La politique des célébrités et pourquoi les majors du disque ne sont pas des victimes

Bono bombarde à nouveau

Comme sa voix perçante fait vibrer les oreilles, les idées de Bono tombent souvent à plat: l'attaque ne suffit pas, pour avoir du talent, il faut également avoir une plus grande maîtrise.
Dans une chronique du NYT parue dimanche dernier, Sir Bono faisait la liste des dix points les plus importants pour les dix prochaines années, parmi lesquels l'un avait pour titre: "les développeurs de propriété intellectuelle".
Bono écrit:

" la seule chose qui puisse protéger les industries des productions de télévision et du cinéma du sort qu'ont connu la musique et la presse, c'est la taille des fichiers. Avec le développement constant des bandes passantes, il est à prévoir que, dans quelques années à peine, il sera possible de télécharger une saison entière de "24 heures chrono" en 24 secondes.

Et c'est là que réside le problème: "beaucoup voudront l'avoir gratuitement". Cette logique nébuleuse découle du piratage non règlementé et laxiste de ces dix dernières années:

"Le partage et le vol de fichiers musicaux pendant toute une décennie a révélé que ceux qui en pâtissent ce sont les artistes, c'est-à-dire les jeunes auteurs-compositeurs qui ne peuvent pas vivre, comme les moins compatissants d'entre nous, de la vente des places de concerts et de produits dérivés, comme les T-shirts – et les gens à qui ce système de Robin des bois à l'envers profite sont les prospères fournisseurs de services, dont les bénéfices croissants reflètent les recettes non perçues par l'industrie du disque.

Stop! Bono est-il en train de dire que ces "jeunes auteurs-compositeurs " dont il semble décidé à défendre la cause bec et ongles n'ont commencé à avoir des problèmes financiers ou à avoir le sentiment d'être escroqués que ces dernières années – et uniquement à cause du téléchargement illégal de musique?
Et cherche-t-il également à en faire porter le chapeau aux FAI – qui ne sont pas des saints non plus – plutôt qu'à l'industrie du disque trop arrogante pour imaginer que les consommateurs pourraient se révolter après des dizaines d'années de chansons jetables et de tubes sans lendemain?
Mais, vous voyez, c'est le genre de truc que fait Bono. Sa compassion, pour celui qui voit cela de l'extérieur, semble se porter sur les malheureuses victimes dont il se fait fort, aux yeux du monde entier, de défendre les droits.
On ne peut pas dire, hélas, que Bono soit un militant. Bono est, en fait, l'acolyte des puissants et des énormes groupes industriels. Dans ce cas, son costume de gladiateur d'Halloween est taillé pour soutenir les "jeunes auteurs-compositeurs" abusés par les "fournisseurs de services prospères", alors qu'en réalité, il fait la guerre au nom des rapaces de l'industrie du disque.
Ensuite, sir Bono, Son Altesse, trahit ses véritables intentions, en appelant à la censure – allant même jusqu'à préconiser le même genre de censure qui est notoirement pratiquée en Chine:

"Mais nous savons, grâce aux efforts mis en œuvre par les Etats-Unis pour lutter contre la pornographie infantile, sans parler des ignobles tentatives de la Chine pour réprimer les cyber-dissidents, qu'il est tout à fait possible de surveiller ce qui circule sur Internet".

Et voilà, tout y est: depuis l'amour de jeunesse (sa femme, NDT), Strange Fruit (chanson de Billie Holliday, qui a "inspiré" Pride". voir plus bas), le parler en langues, les bottes de Bally et les tambours indigènes.
Je pensais que l'époque de la chanson sentimentale était passée de mode. Si vous pensez encore en 2010 que l'industrie du disque est victime d'autre chose que de son ego démesuré et de sa bêtise collective, je crois que Bernie Madoff peut penser à vous pour le remboursement d'une partie de vos gains avec la cruauté et le genre d'audace qui ferait rêver Suge Knight.
Les grandes maisons de disques ont martyrisé les artistes et leurs fans pendant des années sans jamais envisager le jour où les rôles seraient inversés et où leurs victimes tiendraient les manettes.
Notez que ce sont les mêmes labels qui ont infligé aux fans accusés de télécharger "illégalement" des chansons protégées une amende qui pouvait s'élever à 150.000 dollars le titre, certains se retrouvant avec des sommes allant de 675.00 à 2 millions de dollars à payer.
Parle-t-il de la même industrie du disque, celle-là même qui est poursuivie en justice par une class action de six milliards de dollars par des artistes évincés? Avons-nous été si facilement saisis d'amnésie sélective que nous ayons oublié comment les majors étaient et sont, qui traitent les artistes en distributeurs automatiques de billets – en leur soutirant de l'argent jusqu'au dernier cent? Et quand les fans demandaient de la musique créative et complexe, noyée dans le flot de leur daube envahissante, combien de ces demandes on-elles été exaucées?
Mais Bono est passé maître dans cet art – celui de la complicité habile. Le même type, qui prêche une moralité que même des bonnes sœurs ne peuvent qu'aspirer à atteindre, adhère à un certain nombre de principes – à l'opposé de ceux qu'il prêche.
Il y a quatre ans, U2, le groupe de Bono, délocalisait son empire de plusieurs millions de dollars en Hollande, où venait de prendre effet le plafond qui avait été fixé sur les exonérations fiscales des artistes. L'Irlande, qui se retrouvait dans un terrible marasme financier et, était, en plus, contrainte de prendre des mesures aussi productives que la fermeture de classes spéciales dans le primaire et les réductions des salaires des travailleurs, avait également décidé d'augmenter les impôts.
Les exonérations fiscales, dont avaient largement bénéficié des groupes importants comme U2, étaient destinées au départ à aider les artistes nécessiteux. Quand Bono et les autres du groupe ont entendu parler de ce plafond, ils ont filé en Hollande – paradis fiscal. Abandonnant, ainsi, à leur triste sort les pauvres en Irlande.
Mais Bono, dont les potes sont, entre autres, des hippies pacifistes comme Bush et Blair, est salué par les médias comme un militant contre le militarisme et la pauvreté – mieux encore, la pauvreté en Afrique. "Bono n'est pas un pacifiste" écrivait, l'an dernier, Dave Marsh, présentateur de Sirius radio satellite et critique musical: "il n'a encore jamais dénoncé une seule guerre". Ce féroce défenseur des pauvres "possède des parts de Pandemic/Bioware, les producteurs de Mercenaries 2, un jeu vidéo qui simule une invasion du Venezuela".
Pire encore, malgré toutes ses singeries et son baratin sur les familles africaines déshéritées, qui font pleuvoir sur lui les récompenses, "l'an dernier, Bono rencontrait Robert Gates, le Secrétaire de la Défense US, pour discuter de projets destinés à établir un nouveau commandement militaire des Etats-Unis pour l'Afrique". Bono est un ardent partisan d'AFRICOM, l'organisme impérialiste redouté que contestent la plupart des gouvernements africains.
J'ai peut-être tort, et, d'une certaine façon, je l'espère, mais Bono me semble être un de ces capitalistes "dont les intentions ne peuvent pas être tenues pour pures. Certes, il est prêt à s'afficher au milieu d'enfants au ventre gonflé et aux lèvres desséchées entourés de mouches, mais ce Bon Samaritain sait-il apprécier l'humanité et la dignité de ceux dont il prend la défense et pour laquelle il est connu dans le monde entier - même s'ils ne lui ont jamais conféré l'autorité de le faire.
Il y a environ deux ans de cela, à la conférence acclamée par les critiques, "Technology, Entertainment, Design (TED), Bono se trouvait dans le public pendant que Andrew Mwenda, le journaliste ougandais chevronné attaquait avec une éloquence époustouflante (voir la vidéo avec sous-titres, NDT) , tout ce sur quoi repose la vocation philanthropique de Bono: l'aide à l'Afrique. Mwenda expliquait que les aides, même charitables et raisonnables, peuvent être plus nocives que bénéfiques.

1) les aides ne parviennent jamais à ceux à qui elles sont destinées;
2) les aides entretiennent l'idée que les Africains sont des bons à rien tire-au-flanc qui, malgré la générosité des occidentaux, refusent de se bouger;
3) les aides permettent aux pays européens, qui doivent bien plus que quelques cents de leurs monnaies moribondes, de se donner bonne conscience;
4) les aides ont la plupart du temps des intentions cachées, inconnues même des gouvernements qui les perçoivent;
5) les aides, quand elles sont considérées comme étant une fin en soi et non pas le moyen de mettre fin à l'absence d'autonomie, peuvent entretenir l'assujettissement des populations opprimées.

En réponse, Bono a réagi comme tout humble fonctionnaire qui se respecte sait le mieux convenir en de telles circonstances: il a apostrophé Mwenda, en lui lançant des grossièretés. Pas une seconde Bono ne s'est dit que peut-être ce journaliste africain (africain d'abord, journaliste ensuite) en savait plus sur l'Afrique et ses besoins qu'un chanteur irlandais. Son égo démesuré ne pouvait pas supporter d'être éclipsé, alors, il s'est mis à hurler: "Tout ça, c'est des conneries!" et d'autres termes impubliables.
Andrew Rugasira, entrepreneur social, a bien fait quand, répondant à l'attitude puérile de Bono, il a dit:

"Les pays du G8 ne sont pas stimulés par les interpellations ou les harangues des stars du rock. Ils se définissent selon des intérêts politiques et économiques radicaux issus d'une histoire basée sur la domination politique et économique, d'intérêts personnels puissants, et la réalité qu'ils ont amené leurs sociétés où elles en sont actuellement non pas grâce à la charité, fondée sur la générosité, mais grâce à des solutions nationales destinées à répondre à leurs propres problèmes de développement.

La conception de Bono sur l'Afrique revient dans sa chronique. Le point N°10 est aussi opportuniste et inepte que le premier: "la Coupe du monde donne le coup d'envoi à la décennie de l'Afrique du sud".
D'abord, mon intelligence est au-dessus de la norme Hollywoodienne, et donc, je n'accepte pas l'idée que le sport puisse changer ou modifier les paradigmes sociaux ou raciaux. Bono, toutefois, établit un parallèle entre la coupe du monde 2010 et une décennie qui, selon lui, marquera de nouvelles frontières pour l'Afrique.
Mes espoirs pour l'Afrique et ceux de Bono sont probablement diamétralement opposés, et donc, je pense que ses prédictions sont assez effrayantes. Assis sur son trône, il évoque la guerre civile de 2006 en Côte d'Ivoire qui, selon sa version de l'histoire, a été "mise en veilleuse" parce que ce pays d'Afrique occidentale était qualifié pour la coupe du monde de la Fifa de 2006.
Ok, Bono, il faut le croire pour le croire?
Ensuite, il attaque les détracteurs de l'Afrique du Sud, qui devraient "être rouges de honte aujourd'hui" dans la mesure où "les préparatifs impressionnants mettent en évidence les changements qui vont s'opérer sur le continent africain, où au cours des dernières années, la croissance économique était de 5% en moyenne".
C'est ça, la conception de la "décennie africaine" de Bono – la croissance, les changements, le "potentiel", les efforts pour "renforcer les fragiles démocraties naissantes sur tout le continent africain".
Si les préparatifs en Afrique du Sud pour la coupe du Monde "mettent en évidence" les "changements qui vont s'opérer sur le continent", je me demande comment Bono explique le déplacement de milliers d'habitants pauvres qu'a mis en œuvre le gouvernement pour permettre ces "préparatifs" - rompant même la promesse qui avait été faite de procurer des logements équitables à ces citoyens expulsés.
Bono se soucie-t-il que ces pauvres mêmes, pour lesquels il veut laisser croire au monde entier qu'il éprouve de la compassion, soient actuellement la cible d'agents du gouvernement qui, comme d'autres forces scélérates du passé, sont prêts à faire verser du sang pour une aubaine qui ne durera que quelques semaines?
Ne vous y trompez pas: le numéro de Bono, c'est ça. Comme un comique sur scène, il capture l'attention du public grâce à une parfaite synchronisation et une extase émotionnelle. Mais une fois que ces âmes crédules - envoûtées - ont été forcées à capituler, il arrive pour la mise à mort – ou la chute du sketch, si vous préférez.
Je laisse le mot de la fin à Dave Marsh:

"Bien que beaucoup de gens s'inspirent des rengaines qu'a écrites Bono, il n'y a pas l'ombre d'une preuve qu'il soit en désaccord sur une de ces questions – la guerre, les paradis fiscaux, l'immigration - avec les puissants qui, laisse-t-il entendre, sont les derniers dont on pourrait espérer quoi que ce soit.



Tolu Olorunda est un critique culturel dont les articles paraissent régulièrement sur le site: TheDailyVoice.com

Notes annexes (ajoutées par moi):

Concert U2 360°.
Un égo surdimensionné? Peut-être bien …

Vidéo: devant le Lincoln Memorial, pour la cérémonie de prise de fonctions d'Obama, Bono chante Pride (In the name of love) en hommage à MLK.
Monument de démagogie.
Quant aux paroles, elles sont débiles. Mais si ça fait gagner du pognon et donner l'illusion qu'on s'intéresse …
Et si on changeait les chevaux?

Le paragraphe de Bono sur la propriété intellectuelle se termine ainsi:

"Peut-être les magnats de la production cinématographique réussiront-ils là où les musiciens et leurs magnats ont échoué jusqu'à présent, et mobiliseront toute l'Amérique pour défendre l'économie la plus créative du monde, où la musique, les films, les productions télévisuelles et les jeux vidéos représentent près de 4% du PIB.
Nota Bene: ne faites pas monter sur cette tribune rêvée les stars du rock bien trop payées, ni les acteurs célèbres; cherchez le nouveau Cole Porter, s'il/elle n'a pas déjà abandonné pour écrire des jingles".

Note perso: Eh oui, ce malheureux galérien inconnu qui doit abandonner sa passion et renoncer à en vivre à cause de ces téléchargeurs sans foi ni loi.
Et puis, la philanthropie des majors et leur volonté de pister le talent sans relâche sont bien connues. Pas question de sortir compilations sur compilations avec un ou deux tubes connus. Ni de refuser à ces "nouveaux Cole Porter" d'enregistrer un album. Ni non plus de faire payer des sommes énormes un CD qui ne leur a pratiquement rien coûté.

Autres liens:

L'Afrique, la politique de l'occident et les célébrités sur ce blog:

Sauvez le Darfour

Madonna et l'adoption de petits Africains du Malawi
(NB: elle a fini par avoir gain de cause)

Famine et aide alimentaire 1- http://blog.emceebeulogue.fr/post/2... 2 - http://blog.emceebeulogue.fr/post/2... Etc.
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Après le tremblement de terre en Haïti, U2 donnera-t-il un concert "gratuit" à Amsterdam, New York ou Los Angeles?

Galerie de portraits: Sir Bono et quelques-uns de ses potes.

Bono__Geldof_and_Bush_2007.jpg
GW Bush, grand copain, avec Bono et l'autre pitre "Sir" Geldof

Bono___Pau_O_Neil__US_treasury__web_.jpg
Avec Paul O'Neil, Secrétaire du Trésor de Bush

Bono_and_B_Clinton.jpg
Avec Bill Clinton

Bono_and_Al_Gore.jpg
Avec Al Gore

Bono_and_the_Pope.jpg Le pape

bono_and_blair.jpg
Avec Blair



Une belle brochette de criminels de guerre, non?
Et le chanteur de rock, lui, fait, donc, la tournée des (po)potes pour dire à ces gens-là: "''Allez-y mollo, les gars, quand même, ça se voit une peu trop!
Bon, c'est pas tout ça, il faut que j'aille consulter les cours de la Bourse. On se rappelle et on se fait une bouffe?".''


PS: Ca n'a rien à voir, et c'est même très mesquin, mais vous trouvez pas qu'il a un goût à ch... pour les vêtements, le Bono?
Remarquez, comme notre cher, très cher prez, j'ai vu au hasard du ouèbe qu'il était 6° ou 8° sur la liste des plus mal habillés dans le monde. Mais lui, c'est sans doute pas à cause des vêtements ...
D'accord, l'info est complètement futile ... Mais il n'y a pas de petits plaisirs.