L'assassinat de Tiller n'est pas l'acte isolé d'un détraqué, c'est le pur produit du mouvement radical anti-avortement

L'assassinat du docteur George Tiller est la réponse logique aux discours de plus en plus violent d'experts comme Bill O'Reilly ou de groupes radicaux "pro-life". George Tiller, médecin au Kansas, a été tué par balle à l'église dimanche dernier. C'était un des rares médecins aux Etats-Unis à pratiquer des avortements thérapeutiques tardifs (interruption médicale de grossesse – IMG) quand c'était nécessaire – quand il s'agissait de femmes dont la grossesse mettait en danger leur vie ou leur santé, ou lorsque le fœtus comportait des anomalies graves. Les femmes venaient de tout le pays consulter Tiller quand leur propre médecin ou les autorités médicales locales ne pouvaient rien faire. Pour de nombreuses femmes, Tiller était, comme l'a formulé une de ses patientes:"la seule lumière qui ait brillé pendant semaine la plus terrible de mon existence".
Il était aussi un des principaux paratonnerres dans les guerres contre l'avortement.
Les pro-life harcelaient ses patientes, jour après jour. Ils ont fait exploser une bombe dans sa clinique. Ils lui ont tiré dessus une fois déjà. Ils accumulaient les procès et avaient même réussi à convaincre certains procureurs locaux d'ouvrir à des enquêtes criminelles et d'engager des actions en justice (où ils n'ont jamais gagné). Ils publiaient l'adresse de son domicile et les noms complets des membres de sa famille sur leurs sites internet. Il postaient des renseignements sur *tous ceux avec qui il était en contact, depuis l'épicerie où il achetait son café jusqu'à la teinturerie où il déposait ses vêtements.
Ils l'ont contraint, ainsi que son personnel, à porter un gilet pare-balles pour aller travailler. Tiller roulait dans une voiture blindée et protégeait sa maison avec un système de sécurité ultra-performant. Et pour permettre de mieux le traquer et le harceler, ils publiaient ses allées et venues quotidiennes – dont le fait qu'il assistait tous les dimanches au service religieux à l'Eglise Réformée Luthérienne, l'endroit où on lui a tiré dessus et tué.
Et tout cela parce que c'était un spécialiste avec les compétences nécessaires pour pratiquer des actes chirurgicaux légaux.
Ceci ne surprendra personne: son assassin est fortement soupçonné de faire partie du mouvement "pro-life". Si c'est le cas, Tiller serait la dixième personne à avoir été assassinée aux Etats-Unis par les terroristes anti-avortement.
Et là, il ne s'agit que de la partie émergée de l'iceberg.
Tiller lui-même avait réchappé à un assassinat en 1993. Depuis 1977, il y a eu au moins 17 tentatives d'assassinats, 383 menaces de mort, 153 affaires de coups et blessures et trois enlèvements commis contre ceux qui pratiquent des avortements.
Certains groupes anti-avortement publient des déclarations pour condamner ce meurtre et pour le faire passer pour celui d'un extrémiste. Mais ce récent acte de terrorisme n'est, hélas, pas une anomalie. Il fait partie d'un plan de harcèlement, d'intimidation et de violence contre ceux qui pratiquent l'avortement et contre les militants pro-choix. Et les groupes anti-avortement traditionnels en portent largement la responsabilité.
Les organisations pro-life utilisent souvent les termes de "meurtre", génocide" ou "holocauste" pour décrire les avortements.
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Ils publient sur leurs sites les noms complets de ceux qui pratiquent les avortements, ainsi que leur adresse, le numéro d'immatriculation de leur véhicule, leur photo, les noms de leurs enfants et des écoles que fréquentent ces derniers (parfois avec des posters ""Wanted" bien pratiques, dans le style des westerns, comportant des promesses de récompenses de 5000 dollars ).
Quand on persuade ses adeptes que ceux qui pratiquent l'avortement sont comparables aux officiers SS qui ont tué des innocents par millions, qu'on leur dit que c'est une guerre "totale" qui est engagée contre les pro-choix et qu'on leur fournit l'adresse personnelle et les renseignements utiles sur ces praticiens "monstrueux", "tueur de bébés" contre lesquels on est censé être en guerre, on ne peut pas faire les étonnés quand ces adeptes en concluent qu'il est moralement justifiable de se servir de ces informations pour tuer des médecins.
Ce ne sont pas des groupes marginaux .
Bill O'Reilly, le célèbre animateur de télé conservateur, a traité la clinique de Tiller de "moulin de la mort", accusé Tiller d'être un "assassin de bébés" qui "exécute des bébés sur le point de naître" et a déclaré que Tiller commettait des actes nazis pour lesquels il avait "du sang sur les mains".
Frank Pavone, prêtre catholique, membre de l'association de James Dobson, "Focus on the Family" et directeur de "Les Prêtres pour la Vie", postait, dimanche dernier, une vidéo sur You Tube pour dire qu'il "hait" la violence qui a été commise sur Tiller mais que "nous n'avons aucun élément et nous ne devons pas tirer des conclusions hâtives" (en décrétant que c'est un terroriste anti-avortement qui a peut-être assassiné Tiller), même s'il reconnaît que quelqu'un l'a peut-être assassiné "afin d'empêcher Tiller de tuer d'autres bébés".
Il poursuit:" Quand on parle d'avortement, on parle de meurtre. Il n'y a pas d'autre mot … c'est un holocauste à grande échelle, c'est assassiner".
Pavone est pote avec Operation Rescue, dont le fondateur, Randall Terry, a déclaré ceci à propos de l'assassinat de Tiller:

George Tiller était un tueur en série. Nous avons du chagrin pour lui qu'il n'ait pas eu le temps de préparer son âme à sa rencontre avec Dieu.
Je suis plus inquiet sur le fait que l'administration d'Obama va utiliser le meurtre de Tiller pour intimider les anti-avortement afin que nous abandonnions nos discours et nos actions les plus efficaces. L'avortement, c'est toujours un meurtre. Et nous devons toujours encore appeler l'avortement par son vrai nom: meurtre.
Ces hommes et ces femmes qui assassinent les fœtus sont des assassins selon la loi de Dieu. Nous devons continuer à les dénoncer dans nos communautés et manifester sans violence contre eux devant leur lieu de travail et leur domicile, et, oui, même devant leurs églises.

Ca c'est de la définition de manifester sans violence!
Le principal suspect du meurtre de Tiller faisait partie des habitués, paraît-il, du site d'Operation Rescue (qui avait une rubrique spéciale "Infos Tiller"), et avait participé à certaines de ces "manifestations non violentes" qui tiennent tant à cœur aux anti-avortement.
Loin d'être un extrémiste isolé, il semble avoir été plutôt impliqué dans le mouvement pro-life.
Et si c'est bien lui qui a assassiné Tiller, il n'est pas le seul parmi les anti-avortement à adhérer à la directive de Terry qui dit que "Si vous pensez que l'avortement est un meurtre, agissez de même". (Terry n'avait-il pas déclaré: "cela n'aurait-il pas été normal de tuer Hitler sachant qu'on pouvait sauver des millions de Juifs?").
Les anti-avortement autoproclamés ont fêté l'assassinat de Tiller en laissant des centaines de commentaires sur les blogs de droite radicale (et bon nombre d'autres sur les blogs de gauche et pro-choix pour faire bonne mesure).
L'écrivain conservateur LaShawn Barber savourait l'ironie qui avait voulu que "Tiller le Tueur de bébés, cultivateur de la mort" soit assassiné pendant un office religieux.
Si on jette un rapide coup d'œil sur le portail de ProLifeBlogs.com, on trouve des titres du genre: "George Tiller a assassiné son dernier bébé", "Tiller le Tueur tué", "Aujourd'hui, Tiller le Tueur, devenu martyr de Moloch, a rencontré Dieu", etc.
Ces gens-là ne sont pas des brebis galeuses. Ils sont symptomatiques (et parfois les porte parole) d'un mouvement global qui est malsain et dangereux.
Alors que des personnes isolées qui se revendiquent pro-life peuvent être de bonne foi et opposées à la violence, les associations anti-avortement et ceux qui les dirigent se fichent bien de la vie, avant ou après la naissance. Et si ces associations condamnent du bout des lèvres l'assassinat de Tiller, elles continuent d'utiliser le même discours délirant et incendiaire qui l'a inspiré et rendu possible.
Les mots ont un sens. Les pro-life doivent sans aucun doute pouvoir exprimer leur opinion, mais ils doivent également réaliser que les actes ont des conséquences et que leur discours n'est pas anodin.
Si vous hurlez "au feu" dans une salle de spectacle bondée, on peut raisonnablement penser que cela va provoquer une panique et que des gens vont être blessés. Et si vous criez "assassin!' Tueur d'enfants" et "holocauste" suffisamment longtemps, on peut raisonnablement penser que quelqu'un va se charger d'appliquer la loi du talion (surtout si vous fournissez le nom et l'adresse de la personne qui, selon vous, commet un "génocide").
Cet acte n'a pas été celui d'un extrémiste isolé. C'est un acte de violence de plus à ajouter à une longue, très longue liste de crimes commis par les terroristes anti-avortement, et l'issue logique à des années de discours et d'actions de plus en plus violents, déshumanisants et menaçants de la part des associations pro-life "classiques".
Certes, la responsabilité de la mort de George Tiller repose sur les épaules de celui qui a appuyé sur la détente. Mais quand les groupes anti-avortement ont tout fait pour, à part lui fournir l'arme, on ne peut pas dire qu'ils aient les mains propres.

Jill Filipovic est avocate à Manhattan et a été rédactrice en chef de la rubrique "Femmes et justice reproductrice" d'AlterNet. On peut lire d'autres articles sur son blog.

Notes
(en anglais)
Source originale (avec commentaires) le Guardian
*tous ceux avec qui il était en contact:
One Man's God Squad
Bill O'Reilly est, entre autres, présentateur sur Fox news.
Autres articles (en anglais) sur O'Reilly:
Slam Bill O'Reilly for His Jihad Against Dr. George Tiller (Haro sur Bill O'Reilly et sa croisade contre le docteur George Tiller)
et:
Is Bill O'Reilly Spawning Killers?
(O'Reilly crée-t-il des assassins?)

Autres liens et commentaire personnel:
Cette question soulève d'une part la violence, l'acharnement et l'activisme aux Etats-Unis des groupes anti-avortement et d'autre part la question de la liberté d'expression.
Dans un pays où les décisions gouvernementales s'appuient sur la bigoterie, particulièrement ces dernières années, et où sont préconisés le créationnisme, l'abstinence, et autres concepts religieux irrationnels, où l'éducation sexuelle n'est pas généralisée dans les écoles, où le planning familial est montré du doigt, mais où la production de porno est la plus florissante, on ne peut pas s'étonner qu'il y ait autant de tordus incultes obsédés de sexe et de domination masculine (blanche).
Pour ce qui concerne l'avortement, si celui-ci est autorisé dans tous les états, l'accès à l'éducation sexuelle, à la contraception, à la "pilule du lendemain" et à l'avortement est très variable et discriminatoire.
En effet, sa pratique dépend de l'état, de la communauté (ethnique et/ou religieuse), de la proximité de centres de planning familial, de cliniques ou de pharmacies, du bon vouloir de médecins et pharmaciens (beaucoup se prévalant de la "clause de conscience" pour refuser contraception ou recours à l'avortement), du niveau socio-culturel de la personne concernée, de son éducation, de ses revenus, et d'autres facteurs encore.
Et la politique rétrograde de Bush et consorts (qui finançaient les organisations prônant l'abstinence aux dépens des plannings) n'a pas amélioré la situation, qui n'était pourtant pas bien encourageante.
Il faut savoir également qu'il y a une grande réticence aux Etats-Unis chez les étudiants en médecine à s'engager dans des spécialisations à risques telles la chirurgie générale, la cardiologie ou la gynécologie-obstétrique, à cause des tarifs d'assurances extrêmement élevés et de la pression des patients et des familles. Pareil, donc, pour les médecins qui acceptent de pratiquer l'avortement, et qui finissent par se spécialiser dans les IVG.
Avortement aux États-Unis Et en anglais, Un dossier très complet
Autres sources: http://www.guttmacher.org/pubs/fb_i...
http://www.religioustolerance.org/a...

Recrudescence des mouvements de droite dure
Sitôt après l'élection d'Obama, la droite radicale s'est manifestée bruyamment.
Cette droite radicale ne représente pas une quantité négligeable, puisqu'elle a probablement , pour faire échec à Obama, voté massivement pour McCain (qui a tout de même obtenu 40% des voix environ dans le pays, malgré tous les handicaps qu'il cumulait, dont l'héritage catastrophique, son âge, son état de santé, la bêtise crasse de sa colistière et le risque qu'elle le remplace à la tête de l'Etat)).
D'ailleurs, les lobbys des armes et anti-avortement s'étaient engagés dans une campagne féroce de dénigrement d'Obama.
Convention de la NRA (vague de nouvelles adhésions, armuriers en rupture de stock, attaques virulentes et insensées contre le nouveau président).
Le nouveau visage de la droite américaine.

La liberté d'expression
Cet article soulève également la question de la liberté d'expression telle qu'elle est conçue aux Etats-Unis.
Peut-on tout laisser faire au nom de la liberté d'expression?
Les Américains sont très attachés à la liberté d'expression telle qu'elle est garantie par le 1° Amendement de la Constitution:

"Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement et d'adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre".

C'est d'ailleurs au nom de la liberté d'expression que Noam Chomsky a rédigé un texte pour expliquer que défendre la liberté d'expression de quelqu'un n'était pas adhérer à ses idées, précisant également que signer des pétitions uniquement en faveur de ceux dont on partage les idées n'était pas défendre la liberté d'expression.
Ce qui est imparable - mais, hélas, au-delà de l'entendement des petits philosophes à la petite semaine dont nous sommes affublés en France et qui monopolisent les médias et interdisent toute réflexion intellectuelle.
Mais je m'éloigne.
Oui, disais-je, peut-on encore parler de liberté d'expression quand il y a harcèlement, expéditions punitives, divulgation de données personnelles et crimes, voire assassinats?
Peut-on parler de liberté d'expression quand ces groupes d'extrême droite se livrent à des actes extrêmes, poussés en cela par la haine propagée même par des personnages publics et influents?
Peut-on parler de liberté d'expression quand les manifestants contre la guerre ou contre la politique gouvernementale n'ont pas le droit de protester le long du parcours des responsables politiques incriminés, ou quand leur point de vue est banni des médias dominants?
Interdire les manifestations sur son passage, c'est ce qu'a exigé Bush et ce qui se passe aujourd'hui en France où seule une claque triée sur le volet a le droit de s'approcher des élus (ou pas, d'ailleurs – ce qui devient de plus en plus courant avec la multiplication de planques ministérielles ou de postes de "conseillers" du même acabit) censés répondre de leurs actes devant le peuple.