Récit d'une trahison



Aujourd'hui, c'est le 1196° jour de captivité du soldat Gilad Shalit.
Un prisonnier de guerre ne doit pas rester captif. Un soldat blessé ne doit pas être abandonné sur le champ de bataille. L'état signe un contrat tacite avec quiconque s'engage dans l'armée, et dans tous les cas avec ceux qui servent dans une unité de combat.
Le comportement des gouvernements israéliens successifs au cours de ces 1196 jours, ainsi que celui des dirigeants politiques et des généraux responsables de cette ignominie, est une violation de ce contrat tacite, une trahison. En bref, une infamie. Cela met en fureur toute personne honnête, pas seulement les soldats au front. La trahison est déjà dans la terminologie employée. Le livre des Proverbes dit: "La vie et la mort sont à la merci du langage".
Un soldat capturé par l'ennemi au cours d'une action militaire est un prisonnier de guerre – dans toutes les langues, et dans tous les pays.
Gilad Shalit a été capturé au cours d'une opération militaire. C'était un soldat en armes et en uniforme. Dans ce contexte, que cette action ait été en soi légale ou illégale, ou que ceux qui l'ont capturé étaient des soldats d'une armée régulière ou des francs-tireurs n'entrent pas en ligne de compte.
Gilad Shalit est un prisonnier de guerre.
C'est à ce moment précis qu'a commencé le déni. Le gouvernement israélien, refusant le terme approprié de "capture", s'est mis à parler d'"enlèvement", voire de “kidnapping”.
Les médias israéliens disciplinés, qui défilent au pas derrière les généraux comme la garde prussienne, se sont joints au chœur. Pas un seul journal, pas un seul présentateur de radio ni de télé n'a utilisé une seule fois le terme de "prisonnier de guerre". Tous, sans exception, depuis le tout premier jour, disent: "le soldat "enlevé" ou "kidnappé" (ou "pris en otage" , NDT).
Les mots sont importants. Toutes les armées sont habituées à procéder à des échanges de prisonniers. En général, ils ont lieu à la fin des hostilités, parfois même au cours de la guerre.
L'armée libère les combattants ennemis en échange de ses propres soldats captifs.
Ce procédé ne s'applique pas à des victimes de rapt. Quand des criminels kidnappent quelqu'un et le détiennent dans le but d'obtenir une rançon, la question qui se pose c'est si oui ou non la rançon devrait être payée. Payer pourrait encourager d'autres rapts et récompenser les criminels.
A partir du moment où Gilad a été désigné par le terme de "kidnappé" , il était condamné à ce qui s'est passé ensuite.
Il avait également perdu son honneur de soldat. Un soldat ne se fait pas "enlever". Les millions de soldats qui ont été capturés au cours de la Seconde Guerre Mondiale (les Allemands, les Russes, les Britanniques , les Américains et tous les autres) se seraient sentis insultés si quiconque avait sous-entendu qu'ils avaient été "enlevés".
La plus grande menace qui plane au dessus de la tête de Gilad depuis qu'il est en captivité ne vient pas du Hamas, mais de notre propre armée.
Il est clair que, si on lui en donne l'occasion, l'armée tenterait de le libérer de force. C'est profondément ancré dans sa philosophie: ne jamais céder à des ravisseurs.
Si j'étais le père de Gilad et si j'étais pieux, je ferais tous les jours cette prière: "S'il te plaît, mon Dieu, fais que l'armée ne retrouve pas l'endroit où mon fils est détenu".
Nos hauts gradés de l'armée sont prêts à exposer les prisonniers à des risques énormes pour les libérer de force, au lieu de les échanger contre des prisonniers palestiniens. Pour eux, c'est une question d'honneur.
Dans ce genre d'opération, la vie des libérateurs est mise en péril.
Mais surtout, c'est la vie du prisonnier qui est en danger.
Une des opérations les plus exaltées dans les annales de l'Armée israélienne a eu lieu à Entebbe en juillet 1976. Elle a permis la libération de 98 passagers d'un avion d'Air France qui avait été détourné et contraint d'atterrir à Entebbe en Ouganda. Cette opération s'était attiré l'admiration du monde entier. Seul un des libérateurs avait trouvé la mort – le frère de Benyamin Netanyahu.
Tout à l'ivresse qui avait suivi cette réussite, ils avaient tous oublié un détail: dans cette opération audacieuse, des risques énormes avaient été pris. Si la moindre erreur avait été commise lors de cette opération complexe, cela aurait été une catastrophe pour les passagers pris en otage. Cela aurait pu se terminer en un bain de sang. Mais dans la mesure où l'opération avait été réussie, personne n'avait osé la remettre en cause. Les conséquences de l'opération destinée à libérer les athlètes aux jeux Olympiques de Munich de 1972 ont été autres. Quand la police allemande, poussée par le gouvernement de Golda Meir, avait donné l'assaut pour les libérer de force, tous les athlètes avaient été tués. La plupart d'entre eux avaient probablement été tués par des balles provenant des fusils de la police allemande. Comment expliquer, sinon, que les gouvernements israélien et allemand ont tous deux refusé de publier les conclusions de l'enquête médico-légale?
Il s'est passé la même chose deux ans plus tard quand Golda Meir et Moshe Dayan avaient ordonné à l'armée israélienne de libérer les 105 enfants qui étaient détenus par des commandos palestiniens dans la ville de Ma'alot, au nord d'Israël. L'opération avait mal tourné et 22 enfants et 3 de leurs enseignants aveint été tués. Dans cet exemple, également, certains, si ce n'est tous, avaient été, semble-t-il, tués par les balles de leurs libérateurs. Les conclusions de l'enquête n'ont également toujours pas été publiées.
La même chose s'est produite en 1994 quand l'armée avait tenté de libérer en Cisjordanie le soldat "enlevé" Nachshon Waxman. L'armée avait les renseignements précis, l'opération avait été préparée avec minutie, mais quelque chose ne s'est pas passé comme prévu et le prisonnier avait été tué.
On a appris dernièrement qu'un haut gradé avait demandé à ses troupes de se suicider plutôt que de se faire prendre. Il a donné l'ordre de tirer sur les "ravisseurs", même si cela implique de mettre en danger la vie du soldat capturé.
Il se pourrait bien qu'une des raisons pour lesquelles les épreuves de Gilad Shalit ont duré si longtemps réside dans le fait que l'armée espère obtenir des renseignements sur l'endroit où il se trouve, cela pour tenter de le libérer de force. Ce n'est un secret pour personne que la bande de Gaza grouille d'espions. Les dizaines de "massacres ciblés" et de nombreuses actions de l'opération "plomb durci" n'auraient pas été possibles s'il n'y avait eu un réseau important de collaborateurs, recrutés au cours des longues années d'occupation.
Curieusement (et cela tient du miracle), les services de sécurité israéliens n'ont pas pu concrétiser leurs espoirs. Il semblerait que les ravisseurs de Shalit aient réussi à maintenir le blackout complet. Et cela, d'ailleurs, explique pourquoi les ravisseurs ont toujours refusé de le laisser rencontrer les représentants de la Croix Rouge Internationale et d'accepter de transmettre son courrier ou celui de sa famille, y compris les colis (qui auraient bien pu renfermer des systèmes de repérage de lieux ultramodernes). Cela lui a sans doute sauvé la vie.
Il y a tout à parier que la vidéo qui a été transmise par le médiateur allemand, en échange de la libération de 21 prisonnières palestiniennes, avait été préparée méticuleusement pour éviter qu'on puisse repérer l'endroit où il est détenu.
Cette affaire montre également la supériorité absolue de la machine de propagande israélienne sur tous ses autres concurrents, s'il y en a.
Les médias du monde entier ont, pratiquement tous sans exception, adopté la terminologie utilisée par Israël. Dans le monde entier, ils parlent du soldat israélien "enlevé", au lieu de dire "le prisonnier de guerre". Il ne viendrait absolument pas à l'idée des journaux britanniques ou allemands d'utiliser ce terme pour qualifier un de leurs soldats en Afghanistan.
Le nom de Gilad Shalit a été prononcé par les dirigeants du monde entier comme s'il s'agissait, au minimum, de l'un des leurs. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel parlent de lui franchement, convaincus que leurs concitoyens savent de qui il s'agit. Libérer le "soldat israélien kidnappé" est devenu l'objectif déclaré de plusieurs gouvernements.
Cette formulation est en elle-même un triomphe pour la propagande israélienne. Les négociations concernent un échange de prisonniers entre Israël et le Hamas, avec pour médiateurs des gouvernements allemand et/ou égyptien.
Dans un échange de prisonniers, il y a deux camps en présence – Shalit d'un côté, les prisonnières palestiniennes de l'autre. Mais dans le monde entier, comme en Israël, il n'est question que de la libération du soldat israélien. Les prisonnières palestiniennes qui doivent être libérées ne sont que des objets, de la marchandise, pas des êtres humains. Mais ne comptent-elles pas également les jours, ainsi que leurs parents et leurs enfants?
L'obstacle le plus important à un tel échange est psychologique, une question de langage. S'il avait été question de "combattants palestiniens", il n'y aurait pas eu de problème. Il s'agissait, alors, de la libération de combattants en échange d'un combattant. Mais notre gouvernement – comme tous les gouvernements coloniaux avant lui – refuse de reconnaître les rebelles locaux comme des "combattants" qui agissent dans l'intérêt de leur peuple.
La culture coloniale (comme le "code éthique" de notre professeur Asa Kasher) exige qu'on les qualifie de "terroristes" qui ont "du sang sur les mains", de vils criminels, des assassins de bas étage.
Quand on parle de la libération de "centaines d'assassins" en échange d'un soldat israélien, on se heurte à un obstacle psychologique énorme. La vie et la mort à la merci du langage.
A certains égards, l'affaire Shalit peut être considérée comme une métaphore de l'histoire de ce conflit.
Les expressions lourdes de charge symbolique dictent le comportement des dirigeants. Les expressions utilisées, à la fois différentes et antinomiques, sont un obstacle à la compréhension entre les deux parties même sur des sujets de moindre importance. Les obstacles psychologiques sont immenses.
Le grand avantage de la propagande israélienne, clairement démontré dans le cas Shalit, se vérifie actuellement également dans la question du rapport Goldstone . Les tentatives du gouvernement israélien d'empêcher le renvoi du rapport au Conseil de Sécurité de l'ONU ou à l'Assemblée générale, ou devant la Cour Pénale Internationale de la Haye, sont maintenant soutenus par Barack Obama et les dirigeants européens. Les habitants de la Bande de Gaza, ainsi que les Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, sont devenus de simples pions, des objets sans visage.
Et à propos de Shalit: les négociations doivent être accélérées pour que l'échange se fasse plus vite possible.
D'ici là, les médiateurs doivent recevoir l'assurance qu'il n'y aura aucune tentative d'Israël de le libérer de force, et, en échange, le Hamas autoriserait Shalit à recevoir la visite de représentants de la Croix Rouge Internationale, et peut-être même de sa famille.
Tout le reste n'est que manipulation et tartuferie.

Uri Avnery est un un journaliste et écrivain, militant israélien pour la paix en Palestine .

Notes perso:

Salah Amouri, vous connaissez? Lui aussi se trouve dans les geôles israéliennes, il est franco-palestinien, mais les zélites de droite comme de "gauche" (on se comprend) n'en ont rien à faire. Encore une preuve que seuls ceux qui servent la propagande colonialiste et impérialiste, volontairement ou non, ont un quelconque intérêt à leurs yeux.

Et si on s'intéressait au cas de Salah Amouri , incarcéré en Israël sans preuve et ignoré volontairement par les pantins au pouvoir qui ont les indignations bien sélectives et bien ciblées? Voir aussi ici

NB; cette traduction originale publiée ici a été effectuée par moi-même. Elle a pour but de diffuser gratuitement l'information aux francophones, pas pour que quiconque s'en approprie les mérites.

Merci d'en citer la source.