Les emmurés de Gaza et les cerfs-volants
Par emcee le vendredi 26 juin 2009, 00:47 - Moyen Orient - Lien permanent
Au dessus de Gaza flottent les cerfs-volants, fusées de détresse, bouteilles
à la mer que les enfants lancent pour dire au monde extérieur qu'ils sont là,
qu'ils existent, et qu'ils résistent.
Du papier et de la ficelle contre les balles et les bombes.
Sur la mer patrouillent les navires menaçants de la marine israélienne, alors,
pour les enfants de Palestine, la seule issue vers la liberté, c'est le
ciel.
Tous rêvent de s'envoler vers d'autres cieux, de visiter d'autres endroits, de
parcourir le monde à leur guise, d'oublier qu'ils sont enfermés entre des murs
à la merci de la folie des hommes.
Et ces fragiles signaux sont une sacrée leçon de simplicité et de courage pour
nous, occidentaux arrogants et blasés, de la part de ce peuple qui veut rester
debout.
Voici un article d'EMILY RATNER
Dreams of Flight
Welcome to Gaza
Publié le 10 juin 2009 dans CounterPunch

Photo (et texte en anglais) ici
(Electronic Intifada)
Rêver de voler
Bienvenue à Gaza
Marhaba, (bienvenue), sens le jasmin
Et goûte les olives
JAWWAL (fournisseur de telecom) te souhaite la bienvenue en Palestine
Pour le service clients
Composer le 111
(texto reçu le 30 mai au moment où j'entrais à Gaza).
Mon téléphone ne cesse de sonner. Ce matin, j'étais au soleil dans une ferme
à peine à 700 mètres de la frontière entre Gaza et Israël, où je prenais des
photos des jeunes Gazaouis qui jouaient avec des cerfs-volants qu'ils faisaient
planer bien au-dessus des camions blindés israéliens qui patrouillent au loin
le long de la clôture en fil de fer barbelé.
En tentant de quitter la ferme alors que des enfants essayaient de me tirer
jusqu'à leur maison pour me présenter à leur mère et cherchaient à savoir de
quelle couleur sont mes cheveux sous mon hijab, j'ai donné le n° de mon mobile
à certains de mes nouveaux amis. Nous ne parlons pas la même langue, mais cela
ne les arrête pas pour envoyer des tas de signaux numériques dans la
stratosphère, messages qui reviennent par ricochet sur ces frontières pour
arriver jusqu'à mon mobile. Ils gaspillent leur précieux forfait simplement
pour se faire entendre, pour savoir qu'ils sont en contact avec quelqu'un qui
connaît un monde au-delà de ces barbelés, de ces barreaux, de ces camions, de
ces balles et de ces bombes.
Un ami m'a raconté dernièrement que Mahmoud Darwish, le poète palestinien mort
récemment, avait dit que toutes les nuits avant de s'endormir, il parcourait
par la pensée les rues de sa ville volée d'al-Birwa. Chaque nuit, il passait en
revue la porte de chaque maison, chaque panneau, les moindres détails de son
quartier perdu. Plusieurs Gazaouis m'ont raconté qu'ils font la même chose,
sauf que quand ils ferment les yeux, ils se sentent flotter au-dessus de leur
lit, passer par la fenêtre, survoler les navires de l'armée israélienne et les
camions blindés en patrouille, et s'envoler vers le ciel étoilé, libres d'aller
où bon leur semble. Les habitants de Gaza ferment les yeux pour visiter nos
grandes villes. Et le rêve de voler ne quitte jamais les Gazaouis.
Après avoir quitté la frontière, j'ai longé la côte près de l'appartement où je
loge. Les examens se terminaient aujourd'hui et la plage était noire de monde.
Au-dessus des têtes, des cerfs-volants artisanaux émaillaient le ciel.
Les enfants de Palestine fabriquent des cerfs-volants avec des sacs en
plastique, en utilisant des bandes de papier brouillon pour fabriquer une
longue queue et en attachant le plastique à des cadres fabriqués avec des tiges
de bois. Quand les cerfs-volants atterrissent, chaque pièce est magnifique et
personnelle – des pages d'écriture dansent sur la queue du cerf-volant et
souvent une coupure de magazine avec la photo d'un cheik vénéré, d'un dirigeant
politique ou d'une célébrité est collé sur le plastique tournée vers le bas de
façon à ce que quand il est en haut, le personnage voie ce qui se passe en bas,
le long de la plage et plus loin vers la mer. Partout où nous allons, nous
voyons les cerfs-volants. Hier, j'observais un jeune garçon en train d'attacher
un petit sac en plastique à un bout de ficelle, puis le tirer derrière lui pour
le faire soulever par le vent.
De nombreuses réalisations artistiques en provenance de Cuba représentent des
bateaux, qui symbolisent le moyen de quitter l'île pour ses habitants, isolés
par le cruel embargo et les restrictions de sortie du territoire imposées par
les Etats-Unis et leurs alliés.
Ici, l'eau symbolise également la possibilité de partir mais je pense que quand
les Gazaouis vont au bord de la mer, ils lèvent les yeux, pour trouver un moyen
de s'échapper en passant au-dessus des incontournables navires israéliens pour
s'envoler dans le ciel.
Hier, je longeais le bâtiment de Palestinian Airlines, fermé depuis que les
Israéliens ont bombardé l'aéroport de Gaza au cours de la seconde Intifada en
2001. Bien que la ligne aérienne ne desserve plus les habitants de Gaza depuis
près de dix ans, le fier panneau de la compagnie est toujours en place.
Pratiquement tous les jeunes avec qui j'ai discuté m'ont dit qu'ils comptent
bientôt aller en Amérique pour y travailler. Tous ceux de plus de 18 ans que
j'ai rencontrés sont à la faculté ou ont déjà au moins un diplôme, mais le taux
de chômage étant de 80% à cause du siège, il y a peu d'espoir qu'ils trouvent
du travail ici. Alors, les gens s'assoient sur la plage et lèvent les yeux vers
le ciel, bien au-dessus de la mer, attendant qu'il leur pousse des ailes.
La nuit dernière, j'ai eu la chance énorme d'assister à Hip Hop Kom, une
compétition nationale de Hip-hop. Des rappeurs de Gaza et de Cisjordanie
participaient à un spectacle en public qui avait lieu dans deux endroits
différents, et qui était diffusé en duplex depuis Gaza City et Ramallah. Après
le spectacle, j'ai eu la chance de passer une soirée à fumer le narguilé et à
délirer avec les membres de DARG team, les vainqueurs de la compétition, et
Black Unit Band qui étaient arrivés troisièmes. Des quatre meilleures équipes,
trois étaient de Gaza.
Pour être arrivés en tête, les DARG Team ont gagné un voyage au Danemark pour
enregistrer leur premier album. Les rappeurs ont déjà trouvé un nom à leur
album, mais le titre restera secret jusqu'à la sortie de l'album. Comme tant de
productions artistiques et culturelles venant de Gaza, les paroles et la
musique de DARG Team sont géniales et leur spectacle enlevé, mais pratiquement
personne ne les a ni entendus ni vus de l'autre côté de la frontière.
Toute une communauté a participé à l'organisation de cette compétition et a
célébré la victoire de DARG Team, mais malgré nos "mabrouks" (félicitations),
nous avions le cœur gros car nous nous demandions tous si les rappeurs auraient
un jour l'autorisation de se rendre au Danemark pour enregistrer leur album. Un
des anciens, présent dans la salle, qui n'a pas revu sa femme et ses enfants
qui habitent au Nigeria depuis 13 ans m'a raconté qu'on lui avait refusé 16
fois le passage de la frontière. À l'autre bout de la pièce, Sami, un membre
afro-palestinien de DARG Team, souriait largement et chantait le refrain du
gospel américain; "I'll fly away" (je m'envolerai).
Je repense souvent aux problèmes que j'ai rencontrés pour franchir la
frontière, il y a de ça moins de trois jours. Si on ne me donne pas
l'autorisation de passer, je ne serai pas triste. Je donnerais n'importe quoi
pour passer davantage de temps ici. Je ne connaîtrai pas ce sentiment de
frustration, de faire des allers-retours constants à Rafah pour être refoulée
une fois de plus. Je sais qu'avec mon passeport américain, je finirai par
passer la frontière, même si cela doit prendre quelques jours.
Mais alors que je me glisse dans le lit au moment de l'appel à la prière,
entourée de voisins qui rêvent de voler, pour la première fois de ma vie, moi
aussi je me suis prise à rêver de voler. Je rêve à l'honneur d'être agrafée à
un bout de plastique et lancée dans les airs pour flotter au dessus de la
Méditerranée, doucement guidée par des petites mains de Gazaouis à l'autre bout
d'une très longue ficelle.
Emily Ratner est une Juive américaine qui est co-directrice de Patois,
le Festival du film des Droits de l'Homme de la Nouvelle-Orléans, et elle
milite activement à "New Orleans Palestine Solidarity" (NOLAPS). Elle fait
partie des nombreux Juifs de la région de la NO qui cherchent à dialoguer avec
les Juifs qui soutiennent le gouvernement d'Israël. Elle est actuellement en
voyage à Gaza avec une délégation de journalistes, d'organisateurs et de
membres d'associations des Droits humains du sud des Etas-Unis.
Note perso et liens
Bassem Abou
Rhame, l'homme au cerf-volant tué en plein vol
Une autre histoire de cerfs-volants:
Les
cerfs-volants de Qalqilia
Pendant ce temps-là, en France, les médias s'échauffent. Sur le Moyen
Orient, aussi, mais pas sur la Palestine, évidemment.
D'abord sur les
élections en Iran
Et ensuite, la flamme étant en train de retomber, sur le port de la
burqa.
Il n'y a pas à dire, les médias et les responsables politiques savent où sont
les vraies valeurs. Du moins, les leurs.
Celles qui font que la France envoie davantage de troupes en Afghanistan pour
civiliser le métèque.
Et puisqu'on parle de civiliser, la burqa, qu'on retrouve jusque dans le fin
fond de nos campagnes, fait couler beaucoup d'encre et beaucoup de
salive.
Un phénomène qu'il faut bien entendu, régler séance tenante.
Ah! quel bonheur de vivre dans un pays où les problèmes se résument au port
d'un vêtement!
Voici
une excellente analyse qui a été signalée par Ko.
Commentaires
Bonjour toi !
Pfffou ! qu'est-ce que c'est difficile de commenter tes billets. Ils sont "trop" bien
salut à toi aussi!
Merci de ton appréciation.
Et merci de ta visite qui me fait très plaisir; c'est l'intention qui compte
Bah ! je passe très souvent, je lis et je reste comme un con, béat du boulot que tu abats. Alors ce coup-ci je me suis dit qu'au moins j'allais faire un petit signe.
Et qu'à ma prochaine descente au sud, je prends 3 jours de plus
Merci Patrick.
en effet, next time, si tu viens dans le sud, faudra aussi passer par chez moi. J'ai lu ton billet de ce soir. Très sympa. Je repasserai demain écrire un com'. Il y a aussi les travaux de Hercule à encourager ...