Pourquoi donc, cet homme qui se dit de gauche a-t-il voté avec la droite et l'extrême-droite, s'excluant de ce "vote historique", comme on peut le lire actuellement ici et là, même en France?
Ce qu'il y a d'historique, c'est que cela faisait bien longtemps que l'académie ne s'était penchée sur le système de santé US, pourtant moribond. Hilary Clinton avait bien tenté une réforme du temps où son mari était président, mais elle avait été découragée par l'acharnement de l'opposition et aussi, sans doute et plus certainement, par un manque de motivation, les intérêts des zélites, mêmes démocrates, étant ailleurs.

Peut-être que c'est parce que finalement, cette réforme n'en est pas une.

Peut-être que ce n'est pas ce que voulait la population, elle qui réclamait à une majorité écrasante une caisse nationale de santé publique pour tous ("single-payer").
Mais, contrairement à l'église catholique, les défenseurs du "single-payer" n'avaient pas bonne presse: ils étaient persona non grata aux forums organisés à la Maison Blanche et dans la plupart des débats au Sénat, et leurs revendications avaient été éliminées rapidement du projet de loi à la Chambre.

Y aurait-il au Congrès quelqu'un qui voterait en son âme et conscience pour le bien de la population et non pas pour remplir les poches de multinationales, déjà ultra-gavées, et pour en recueillir les miettes?
Il doit se sentir bien seul.

Voyons ce qu'il dit.

Mais au préalable, je rappellerai qu'Obama avait promis une véritable réforme du système de santé pour que les 48 millions sans assurance et les dizaines de millions d'autres qui sont très mal assurés puissent être couverts décemment.
Le candidat Obama parlait de mettre en place une "option publique", c'est-à dire un système de soins pour tous géré par l'Etat (comme Medicare qui s'adresse aux plus de 65 ans et qui aurait été étendu au reste de la population), parallèlement aux assurances maladies privées. Ce qui constituait, non la panacée, mais un pas en avant certain.
Bon, cette formule n'a pas fait long feu dès le début des longs mois de débats – où une poignée d'agités d'extrême droite, manipulés par les multinationales de la santé, semaient la terreur et viciaient les débats, aidés en cela par des grands médias qui agitaient le spectre du "socialisme".
Obama n'en a plus parlé d'ailleurs. Lui aussi, vite découragé. Mais qu'est-ce qu'ils ont ces dèmes, à toujours reculer dès que la droite aboie? Est-ce que la droite a des états d'âme pour fourguer ses "réformes" pourries? (Certes, dans ce cas, l'opposition est faiblarde).
Serait-ce que, finalement, ils ne sont pas convaincus de ce qu'ils promettent? Serait-ce que ce sont des promesses juste pour se faire élire?

Mais, revenons à Kucinich.

Celui-ci se bat d'abord pour que la santé de la population soit considérée comme un droit universel, et non pas comme un bien marchand.
Juste après la séance à la Chambre, Kucinich publiait un billet sur son site pour expliquer les raisons de son vote:

(Extraits – traduction libre)

On nous a imposé l'idée que nous n'avons le choix en matière de soins médicaux que dans le cadre de la structure actuelle d'un système d'assurances à but lucratif et cupide qui réalise des bénéfices en n'offrant pas d'assurance maladie.
Nous ne pouvons pas accuser les assurances privées d'être ce qu'elles sont. Mais nous pouvons en rendre responsables les lois avec lesquelles le gouvernement assure leur pérennité, renforçant, par là-même, le secteur de l'assurance maladie à but lucratif, qui est la source même du problème.
Quand les assurances refusent des soins ou augmentent les cotisations, les tickets modérateurs et les franchises, c'est tout simplement pour réaliser toujours plus de bénéfices. Et c'est notre système.
Il est évident que les compagnies d'assurance sont le problème, pas la solution.
(…) Même ceux qui ont une assurance ne sont pas protégés. La deuxième cause majeure du surendettement des familles aux US, c'est que les assurances privées ne remboursent pas les soins en cas de maladie.
Mais au lieu de viser à écarter ces assurances privées, le projet de loi actuel mettrait le gouvernement en position d'accélérer la privatisation de l'assurance maladie.
Avec ce projet, le gouvernement imposera à au moins 21 millions d'Américains de souscrire une assurance maladie justement auprès de ce secteur même qui est la cause des dépenses de santé ahurissantes, et qui réalisera au moins 70 milliards de bénéfices annuels supplémentaires, dont la majorité proviendra de l'argent public. (…).
En n'ayant que la contrainte de couvrir les "états de santé préexistants", d'organiser une option publique édulcorée et de faire quelques concessions importantes mais limitées, les compagnies privées d'assurance maladie font une sacrée bonne affaire.
Sur le blog de Center for American Progress, on peut lire: "depuis qu'Obama a montré des signes qu'il reculait sur l'option publique, les actions en bourse des sociétés d'assurances privées ont grimpé".
Il en a été de même quand le sénateur Max Baucus a présenté un projet de loi qui éliminait l'option publique (…)
Au cours des débats, quand les intérêts des compagnies privées étaient réellement menacés, les propositions étaient prestement écartées.
La "solide option publique" qui aurait permis un minimum de concurrence à un secteur monopolistique a été ramenée d'un potentiel de 129 millions d'Américains à 6 millions.
D'autre part, un amendement qui aurait donné aux états le droit de mettre en place leur propre caisse d'assurance maladie publique a été refusé à la demande du gouvernement (amendement déposé par Kucinich lui-même et rejeté par les Démocrates, NDT) (…)

Mais que contient donc ce projet de loi?

De bonnes initiatives, certes, rares et quasi-marginales, mais l'essentiel fait la part belle au secteur privé, lui offrant sur un plateau ceux qui n'avaient pas de couverture santé.
Voici quelques-unes de ces dispositions:
- Extension de Medicaid (soins médicaux aux plus démunis), financé par les fonds fédéraux, à 6 millions de personnes.
- Quelques règlementations visant les compagnies privées: suppression de la clause "état de santé préexistant" (mais il n'y a aucune restriction concernant les cotisations, et donc, le secteur peut riposter en augmentant les tarifs pour toute disposition qui menacerait de faire baisser les bénéfices) et interdiction de résiliation de contrat sous prétexte que la personne n'avait pas mentionné un problème médical mineur, tel l'acné.
- Les ménages dont les revenus dépassent 1 million de dollars par an, 500.000 $ pour les personnes seules, paieront un impôt supplémentaire pour contribuer au financement du plan d'assurance-maladie. Ca devrait aller, non?
- Chaque citoyen aura obligation de souscrire à une assurance maladie. Ceux qui ne le feront pas paieront un impôt supplémentaire.
Quand on sait que beaucoup de ceux qui ne le font pas sont déjà enfouis sous les dettes, que s'ils ont besoin de se soigner, c'est à leur charge, et que s'ils prennent une assurance, ce sera pour le minimum de prestations parce qu'ils n'auront pas les moyens, eh bien, ce sont encore ceux-là qui seront encore punis. D'autre part, rien n'est dit sur les millions qui souscrivent à une assurance qui ne couvre pas grand chose, et, évidemment, pas les impondérables.
- Les entreprises (sauf les petites) devront assurer leurs employés. Quand on sait qu'ils vont tirer sur les coûts et qu'ils ont vite fait de licencier, on peut penser que les assurances dont bénéficieront les travailleurs ne seront pas la panacée.
- Les femmes ne pourront pas être exclues pour des motifs spécifiques à leur condition féminine. Bon, il y a un hic concernant l'avortement: j'y reviendrai.
- les jeunes adultes pourront bénéficier de la police d'assurance de leurs parents jusqu'à l'âge de 27 ans
- Certaines pratiques discriminatoires vis-à-vis des LGBT seront interdites

Bon, on le voit, ça ne va pas chercher bien loin. Il y a d'autres clauses, du même genre. Rien d'universel. Et tout ce qu'il y a de plus contournable. On a quand même affaire à des requins qui savent nager en eaux troubles, faut pas l'oublier.

Et ce qu'il faut voir dans tout ça, c'est ce qui va se passer en réalité.

Quels profits vont en tirer les compagnies d'assurance maladie?

Il y aura pour les compagnies privées une manne de dizaines de millions de nouveaux clients, grâce à l'obligation de s'assurer et aux subventions publiques. Et pas n'importe quels clients: les jeunes et, donc les plus en forme – ceux qui étaient le moins susceptibles d'avoir recours à une assurance.
Le projet de loi permet aux assureurs de demander des cotisations deux fois plus élevées aux plus âgés et donc, ceux qui ont moins de 65 ans (après, c'est l'état qui paie, avec Medicare) seront plus enclins à ne pas prendre d'assurance maladie. Une aubaine pour les assureurs, qui se débarrassent, ainsi, de ceux qui leur coûtent le plus cher.
Quant aux jeunes qui ont des problèmes de santé, ils préfèreront prendre l'option publique (enfin, pas une vraie "option publique", mais un programme qui concernerait 6 millions d'Américains qui ne sont pas assurés; je ne sais pas de quel chapeau ils sortent ces chiffres, vu qu'ils sont 48 millions, m'enfin, on va pas chipoter pour si peu).
Et donc, cette option publique, prévue à l'origine pour assurer ceux qui le souhaitent et concurrencer les compagnies privées, sera réduite à peau de chagrin, ne s'adressant qu'à une poignée d'Américains dont les assurances privées se passent volontiers.

Et si un projet de loi similaire est également voté au sénat, que va-t-il se passer?

D'abord, les dépenses de santé vont continuer à grimper en flèche, même encore plus rapidement qu'actuellement, puisque c'est l'argent du contribuable qui va alimenter les caisses du secteur privé. La solution qui sera adoptée par ceux qui paient (l'état et les patrons) sera de réduire les aides et augmenter les franchises et les tickets modérateurs.
Quant à la loi, sa mise en application est prévue pour … 2013.
D'ici là, les malades pourront bien mourir, faute de soins. Mais en 2013 aussi, qu'on se rassure …
Alors, ce genre de "réforme", c'est une réforme à la sarko: toujours au bénéfice des riches et au détriment de la population, et cela avec l'argent public.
Les compagnies d'assurance maladie ne doivent pas pleurer les millions de dollars qu'elles ont dépensé pour acheter ... faire du lobbying!

A moins que la vraie "réforme", finalement, ce soit l'amendement apporté à la dernière minute

Le projet de loi de la chambre des représentants et l'avortement.

A la dernière minute, Bart Stupak, représentant démocrate du Michigan, introduisait un amendement au projet.
Cet amendement stipule que les fonds fédéraux ne doivent pas rembourser un avortement ou couvrir "'aucune partie de tout contrat d'assurance maladie" qui comprendrait le remboursement d'un avortement, sauf pour le cas où la vie de la mère serait en danger, ou que la grossesse serait survenue à la suite d'un viol ou d'un inceste.
Ce qui veut dire que les femmes devront souscrire une assurance privée complémentaire qui prévoit le remboursement des avortements juste au cas où une telle occurrence se présenterait, ou bien payer de leur propre poche.
C'est un peu comme si les compagnies d'assurances demandaient à leurs adhérents de deviner quelles interventions et quels traitements leur seront nécessaires, afin de leur proposer les contrats d'assurances appropriés.
Cette clause implique, en particulier, que les femmes dont les revenus sont faibles et qui ont droit à l'assurance publique ne pourront pas se faire avorter si elles le souhaitent, sauf à payer de leur poche.
D'autre part, rien ne dit que les assurances privées proposeront cette option, peu rentable, dans leurs prestations.
Donc, il est clair que, là encore, ce sont les femmes et les femmes à moindre ou à faible revenu qui seront pénalisées par cette mesure. Comme toujours, quand il s'agit d'avortement

64 démocrates contre 22 ont voté en faveur de cet amendement.

La Maison Blanche a refusé d'intervenir dans le débat. Le porte-parole du président a déclaré: "Nous allons réfléchir là-dessus, chercher à établir un consensus et trouver un terrain d'entente."

Comme si cela était possible entre les mouvements anti- et pro-avortement, comme le dit Melissa McEwan:

"Il ne peut absolument pas y avoir de terrain d'entente entre ceux qui pensent que les femmes ont le droit de disposer de leur corps et ceux qui pensent que le corps des femmes appartient à l'Etat, ou à leurs médecins, ou à leurs maris, ou quiconque a voix au chapitre pour décider si elles doivent être enceintes même si elles ne le veulent pas.
Il est anormal que notre président refuse de prendre position là-dessus".

Elle ajoute que la déclaration d'Obama, disant qu'il proposait "un projet de loi sur le régime de santé et non pas sur l'avortement" était un "tas de conneries hypocrites".

Que va décider le sénat?
Et que va-t-il se décider lors des négociations entre la Chambre et le Sénat?
Et que fera Obama lors de la signature de la mouture finale de ce fantôme de réforme du plan de santé?
Je ne veux pas donner dans le pessimisme excessif, mais je ne pense pas qu'Obama tapera le poing sur la table, trop content de s'en sortir avec les honneurs pour accoucher de cette mascarade.

Evidemment, le peuple ne va pas être content. Mais le peuple n'est jamais content, c'est bien connu.

Conclusion:
Alors au lieu de dire que c'est une "avancée historique", les Français béats devraient se battre pour préserver le système en vigueur ici, et qui est attaqué violemment par les charlots au pouvoir, parce que, dans pas longtemps, c'est le système des Etats-Unis qui nous pend au nez.
Et on verra bien si c'est une avancée historique pour nous aussi!