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Photo (et texte en anglais) ici
(Electronic Intifada)

Rêver de voler

Bienvenue à Gaza

Marhaba, (bienvenue), sens le jasmin
Et goûte les olives
JAWWAL (fournisseur de telecom) te souhaite la bienvenue en Palestine
Pour le service clients
Composer le 111
(texto reçu le 30 mai au moment où j'entrais à Gaza).

Mon téléphone ne cesse de sonner. Ce matin, j'étais au soleil dans une ferme à peine à 700 mètres de la frontière entre Gaza et Israël, où je prenais des photos des jeunes Gazaouis qui jouaient avec des cerfs-volants qu'ils faisaient planer bien au-dessus des camions blindés israéliens qui patrouillent au loin le long de la clôture en fil de fer barbelé.
En tentant de quitter la ferme alors que des enfants essayaient de me tirer jusqu'à leur maison pour me présenter à leur mère et cherchaient à savoir de quelle couleur sont mes cheveux sous mon hijab, j'ai donné le n° de mon mobile à certains de mes nouveaux amis. Nous ne parlons pas la même langue, mais cela ne les arrête pas pour envoyer des tas de signaux numériques dans la stratosphère, messages qui reviennent par ricochet sur ces frontières pour arriver jusqu'à mon mobile. Ils gaspillent leur précieux forfait simplement pour se faire entendre, pour savoir qu'ils sont en contact avec quelqu'un qui connaît un monde au-delà de ces barbelés, de ces barreaux, de ces camions, de ces balles et de ces bombes.
Un ami m'a raconté dernièrement que Mahmoud Darwish, le poète palestinien mort récemment, avait dit que toutes les nuits avant de s'endormir, il parcourait par la pensée les rues de sa ville volée d'al-Birwa. Chaque nuit, il passait en revue la porte de chaque maison, chaque panneau, les moindres détails de son quartier perdu. Plusieurs Gazaouis m'ont raconté qu'ils font la même chose, sauf que quand ils ferment les yeux, ils se sentent flotter au-dessus de leur lit, passer par la fenêtre, survoler les navires de l'armée israélienne et les camions blindés en patrouille, et s'envoler vers le ciel étoilé, libres d'aller où bon leur semble. Les habitants de Gaza ferment les yeux pour visiter nos grandes villes. Et le rêve de voler ne quitte jamais les Gazaouis.
Après avoir quitté la frontière, j'ai longé la côte près de l'appartement où je loge. Les examens se terminaient aujourd'hui et la plage était noire de monde. Au-dessus des têtes, des cerfs-volants artisanaux émaillaient le ciel.
Les enfants de Palestine fabriquent des cerfs-volants avec des sacs en plastique, en utilisant des bandes de papier brouillon pour fabriquer une longue queue et en attachant le plastique à des cadres fabriqués avec des tiges de bois. Quand les cerfs-volants atterrissent, chaque pièce est magnifique et personnelle – des pages d'écriture dansent sur la queue du cerf-volant et souvent une coupure de magazine avec la photo d'un cheik vénéré, d'un dirigeant politique ou d'une célébrité est collé sur le plastique tournée vers le bas de façon à ce que quand il est en haut, le personnage voie ce qui se passe en bas, le long de la plage et plus loin vers la mer. Partout où nous allons, nous voyons les cerfs-volants. Hier, j'observais un jeune garçon en train d'attacher un petit sac en plastique à un bout de ficelle, puis le tirer derrière lui pour le faire soulever par le vent.
De nombreuses réalisations artistiques en provenance de Cuba représentent des bateaux, qui symbolisent le moyen de quitter l'île pour ses habitants, isolés par le cruel embargo et les restrictions de sortie du territoire imposées par les Etats-Unis et leurs alliés.
Ici, l'eau symbolise également la possibilité de partir mais je pense que quand les Gazaouis vont au bord de la mer, ils lèvent les yeux, pour trouver un moyen de s'échapper en passant au-dessus des incontournables navires israéliens pour s'envoler dans le ciel.
Hier, je longeais le bâtiment de Palestinian Airlines, fermé depuis que les Israéliens ont bombardé l'aéroport de Gaza au cours de la seconde Intifada en 2001. Bien que la ligne aérienne ne desserve plus les habitants de Gaza depuis près de dix ans, le fier panneau de la compagnie est toujours en place.
Pratiquement tous les jeunes avec qui j'ai discuté m'ont dit qu'ils comptent bientôt aller en Amérique pour y travailler. Tous ceux de plus de 18 ans que j'ai rencontrés sont à la faculté ou ont déjà au moins un diplôme, mais le taux de chômage étant de 80% à cause du siège, il y a peu d'espoir qu'ils trouvent du travail ici. Alors, les gens s'assoient sur la plage et lèvent les yeux vers le ciel, bien au-dessus de la mer, attendant qu'il leur pousse des ailes.
La nuit dernière, j'ai eu la chance énorme d'assister à Hip Hop Kom, une compétition nationale de Hip-hop. Des rappeurs de Gaza et de Cisjordanie participaient à un spectacle en public qui avait lieu dans deux endroits différents, et qui était diffusé en duplex depuis Gaza City et Ramallah. Après le spectacle, j'ai eu la chance de passer une soirée à fumer le narguilé et à délirer avec les membres de DARG team, les vainqueurs de la compétition, et Black Unit Band qui étaient arrivés troisièmes. Des quatre meilleures équipes, trois étaient de Gaza.
Pour être arrivés en tête, les DARG Team ont gagné un voyage au Danemark pour enregistrer leur premier album. Les rappeurs ont déjà trouvé un nom à leur album, mais le titre restera secret jusqu'à la sortie de l'album. Comme tant de productions artistiques et culturelles venant de Gaza, les paroles et la musique de DARG Team sont géniales et leur spectacle enlevé, mais pratiquement personne ne les a ni entendus ni vus de l'autre côté de la frontière.
Toute une communauté a participé à l'organisation de cette compétition et a célébré la victoire de DARG Team, mais malgré nos "mabrouks" (félicitations), nous avions le cœur gros car nous nous demandions tous si les rappeurs auraient un jour l'autorisation de se rendre au Danemark pour enregistrer leur album. Un des anciens, présent dans la salle, qui n'a pas revu sa femme et ses enfants qui habitent au Nigeria depuis 13 ans m'a raconté qu'on lui avait refusé 16 fois le passage de la frontière. À l'autre bout de la pièce, Sami, un membre afro-palestinien de DARG Team, souriait largement et chantait le refrain du gospel américain; "I'll fly away" (je m'envolerai).
Je repense souvent aux problèmes que j'ai rencontrés pour franchir la frontière, il y a de ça moins de trois jours. Si on ne me donne pas l'autorisation de passer, je ne serai pas triste. Je donnerais n'importe quoi pour passer davantage de temps ici. Je ne connaîtrai pas ce sentiment de frustration, de faire des allers-retours constants à Rafah pour être refoulée une fois de plus. Je sais qu'avec mon passeport américain, je finirai par passer la frontière, même si cela doit prendre quelques jours.
Mais alors que je me glisse dans le lit au moment de l'appel à la prière, entourée de voisins qui rêvent de voler, pour la première fois de ma vie, moi aussi je me suis prise à rêver de voler. Je rêve à l'honneur d'être agrafée à un bout de plastique et lancée dans les airs pour flotter au dessus de la Méditerranée, doucement guidée par des petites mains de Gazaouis à l'autre bout d'une très longue ficelle.

Emily Ratner est une Juive américaine qui est co-directrice de Patois, le Festival du film des Droits de l'Homme de la Nouvelle-Orléans, et elle milite activement à "New Orleans Palestine Solidarity" (NOLAPS). Elle fait partie des nombreux Juifs de la région de la NO qui cherchent à dialoguer avec les Juifs qui soutiennent le gouvernement d'Israël. Elle est actuellement en voyage à Gaza avec une délégation de journalistes, d'organisateurs et de membres d'associations des Droits humains du sud des Etas-Unis.

Note perso et liens

Bassem Abou Rhame, l'homme au cerf-volant tué en plein vol

Une autre histoire de cerfs-volants:
Les cerfs-volants de Qalqilia

Pendant ce temps-là, en France, les médias s'échauffent. Sur le Moyen Orient, aussi, mais pas sur la Palestine, évidemment.
D'abord sur les élections en Iran

Et ensuite, la flamme étant en train de retomber, sur le port de la burqa.
Il n'y a pas à dire, les médias et les responsables politiques savent où sont les vraies valeurs. Du moins, les leurs.
Celles qui font que la France envoie davantage de troupes en Afghanistan pour civiliser le métèque.

Et puisqu'on parle de civiliser, la burqa, qu'on retrouve jusque dans le fin fond de nos campagnes, fait couler beaucoup d'encre et beaucoup de salive.
Un phénomène qu'il faut bien entendu, régler séance tenante.
Ah! quel bonheur de vivre dans un pays où les problèmes se résument au port d'un vêtement!
Voici une excellente analyse qui a été signalée par Ko.