Même les Branquignols doivent bénéficier de l'assurance-maladie

Normalement, j'évite comme la peste d'aller voir ma sœur, Apolitica. Pas à cause d'elle, mais à cause de son mari, Branquignol, un mec de droite bas-de-plafond.
Mais ils viennent d'avoir un deuxième gamin, et donc, je me suis rendu dans leur minuscule appartement pour les féliciter. C'était la moindre des politesses (ça, mais aussi parce que ma mère avait menacé de me déshériter si je ne le faisais pas).
Branqui était dans la salle de séjour exigüe, affalé sur un divan de chez J'LOUE TOUT, berçant sa petite fille qui venait de naître.
"Je suis si content pour vous deux", dis-je, en mentant. Branquignol bosse comme un malade à temps partiel à trois endroits différents; et aucun des trois n'offre de prestations sociales. Ma sœur est handicapée et ne peut pas travailler.
On leur a déjà tout saisi, des appareils ménagers aux voitures.
Et, dooooonc …. que faire?
Un autre enfant! *soupir*.
"Branqui Jr est fou de sa petite sœur ", me dit mon beau-frère, montrant son fils de 10 ans. "Hein, Junior?".
Mon neveu fait la grimace. Ce petit n'est pas idiot du tout. Un jour il faudra que je demande à Apolitica qui est son vrai père.
Je me lance: "Et alors, comment s'appelle la petite nouvelle?
"Débila".
"Tu veux dire", dis-je, la mâchoire pendante, qu'elle va être … un peu Débile?
"Exact!, me répond-il, radieux.
Et certains ne le seront pas qu'un peu seulement, pensé-je, en jetant un coup d'œil dans la direction d'Apolitica. Mais elle s'est enfuie dans la cuisine.
Dégonflée.
A la télé de chez J'LOUE TOUT installée au coin de la pièce, Bill O’Liely peste contre la réforme de l'assurance maladie.
"Obama et son fichu socialisme!" râle Branqui. "Lui et les cocos du Congrès vont saigner l'Amérique à blanc".
Il me faut un certain temps pour remettre ma langue à la bonne place. Finalement, je parviens à dire: "c'est particulièrement catastrophique quand on voit comment l'économie a réussi à survivre jusqu'à présent à deux guerres inutiles, les réductions d'impôts pour les super-riches et les milliers de milliards refilés aux criminels qui ont saboté l'économie.
"Tu peux cracher sur les réalités, si tu veux, mais …", grogne Branquignol, "mais si la réforme d'Obama passe, on va bientôt nous mettre le marteau et la vrille sur tous les drapeaux".
Moi, ce que je vois, c'est que c'est vous qui partez en vrille. Ils viennent de recevoir la facture de la maternité du comté pour l'accouchement et, sans couverture médicale, le surendettement leur pend au nez incessamment sous peu.
"Branqui", je lui dis, "tu travailles comme une bête et tu n'as pas un sou devant toi, et maintenant, les dépenses médicales vont te broyer. Comment peux-tu être contre une assurance-maladie à la portée de ta bourse et qui vous couvrirait toi et ta famille, ainsi que les 47 millions d'autres Américains sans couverture médicale?".
"Parce que", crache-t-il, "la médecine socialisée, c'est antiaméricain!".
Débila gémit alors. J'en suis témoin.
Je tente de lui faire entendre raison: "Ne gobe pas ce mensonge: les sondages montrent qu'une immense majorité d'Américains sont favorables à une assurance maladie pour tous, et la plupart savent également qu'une caisse centrale unique, c'est la seule véritable solution. Ce qui, entre parenthèses, n'est pas de la médecine socialisée, mais une assurance socialisée".
"Je suis contre le social. Point".
Eh bien, moi aussi – du moins quand il s'agit des relations avec mon beau-frère. Mais - ce qui est étonnant de ma part - je persévère. Je ne sais pas pourquoi l'expression "mouton de Panurge" m'est brusquement venue à l'esprit.
"Ne te raccroche pas à tes mots dépréciateurs", j'insiste, songeant à toutes les façons dont l'extrême-droite a sali ces derniers temps des termes naguère tout à fait respectables.
"Et alors, tu m'expliques comment on fait pour avoir de la nourriture qui ne pourrit pas? ".
"Pardon?"
"Sans les dépréciateurs, la nourriture pourrit, tout le monde sait ça!" me dit Branqui triomphalement.
"Je pense", dis-je lentement, tout en me demandant bien pourquoi je tiens tant à ne pas être déshérité, "je pense que tu confonds avec 'conservateurs', ce qui est dans quoi ils vont plonger mon cerveau dans quelques heures quand j'aurai légué mon corps à la science sitôt après être sorti d'ici".
"Ha!", grogne-t-il, "il ne restera plus rien à léguer quand vous, les libéraux, vous aurez mis en place vos *tribunaux de la mort.
"Ils existent déjà".
"Hein?"
"Les tribunaux de la mort, ils existent déjà. Sauf qu'on appelle ça en général 'compagnie d'assurances'".
"Qu'est-ce que tu veux dire?", demande Branqui, l'air véritablement perplexe (oui, bon, c'est vrai, il a toujours eu l'air véritablement perplexe).
"Allons, Branquignol", je lui dis, "même toi, tu dois bien te rendre compte que ces rapaces font tout pour refuser le plus de remboursements possible, ce qui, quand ils ont encore imaginé de nouvelles clauses d'exclusions ou d'autres "conditions préexistantes", se traduit par une véritable détresse, voire, parfois, par la mort".
"Hrh", grogne Branqui, "pourquoi, vous, les gauchistes, vous détestez tant l'économie de marché?"
"Tu veux parler de cette économie de marché qui est faussée par les compagnies d'assurances qui distribuent des millions de dollars en pots-de-vin … euh … je veux dire, en contributions aux campagnes électorales, et où les règlementations sont rédigées par le secteur privé qui favorise … voyons un peu … les compagnies d'assurances?
"Et, allez! Encore tes fichus discours!", ricane Branqui. "Écoute, Mark, l'assurance maladie publique va mettre sur la paille tout un secteur d'activités, et là, on est en plein délire, non?".
"Alors, tu dois adorer le projet de loi bidon de Baucus. L'assurance maladie obligatoire pour tout le monde, et des amendes pour ceux qui ne souscrivent pas. Génial, hein? – pour les compagnies d'assurances".
Mon beau-frère reste muet. Soit il est mort, soit il réfléchit (si j'élimine d'emblée la deuxième possibilité, il ne reste que la première).
Prudemment, je poursuis:
"Branqui, dis-moi un peu: qu'est-ce qui est le plus important pour toi: les intérêts des compagnies d'assurances, ou le sort de dizaines de millions de gens comme toi? Parce que voilà comment ça se passe: l'unique fonction des premiers est de remplir davantage les poches des actionnaires et des PDG en grattant jusqu'à 30% d'une cagnotte qui, si elle était destinée à une caisse d'assurance maladie commune, pourrait être presque entièrement utilisée pour assurer à chaque personne vivant aux Etats-Unis une excellente couverture médicale.
"Je ne veux pas que ce soit l'état qui choisisse mon médecin"
Je me demande comment j'ai fait pour ne pas m'apercevoir que j'étais passé dans un univers parallèle.
"Branqui", je lui dis calmement, "mais tu n'as PAS de médecin".
"Quel rapport?".
Il va falloir que je me renseigne où a lieu la prochaine réunion des Masochistes Anonymes.
Pour consolider mes chances d'être admis comme adhérent de l'association, je poursuis, à tout hasard:
"Écoute-moi bien, Branqui, s'il y a une caisse maladie publique, le gouvernement ne décidera que du montant des prestations. Point. Les prestataires privés actuels seront rachetés, les hôpitaux deviendront à but non lucratif et recevront des budgets de fonctionnement annuels pour régler toutes les dépenses. Le gouvernement ne possède rien, ce qui montre, par là-même, le ridicule de toutes les âneries qu'on raconte sur la 'médecine socialisée'. Et le médecin de famille, c'est toi qui le choisis".
"Je suis sûr, ricane Branquignol, "que les médecins et les infirmiers vont adorer travailler pour des clopinettes, car c'est tout ce qui restera quand le gouvernement commencera à gérer tout le fric dans ton monde olympique".
Vivre dans un monde olympique me paraît bien utopique en ce moment.
"C'est cela, oui! Si la gestion administrative est effectuée par une caisse centrale unique à but non lucratif avec des frais généraux peu élevés – Medicare ne dépense que 3% pour les frais de gestion – et non pas par toute une série de compagnies qui ne se préoccupent que de seuil de rentabilité et de profits maximum, non seulement cela libère suffisamment de fonds pour assurer une couverture maladie universelle, de qualité et abordable pour tout le monde, mais cela garantit que le personnel médical sera bien rémunéré. Ce n'est pas plus compliqué que ça (pour rester au niveau de ce que peut capter ton cerveau, mais je ne l'ai pas dit).
Débila se met à hurler. Ma sœur arrive aussitôt et la prend dans les bras.
"Elle a de la fièvre depuis un moment", explique avec inquiétude Apolitica en se précipitant dans la salle de bains.
"Oui, elle est patraque, ces jours-ci", dit Branqui, les yeux dans le vague (enfin, je veux dire, plus que d'habitude). Il s'inquiète de toute évidence. On peut dire ce qu'on veut, mais, malgré tous ses défauts, c'est un bon père.
A la télé, la xénophobie bat son plein: "méfions-nous de ces immigrés qui profitent des soins médicaux", prévient Glen Blecch.
"Les aides pour les sans-papiers sont en grande partie responsables de la situation catastrophique en Amérique", répète Branqui.
On peut dire ce qu'on veut, mais, mon beau-frère, c'est aussi un imbécile.
"Non", je dis en soupirant, "ce qui rend ce pays malade, c'est son système, pour tout.
C'est nous, en Amérique, qui, de tous les pays occidentaux, dépensons le plus le plus, et de loin, pour l'assurance maladie et pourtant, nous sommes parmi les plus mal classés pour chaque indicateur important de santé publique. Et en ce qui concerne les avantages que comporterait l'interdiction des soins médicaux aux immigrés sans papiers, tu y réfléchiras sans doute à deux fois quand tu liras dans les journaux qu'il y a eu une épidémie de tuberculose dans une exploitation agricole ou une usine d'emballage de viande.
"Je ne lis jamais".
Vous imaginez le choc.
"Je n'ai pas besoin que la presse socialo me dise quelle chance nous avons d'avoir un président marxiste qui fait de l'Amérique un pays chaque jour de plus en plus communiste. " peste-t-il. "Qu'est-il arrivé à cette indépendance bien de chez nous? Pourquoi les gens pensent-ils que le gouvernement leur doit des aides? Comment …".
"Branqui! ".
C'est Apolitica qui revient avec le bébé qui hurle. "La température de Débila est montée brusquement à 40°. Je te l'ai dit qu'on aurait dû l'emmener à l'hôpital hier. Il faut partir aux urgences TOUT DE SUITE".
"Mais, chérie … on n'a déjà pas l'argent pour payer la facture précédente".
"TOUT DE SUITE, j'ai dit!" répète Apolitica, déjà sur le palier avec le bébé malade.
Branqui attrape les clés posées sur la table de chez J'LOUE TOUT. "Comment cela a-t-il pu arriver?", se lamente-t-il.
Y aurait pas un miroir de chez J'LOUE TOUT quelque part?

Mark Drolette vit et écrit à Sacramento, Californie. Son site.

Se non è vero è ben trovato!

Assurance maladie aux US et tribunaux de la mort Voir ici.

Note perso

En France, c'est la démarche inverse qu'on nous explique qu'elle est bonne pour nous: fermetures de services médicaux de proximité, privatisations de services, déremboursements, obligation de passer par un médecin référent - donc doubles honoraires - pour avoir accès à un spécialiste, dépassements d'honoraires, etc. Dans le Canard du 21 octobre, pour les dépassements, ils expliquent qu'il y aura un troisième secteur dit "optionnel", où les médecins pourront facturer leurs actes 30% de plus que le tarif sécu. Pour l'instant, ne seraient concernés que les gynécos, les anesthésistes et les chirurgiens, mais il n'y a pas de raison que ça s'arrête là.
Comme cette gâterie n'est pas remboursée par la sécu, c'est encore le patient qui va payer.
Mais lisez plutôt l'article p.4. C'est compliqué à résumer (ou plutôt, ça ne se résume pas, faut tout lire). Et puis, même page: "les ruses des labos".
Il n'existe pas de comparution immédiate pour les fossoyeurs de tout ce qu'a instauré la CNR?
Pendant ce temps, il y en a qui parlent de débat sur l'identité nationale.
L'identité nationale, mon con, c'est ça: la sécu pour tous, la retraite, la laïcité, la solidarité, etc.!
Pourquoi, tu comptais en parler?