Mener une réflexion hors du moulin à laïcité

"La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple."
Karl Marx 1843

(…) 

Aussi terrible que cela puisse paraitre à certains, nous ne sommes pas aussi libres que nous le croyons. Nous ne sommes pas vraiment les auteurs de la plupart de nos pensées et de notre appréhension des choses. Notre condition humaine nous est imposée ; nous sommes le produit de notre culture, de notre langue, de notre endoctrinement idéologique et dans beaucoup de cas, nous sommes victimes de notre paresse intellectuelle.
Dans la plupart des cas nous sommes pris au piège de nos idées préconçues et cela nous empêche de voir les choses telles qu'elles sont réellement. Et donc, nous avons tendance à interpréter et, dans la plupart des cas, mal interpréter les cultures étrangères à la nôtre en utilisant notre propre système de valeurs et notre code de moralité.
Cette tendance a des conséquences graves. Pour une raison que j'ignore, "nous" (occidentaux) sommes enclins à penser que "notre" supériorité technologique alliée à nos "lumières" bienaimées nous gratifie d'un "système éthique absolutiste anthropocentrique, laïc et rationnel" aux principes moraux au-dessus de tous les autres.

La gauche *libérale

En occident, on distingue deux groupes idéologiques qui rivalisent pour conquérir nos cœurs et nos esprits; les deux affirment savoir ce qui est "mal" et qui est "bien".
La gauche libérale, qui privilégie la liberté individuelle et l'égalité des citoyens et la gauche radicale, qui tend à croire qu'elle possède un outil "social scientifique" qui lui permet de détecter qui est "progressiste" et qui est "réactionnaire".
Dans l'état actuel des choses, c'est sur ces deux doctrines laïques modernistes que s'appuie notre éthique politique occidentale. Mais en réalité, elles ont abouti à l'effet inverse. Ces deux idéologies, chacune à sa façon, nous ont conduits à un état d'aveuglement moral. Ce sont ces deux courants soi-disant "humanistes" qui, soit préparent sciemment le terrain pour les guerres coloniales d'intervention (pour les libéraux), soit n'ont pas réussi à s'y opposer parce qu'elles sont basées sur des idéologies fausses et des arguments erronés (pour l'extrême-gauche).
Libéraux et radicaux, dans leurs formes occidentales visibles et courantes, laissent entendre que la laïcité est la réponse aux maux de la planète.
Sans aucun doute, la laïcité à l'occidentale peut servir de remède à un certain malaise social en occident. Toutefois, les idéologies des libéraux et de l'extrême gauche occidentaux, dans la majorité des cas, ne parviennent pas à intégrer que la laïcité est en soi l'aboutissement naturel de la culture chrétienne, à savoir un produit directement issu de la tradition chrétienne et de l'ouverture vers une existence civile indépendante. En occident, la sphère spirituelle et la sphère civile sont largement séparées. Et c'est cette division même qui a engendré la laïcité et le discours sur la rationalité.
Et c'est cette division même qui a également donné naissance à un système de valeurs morales laïques dans l'esprit des Lumières et du modernisme.
Mais cette division même a également engendré certaines formes brutales de fondamentalisme laïque qui s'est transformé en une vision antireligieuse primaire qui n'est en fait que du sectarisme. C'est, en réalité, cette laïcité radicale très trompeuse qui a conduit l'occident à mépriser un milliard d'êtres humains simplement parce qu'ils ne portent pas le bon foulard ou se trouvent avoir foi en quelque chose qui n'est pas dans notre culture.

Progressif vs Régressif

L'islam et le judaïsme, contrairement au christianisme, sont des doctrines tournées vers la tribu. Plutôt que de l'"individualisme éclairé", c'est en fait la survie de la famille élargie qui est au centre de ces deux doctrines.
Les Taliban, dont la politique est considérée par la plupart des occidentaux comme la plus abominable qui puisse exister, ne se sentent simplement pas concernés du tout par les questions de libertés individuelles ou de droits de la personne. C'est la sécurité de toute la tribu ainsi que la sauvegarde des valeurs familiales selon le coran qui sont au cœur de leurs préoccupations.
Le judaïsme rabbinique n'est en rien différent. Il sert en gros à préserver la tribu juive en instituant le judaïsme comme "mode de vie".
Que ce soit dans l'islam et dans le judaïsme, il n'y a guère de séparation entre le spirituel et la vie civile. Les deux religions sont des systèmes qui apportent des réponses approfondies en termes de spiritualité, de vie civile, culturelle et quotidienne. La Haskalah, le mouvement de pensée juif, a largement permis l'assimilation des juifs grâce à la sécularisation et à l'émancipation, et a engendré diverses formes modernes de l'identité juive, dont le sionisme. L'universalisme issu des Lumières n'a toutefois jamais été absorbé par le corps du judaïsme orthodoxe. Comme pour le judaïsme rabbinique, qui est totalement étranger à l'esprit des Lumières, l'islam ne se reconnaît pas dans les valeurs de modernité et de rationalité eurocentriques. A cause de l'interprétation des Ecritures (l'herméneutique), l'islam et le judaïsme s'inscriraient plutôt, en réalité, dans l'esprit de la post-modernité.
Ni l'idéologie de la gauche radicale ni le libéralisme ne s'intéressent politiquement ou intellectuellement à ces deux religions. Ce fait est désastreux, car la plus grande menace qui plane actuellement sur la paix dans le monde est constituée par le conflit arabo-israélien; un conflit qui se transforme rapidement en une guerre entre un état juif expansionniste et la résistance islamique.
Et pourtant, les idéologies à la fois des libéraux et des radicaux n'ont pas les moyens théoriques nécessaires pour comprendre les complexités de l'islam et du judaïsme.
Les libéraux rejettent l'islam, le considérant comme abominable à cause de sa position sur les droits humains, les droits des femmes en particulier. Et l'extrême-gauche tombe dans le piège de dénoncer la religion en général comme étant "réactionnaire".
Peut-être sans le vouloir, libéraux et radicaux tombent là dans le discours suprématiste. Dans la mesure où l'islam et le judaïsme sont plus que de simples religions, qu'ils constituent un "mode de vie" et apportent une réponse très complète aux questions existentielles, la gauche libérale occidentale risque de rejeter complètement un énorme pan de l'humanité.
Dernièrement, je traitais d'islamophobe un militant d'extrême gauche, sincère et actif, qui accusait le Hamas d'être "réactionnaire".
Ce militant, qui, à l'évidence, soutient la résistance palestinienne réagissait aussitôt en affirmant que ce n'était pas seulement l'islamisme qu'il condamnait, mais également le judaïsme ou le christianisme. Pour une raison que j'ignore, il était persuadé qu'haïr toutes les religions pareillement, le plaçait parmi les humanistes. Le fait qu'un islamophobe soit aussi christianophobe et judéophobe n'est pas nécessairement le signe d'un engagement humaniste.
Comme je contestais encore ce qu'il disait, il m'a alors répondu que c'était en fait l'islamisme (à savoir l'islam politique) qu'il condamnait.
Je l'ai à nouveau contré en lui faisant remarquer que dans l'islam, il n'y a pas de réelle séparation entre le spirituel et le politique. La notion d'islam politique (l'islamisme) pouvait aussi bien être une mauvaise lecture de l'islam par les occidentaux. Je lui ai expliqué que l'islam politique et même les rares manifestations de jihad armé sont simplement l'application de l'islam.
Hélas, notre discussion s'est arrêtée plus ou moins là.
Ce militant pour la solidarité avec la Palestine n'arrivait pas à saisir que, dans l'islam, le corps et l'âme forment un tout.
La gauche en général est vouée à l'échec ici si elle ne se livre pas à une réflexion sur le lien naturel qui existe dans l'islam entre la "matière" et le soi-disant "opium des peuples".
Et si l'extrême gauche y parvient, ce ne sera rien de moins qu'un changement de pensée radical.
Le changement, c'est ce que suggère *Hisham Bustani, marxiste indépendant jordanien, qui écrivait récemment: ""La gauche européenne ferait bien de procéder à un sérieux examen critique de son attitude envers les forces populaires du Sud, qu’elle a la présomption de juger idéologiquement et politiquement inférieures".

La Palestine
La solidarité avec la Palestine est une excellente occasion d'analyser la gravité de la situation.
Il se trouve que, malgré le comportement criminel d'Israël envers les Palestiniens, le mouvement de solidarité avec les Palestiniens n'est pas encore devenu un mouvement de masse. Et il se pourrait bien qu'un tel mouvement ne voie jamais le jour. Etant donné l'échec de l'occident à défendre les droits des opprimés, les Palestiniens en ont, semble-t-il, tiré les leçons; ils ont élu démocratiquement un parti islamique qui leur promettait d'organiser la résistance.
Il est intéressant de noter que très peu de militants de gauche se sont manifestés pour soutenir le peuple palestinien et son choix démocratique.
Dans le cadre de l'actuelle solidarité politique conditionnelle, nous perdons des militants à chaque tournant de cette route sinueuse.
Parce que:
1) le mouvement de libération de la Palestine est principalement un mouvement de libération nationale. A partir de là, on perd les militants de la gauche internationaliste qui sont contre le nationalisme.
2) A cause de la montée du Hamas, la résistance palestinienne est aujourd'hui considérée comme une résistance islamique. C'est là que nous perdons les laïcs et les athées fanatiques qui s'opposent à la religion, ce qui les catapulte dans le camp des PSP (Progressistes sauf pour la Palestine).
En fait, les PSP se répartissent en deux groupes distincts:
PSP1. Ceux qui sont contre le Hamas, qu'ils considèrent comme "réactionnaire", mais qui, pour autant, reconnaissent que le Hamas a réussi à devenir un mouvement de résistance actif. Ces militants attendent globalement que les Palestiniens changent d'avis et reviennent à une société laïque. Mais ils sont prêts à soutenir à l'occasion les Palestiniens en tant que peuple opprimé.
PSP2. Ceux qui sont contre le Hamas qu'ils considèrent comme une force "réactionnaire", et qui refusent d'admettre qu'il a réussi à devenir un mouvement de résistance actif. Ceux-là attendent la révolution mondiale. Ils préfèrent mettre les Palestiniens en stand-by pour l'instant, comme si Gaza était un site balnéaire touristique.
Avec des forces de solidarité qui se délitent rapidement, nous nous retrouvons avec un mini-mouvement de solidarité avec la Palestine, aux capacités intellectuelles (occidentales) ridiculement limitées et qui mène des actions moins positives au niveau de la base.
Cette situation dramatique a été expliquée par Nadine Rosa-Rosso, une marxiste indépendante belge.
Elle affirme: "la gauche, dans son immense majorité, y compris les communistes, veut bien soutenir le peuple de Gaza contre l'agression israélienne mais refuse de soutenir ses expressions politiques comme le Hamas en Palestine ou le Hezbollah au Liban".
Ce qui amène Rossa-Rosso à se demander: "Pourquoi la gauche et l'extrême gauche mobilisent-elles si peu? Et en fait, pour être clair, la gauche et l'extrême gauche sont-elles capables de mobiliser sur ces questions?".

"Où maintenant?

"Si la gauche ne veut bien soutenir les droits humains en Palestine que si les Palestiniens dénoncent leur religion et leurs modes de pensée, leur héritage culturel et leurs traditions sociales et adoptent un nouveau système de valeurs, des valeurs étrangères et des comportements sociaux qui correspondent à ce qu'elle (la gauche) juge culturellement acceptable, cela signifie que le monde entier leur refuse un droit fondamental: celui de penser et de vivre dans le cadre des valeurs morales de leur choix", écrit Nahida Izzat

Nous devons apprendre à écouter. Plutôt que d'imposer nos croyances, nous ferions mieux d'apprendre à écouter ce en quoi croient les autres.
Pouvons-nous suivre les suggestions de Bustani et de Rossa-Rosso et repenser notre notion de l'Islam, ses racines spirituelles, sa structure, son équilibre qui unit le spirituel et le civil, sa représentation de lui-même en tant que "mode de vie"?
Que nous en soyons capables ou non, c'est une bonne question.
Une autre possibilité, c'est de réfléchir sur notre aveuglement et de traiter les questions humanistes d'un point de vue humaniste (et non pas politique).
Plutôt que de nous aimer grâce à la souffrance des autres, qui est la forme extrême de la vanité, nous ferions mieux de nous intéresser enfin à ce qu'est la véritable empathie. Nous mettre à la place de l'autre en acceptant l'idée que nous ne comprendrons peut-être jamais complètement cet autre.
Au lieu de nous trouver admirables grâce aux Palestiniens, et à leurs dépens, il nous faut accepter les Palestiniens pour ce qu'ils sont et les soutenir pour ce qu'ils sont, sans les voir à travers le prisme de nos propres convictions.
C'est la seule forme de véritable solidarité. Celle qui s'exprime dans la conformité des valeurs et non pas d'une idéologie.
Elle place l'humain au centre des préoccupations. Elle renvoie à la perception de Marx qui pense que la religion est le "soupir des opprimés". Si nous affirmons ressentir de la compassion vis-à-vis de personnes, nous devons apprendre à les aimer pour ce qu'ils sont plutôt que pour ce que nous voulons qu'ils soient.

Par Gilad Azmon

Son dernier CD: In Loving Memory of America .

NB: Comprendre dans ce contexte: 'gauche libérale" = progressiste, socialiste (en anglais: liberal) par opposition à "gauche radicale"= extrême-gauche (leftist)

liens

Et voici des analyses très intéressantes sur la gauche européenne à lire absolument (une est belge, l'autre jordanien; pas trouvé de coq (poule) gaulois (e) dans le lot) ;-)

Hisham Bustani:

Critique de la gauche européenne

La gauche et l’appui à la résistance. par Nadine ROSA-ROSSO

En savoir plus sur Nadine ROSA-ROSSO

Notes perso

Voilà, some"food for thought".

Il est clair que la gauche occidentale et, donc française, est complètement en panne.
Le PS, parmi lesquels il doit bien rester quelques gens de gauche (non? mais ils sont où, alors?), est dans les choux, dévoré par le libéralisme économique, le sécuritarisme, le combat des chefs et la course au maroquin dans un gouvernement de droite extrême …
Le PS n'est plus crédible et, apparemment, ne cherche même plus à l'être.
Mais la gauche, elle, non plus. Trop de tergiversations, d'immobilisme, d'invectives, d'alliances improbables. Le flou artistique dans les programmes …
La gauche passe son temps à taper sur les autres formations, mais, à l'approche des élections, demande aux autres de venir faire l'unité avec elle.
C'est quoi, cette mascarade?
La gauche séparée réunit chacune 5% des voix aux élections. Les tenants de l'unité pensent que cela ferait 10% s'il y avait un front commun.
Je ne le pense pas, mais quand bien même?
Tout un ramassis hétéroclite de ressasseurs de vieilles lunes et de rancœurs ne constituera en rien un changement.
Il est où le rêve?

Alors, une réflexion sur tout ça, sur nos certitudes bouffies de suffisance et notre attitude hautaine envers ceux qui tentent quelque chose sur le terrain (Chavez, Morales, le Hamas, etc.)?
Certes, mais quand je lis ce que je lis sur certains sites de gauche, je me dis que c'est pas demain la veille.

Et puisqu'on parle de l'islam, vous connaissez Vincent Geisser?
Voici ce qu'en dit la passionaria de la laïcité intégriste, le jour même où se réunissait le conseil de discipline).

Mais pour des infos plus ... réalistes: voir ici

Et ici

Il y a un bon article de Sieffert à ce sujet dans Politis du 25 juin. Si vous avez encore la version papier. Evidemment. Parce que sinon, pour les articles publiés sur le web, c'est râpé.
Et puisque j'en suis à citer les grosses pointures du web, bouclons la boucle avec Fontenelle qui évoque CF, citée plus haut.

Ce qui m'amène tout naturellement à la …

.... Rubrique: ça n'a rien à voir mais un peu quand même

Comme, évidemment, on va me reprocher de ne parler que de la Palestine et de ne pas penser aux Ouïgours … eh bien, je n'en ferai rien pour l'instant, mais je vous livre une réflexion de très haut niveau sur la situation là-bas, de celui qui est le plus à même de parler des étrangers: notre ministre des affaires du même nom.
Il pédale un peu, mais ça va aller. Il a pris ses cachets, maintenant.
On notera, entre autres, que les Ouïgours sont des "musulmans plutôt ouverts, pas du tout sectaires".
Et que ça existe, cette race, ça nous fait vraiment plaisir, parce que les Arabes, hein …
Vous avez compris, je vous fais pas un dessin.
Enfin, c'est juste pour dire.

Mais regardez donc ici: c'est une vidéo très brève, pleine d'enseignement … et de naufrage.
(Bon, les commentaires sont très mesquins à mon goût).

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