saisit l'essence dans la violence des tentatives d'anéantir l'âme de la société haïtienne. La tentative de détruire Lavalas en assassinant les partisans et en violant les femmes, la subversion de véritables forces de police organisées par les Etats-Unis, les attaques contre l'éducation et l'élimination des structures d'entraide qui a fait que quand l'ouragan Jeanne et tous les autres aléas climatiques ont touché Haïti, il y a eu bien plus de morts que dans tout autre pays dans les mêmes circonstances. Dans un tremblement de terre complètement imprévisible, tous les dangers sont décuplés.
Le blocage de l'aide internationale par les US implique qu'il n'y a pas de système moderne de distribution d'eau, aucun plan d'urbanisme, pas de réseau routier, aucune des infrastructures courantes qu'on retrouve dans les autres états des Caraïbes. Il n'y a pas de normes de construction, pas d'abris de secours, pas de parcs.
Et donc, quand je parle de mères qui piétinent sans le savoir les enfants ensevelis dans la boue, quand je parle de gens si pauvres qu'ils en sont réduits à manger des galettes d'argile enrobées de graisse végétale, quand je parle de gens dont le visage a été "tranché" ou de toute autre atrocité parmi les huit millions d'histoires d'épouvante qui émergent de ce lieu du crime qu'est Haïti, ne venez pas me dire que vous partagez leur douleur ou la mienne.
Dites-moi où est Lovinsky Pierre Antoine, et des dizaines de milliers d'autres comme lui.
Si vous partagez ma douleur et la leur, pourquoi alors ne cessez-vous pas de la causer? Pourquoi ne cessez-vous pas les tortures?
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Si vous voulez me comprendre, regardez cette femme sur la photo, et les enfants à moitié ensevelis auprès d'elle. Vous n'entendez pas leurs hurlements parce qu'ils savent que cela ne sert à rien de hurler. Cela ne servira pas plus que de voter.
Que pense-t-elle? Peut-être quelque chose comme ça: Non monsieur! Vous ne pouvez pas partager ma douleur! A un moment donné, peut-être, quand les appareils-photo auront été rangés, y aura-t-il des gens pour venir nous sortir de là à mains nues.
Mais pas vous.

John Maxwell écrit pour le Jamaica Observer, d'où est tiré cet article.

Des liens supplémentaires essentiels pour en savoir plus:

Coup d’État en Haïti

L’histoire qui « lie » les États-Unis à Haïti - Par Bill Van Auken

L’humanitaire au service du capital, le cas de Haïti

Note perso:

Un témoignage, un de plus, sur Haïti qui met en lumière les complexités de la politique qui a été menée dans ce pays des Grandes Antilles qui occupe le tiers de l'île d'Hispaniola, qu’il partage avec la République Dominicaine, et qui compte plus de 8 millions d'habitants.

Un si petit pays pour tant de prédateurs! Dont la France, le Canada, le Brésil, mais aussi et surtout, les Etats-Unis, armés jusqu'aux dents, avec leur cortège de pillards, d'assassins et leurs complices: les agences gouvernementales (CIA et autres), le Pentagone, les multinationales, les médias, les ONG, les pleureuses (Hollywood, évidemment, et … Bono, si si!), les agences d'adoption sans scrupules (ici, par exemple), l'Eglise, etc.

Un vrai cirque, sauf que là, les clowns, s'ils sont grotesques à souhait, sont surtout sinistres et sanguinaires.

Si vous voulez comprendre pourquoi Haïti n'a jamais connu de répit, il suffit de regarder cette carte:
Carte_grandes_Antilles.jpg

Pendant ce temps, le monde occidental, non content de commettre des crimes contre l'humanité à tour de bras, poursuit sa diabolisation de Chavez et ignore le travail discret, mais, contrairement à l'armée d'Obama, d'utilité publique, des médecins envoyés par Cuba.

Et aussi: comme pour Katrina, les médias, au mépris des millions de personnes qui souffrent, qui n'ont rien à boire, ni à manger et attendent des secours d'urgence, dénoncent les "pillards": When the Media Is the Disaster .

Le monde est devenu une vraie cour des miracles. Et ça va pas s'arranger!

"Changer le monde" qu'ils disent, les pitres de l'UMP.

Virer ces pitres, oui!