La crise économique tourne au carnage – les morts violentes suivent maintenant les expulsions, les saisies immobilières et les pertes d'emplois.

Malgré des prédictions toujours plus optimistes et un marché d'échange en hausse, les pertes humaines de la crise économique ne peuvent qu'augmenter dans les semaines et les mois à venir.

En 2007, Jason Rodriguez était licencié du poste qu'il occupait dans une société de construction mécanique à Orlando, en Floride, et se retrouvait "sandwich artist" ("virtuose du sandwich") dans un restaurant Subway .
Son salaire était amputé de moitié et ils accumulait les dettes jusqu'à ce qu'en mai dernier, il dépose un dossier de surendettement, estimant ses avoirs à un peu plus de $4.600 et ses dettes à près de $90000.
D'après son ancienne belle-mère, America Holloway, alors que Rodriguez n'habitait qu'à 30 minutes en voiture de chez son fils, il ne voyait celui-ci que très rarement. Quand le garçon avait demandé à son père pourquoi il ne venait pas lui rendre visite, Rodriguez lui avait répondu: " parce que je n'ai pas d'argent. Je n'ai pas de travail. Je n'ai rien à manger. Quand tout s'arrangera, je viendrai te voir".
Mais cela ne s'est jamais arrangé.
Le 6 novembre dernier, Rodriguez, 40 ans, retournait à la tour où se trouvait la compagnie où il avait travaillé et, d'après ce qu'on sait, ouvrait le feu chez son ancien employeur, tuant une personne et en blessant 5 autres.
Quand on a demandé à l'avocat local qui représentait Rodriguez pour son dossier de surendettement ce qu'il pensait de cette fusillade, il a répondu:

C'est comme ça que cela se passe actuellement. C'est l'exemple typique. Parmi ceux qui souffrent de la crise actuelle, il n'a rien de plus exceptionnel que les autres … sauf ça".

Au lendemain du massacre à Fort Hood - qui a eu lieu le jour avant le drame de Floride – il y a eu enquête, bien entendu, pour trouver des réponses aux causes de cette fusillade qui avait fait 50 morts et blessés.
On s'est bien moins intéressé, en revanche, aux raisons qui ont conduit un nombre bien plus élevé d'hommes et de femmes (parmi lesquels ceux qui auraient été visés par Jason Rodriguez) à devenir les victimes de violences à cause de la crise économique.
Une analyse des comptes-rendus de la presse locale, nationale ou régionale entre 2008 et 2009 indique qu'il y a eu une épidémie au niveau national, largement passée sous silence, de mesures radicales et d'actes désespérés où la crise semble avoir été le catalyseur.
Les informations sur de tels actes liés à la misère financière – depuis les braquages pour payer le loyer en passant par les suicides dus aux problèmes financiers jusqu'aux "familicides" (des meurtres / suicides où les parents et les enfants sont tous retrouvés morts) – ont filtré en provenance de villes et de villages de la majorité des états. Dans la mesure où seule une infime partie de ces faits est diffusée par les médias, ce qu'on découvre, souvent dans les journaux locaux, est effarant.
Même s'il est impossible de connaître les facteurs innombrables, parmi lesquels des problèmes personnels graves, qui contribuent au fait que les gens ont recours à des mesures radicales, violentes ou non, beaucoup d'articles de presse laissent entendre que la crise économique mondiale n'a pas joué un rôle mineur dans beaucoup de ces actes désespérés.

Poussés à bout

Au début de l'année, par ex, Jiverly Wongle, le "tireur de Binghamton" faisait les gros titres des journaux nationaux et déclenchait l'hystérie sur le câble quand, "dépité par son licenciement", il a massacré 13 personnes dans un centre d'aide aux immigrés dans l'état de New York.
La réaction des médias avait été également prompte quand Richard Poplawski, un habitant de Pittsburgh, "contrarié par son récent licenciement", avait tiré sur 4 agents de police, tuant trois d'entre eux.
Beaucoup d'autres ont dirigé la violence contre eux-mêmes, parfois en se tirant une balle au moment où les policiers se présentaient à la porte pour leur remettre l'avis d'expulsion, ou bien, alors qu'ils étaient armés, en se mettant dans la position d'être descendus par la police.
Un de ces cas s'est produit récemment quand Kurt Aho, 64 ans, habitant de Phoenix, Arizona, a décidé de passer à l'acte.
Aho s'était démené pour trouver du travail et se préparait à accueillir chez lui sa fille et son petit-fils – dont la maison avait été frappée de saisie – mais le 29 septembre, sa propre maison, dans laquelle il vivait depuis trente ans, était vendue aux enchères. Jurant qu'il n'allait pas tout simplement quitter sa maison, Aho décapsulait une bière pour la partager avec son voisin, Jeffrey Hobson, qui raconte: "il m'a dit: 'quand les flics seront là, je vais me faire tuer par eux ou me suicider'".
Quand les deux propriétaires sont arrivés, Aho a aussitôt tiré dans les pneus de leurs camions. Il est alors allé prendre un Magnum357 chez lui et a fait fuir les deux personnes. La police est arrivée juste après et a sommé Aho de lâcher son arme. Mais l'entrepreneur indépendant les a ignorés et est retourné chez lui reprendre des bières. Les voisins ont prévenu les flics qu'Aho était suicidaire et qu'il tirerait sur eux s'ils avançaient, mais les policiers du SWAT - sorte de GIGN, NDT - ont poursuivi en tirant sur Aho avec des balles en caoutchouc. Aho a riposté en tirant par deux fois, et une balle a atteint le véhicule blindé des policiers d'élite. C'est alors qu'un des policiers de l'équipe a tiré sur Aho et l'a tué.
Les jours qui ont suivi, comme tout au long de l'année, d'autres actes désespérés liés à la crise se sont déroulés dans tout le pays.
Afin d'essayer d'empêcher que leur maison soit saisie, Daniel Weston et Mary Ann Parmelee, 52 ans tous les deux, avaient payé les services d'agents pour modifier les conditions de leur crédit. Croyant qu'ils les avaient dépouillés, ce couple de Los Angeles les attirait dans une embuscade, le 20 octobre, où Weston et un autre homme, Gustavo Canez, 36 ans, sont soupçonnés de les avoir "battus et volés" en utilisant un pistolet et un coup-de- poing américain.
Le 29 octobre, à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, un homme en instance d'être expulsé s'armait d'un fusil et se barricadait chez lui. Cet acte désespéré n'était pas le premier dans le quartier. "Nous avons eu deux suicides", disait récemment Lambert Boissiere Jr. (~ qui dirige le département de police chargé de faire exécuter les décisions du tribunal à la Nouvelle-Orléans, NDT).
"Quand les agents de police arrivent, ils trouvent la personne enfermée à l'intérieur. Ou bien, on frappe à la porte, et boum, ils se tirent une balle".
Un incident similaire s'est produit le 5 novembre où Patrick Sanchez, résidant à Irvine, Californie, a ouvert à un policier porteur d'un ordre d'expulsion. Sanchez a demandé au policier d'attendre une minute, est retourné dans la maison et s'est tiré une balle dans la tête. C'était, d'après qu'on nous a dit, le troisième suicide dans le quartier en liaison avec une expulsion cette année.

Elkhart revisited

Actuellement, après la mort de 13 personnes dans ses rangs à cause d'un tireur isolé, Fort Hood, Texas, est la communauté traumatisée qui retient toute l'attention des médias. En février, c'était pourtant l'ancienne "capitale mondiale du mobil home", Elkhart, dans l'Indiana – une localité ruinée économiquement où le président Obama avait fait une brève apparition pour faire la promotion de son plan de relance économique dans son discours à la mairie d'Elkhart, Obama parlait de la situation catastrophique de la ville:

"Cette région a perdu des emplois plus rapidement que dans le reste du pays , le taux de chômage étant de plus de 15% alors qu'il n'était que de 4,5% l'année dernière à peine…. Nous parlons de personnes qui ont perdu leurs moyens de subsistance et nous ne savons pas par quoi cela sera remplacé … c'est ce que ces chiffres et ces statistiques signifient. Ils donnent la vraie mesure de la crise économique".

En réalité, cependant, la "vraie mesure" n'est devenue évidente qu'au fur et à mesure qu'on avançait dans l'année. Dès le début novembre, il y avait eu 22 suicides confirmés à Elkhart et deux présumés, un chiffre bien supérieur à la moyenne nationale de 16.
D'après le coroner John White, pour plus d'un quart d'entre eux, la misère financière et la perte de leur emploi avait été un facteur déterminant. "Ils ont laissé des lettres disant que la raison pour laquelle ils ont fait cela était l'économie, a-t-il déclaré récemment. Il faut qu'on prenne tous conscience du stress que cela représente quand le taux de chômage s'élève à 17 ou 18 %. La population a véritablement besoin de prendre conscience du stress – et des coûts terribles qui y sont associés, mais les chances que cela se produise sont minces. Le massacre qui a eu lieu à Fort Hood va forcément donner lieu à des tonnes d'analyses à la suite des nombreuses enquêtes officielles.
Mais ni le FBI ni le Congrès ni aucune autre agence gouvernementale n'ordonneront d'enquête sur ce carnage produit par la crise économique mondiale et dont le bilan s'alourdit peu à peu. Pour cette raison, il n'y aura pas de décompte exact du nombre de victimes qui ont été tuées, ou sont mortes, ou ont été blessées, ou qui ont subi des traumatismes graves à le suite d'expulsions, de saisies, de pertes d'emploi, et d'autres formes de détresse financière au cours de ces dernières années.
Pas plus que le président Obama ne retournera à Elkhart, ou ailleurs, d'ailleurs, pour assister à une cérémonie destinée à honorer la mémoire de ceux qui ont péri dans ce bain de sang moins spectaculaire, mais bien plus mortel.
A cause de cette désinvolture, et malgré des prédictions économiques toujours plus optimistes et un marché d'échange en hausse, le bilan humain de la crise économique ne peut que s'alourdir dans les semaines et les mois à venir.

Nick Turse, journaliste, essayiste et historien, est un des rédacteurs en chef de Tomdispatch .
Son premier livre: The Complex: How the Military Invades Our Everyday Lives analyse le nouveau complexe militaro-industriel aux Etats-Unis.
Son site

Note perso

Evidemment, la France n'est pas en reste, question suicides (voir les articles bien documentés à ce sujet). Et la situation aurait été bien pire si les malades au pouvoir avaient pu mener leur politique de "subprimes" avant que la crise n'éclate.
Mais, nous ne perdons rien pour attendre. Ils nous mènent exactement là où en sont arrivés les US. C'est déjà commencé, mais les effets ne s'en ressentent pas encore, grâce aux services publics et à la couverture sociale. Mais, avec leur démantèlement systématique, tôt ou tard, nous en pâtirons .

Maudits soient ceux qui défendent une politique suicidaire.