Et si tu es une femme, noire, pauvre et malade, ce sera très très dur…
Par emcee le lundi 1 juin 2009, 13:14 - Dans l'enfer de l'Ultralibéralie - Lien permanent
… Pour paraphraser Coluche.
La crise des subprimes aux Etats-Unis a jeté les plus précaires à la rue et
des familles entières s'entassent, si elles le peuvent, chez des amis ou de la
famille, ou errent sans savoir où se poser, avec la hantise d'être
séparées.
Les services sociaux, insuffisamment financés, sont évidemment incapables de
faire face à cet afflux de démunis qu'ont créés ces monstres avides de pouvoir
et de richesse, et qui continuent de participer au festin.
Les structures ne permettant pas aux familles d'être logées dans des locaux
adaptés, leurs enfants sont parfois placés, contraints et forcés, dans des
foyers d'accueil.
Parallèlement, les femmes victimes de violence domestique se retrouvent
aujourd'hui devant un dilemme: soit partir et soit être encore plus à la merci
de leurs tortionnaires et subir, du fait des difficultés financières accrues,
des sévices plus graves.
Pauvre humanité qu'on ballotte sans pitié, pendant que d'autres sabrent le
champagne dans les jets privés et les yachts.
Voici deux articles évoquant les difficultés que rencontrent les pauvres, et
en particulier les femmes et leurs enfants, aux Etats-Unis à la suite de la
crise financière.
Foreclosure Crisis Hits Poor Renters Hard: Evicted Families Have to
Fight to Live Together
De Michelle Chen. May 26, 2009.
Alternet
Et:
Hard Times for Women Living on the Edge: Economic Anxieties Send
Domestic-Abuse Rates Soaring
De Nick Turse,
Alternet
Article I
Les saisies immobilières frappent de plein fouet les locataires pauvres:
les familles expulsées doivent lutter pour rester ensemble
Toute l'économie du pays s'étant effondrée à la suite des saisies
immobilières et des pertes d'emploi, les familles noires à faibles revenus
tombent actuellement dans un trou encore plus profond.
A l'automne dernier, Yolanda James ne savait plus où aller, elle et ses trois
enfants, dans leur propre ville. Quand leur appartement de South Los Angeles a
été saisi, elle s'est heurtée à des portes closes.
Les organismes humanitaires les renvoyaient à d'autres services sans leur
offrir d'aide, et ni le réseau de logements sociaux ni l'onéreux secteur
immobilier de la ville n'avaient de place pour les accueillir. Yolanda James
dépensait tout l'argent des aides sociales pour louer des chambres dans des
motels et a fini par se résoudre à dormir dans la voiture avec ses trois
enfants.
"C'est comme si j'étais trois personnes différentes à la fois", se rappelle-t-elle, "il fallait que j'aille bosser, que je me démène pour qu'après l'école, mes enfants puissent avoir de quoi manger, ou pour qu'ils aient un endroit où se doucher ou prendre un bain".
Comme d'autres membres de la communauté noire de Los Angeles, James, 34 ans,
connaît bien les services sociaux: elle bénéficie d'une aide au logement et de
bons d'alimentation, et elle a une solide expérience pratique du système de
sécurité sociale en tant que membre d'une association de lutte contre la
pauvreté.
Et pourtant, elle n'était pas préparée à la vague de saisies qui a frappé son
immeuble. Pris en tenailles entre un propriétaire escroc et la banque, James,
son fils de 12 ans et ses deux filles adolescentes ont perdu leur logement et
sont directement passés à travers les mailles du filet de sécurité percé de la
municipalité.
James a enfin obtenu un appartement en novembre 2008 avant l'expiration de son
aide au logement. Elle explique que pour l'instant elle se sent en sécurité
mais qu'elle est encore secouée par la période où elle était sans
abri.
"Je suis parent isolé depuis si longtemps. J'ai toujours eu un endroit où vivre", dit elle, "Mais là, j'ai eu l'impression d'avoir été détruite. Du genre: "mais qu'est-ce qui s'est passé?" Je ne contrôle plus rien".
La crise des prêts mobiliers ayant anéanti les propriétaires latinos et
noirs, ceux qui ont été les plus touchés sont ceux qui n'étaient pas
propriétaires de leur maison. D'après la National Low Income Housing Coalition
(Coalition qui s'occupe du logement de personnes à faibles revenus), environ
20% des biens immobiliers destinés à être saisis étaient des locations et les
saisies de locations sont particulièrement nombreuses parmi les pauvres et les
non-blancs. Dans beaucoup d'états, la situation est encore plus cruciale car
aucune loi ne protége les locataires d'une expulsion soudaine.
The National Alliance to End Homelessness (Alliance Nationale
pour régler la question des sans-abri) prévoit qu'à l'allure où elle va, la
récession va jeter à la rue 1,5 millions de personnes de plus d'ici deux ans.
D'après le groupe humanitaire First Focus, près de 2 millions d'enfants seront
touchés par les saisies dues aux subprimes, parmi lesquels un demi million
environ de Latinos et 280.000 Noirs. Dans un sondage national sur le système
éducatif, plusieurs centaines de quartiers ont annoncé une hausse soudaine du
nombre d'enfants sans abri en automne dernier par rapport à l'année scolaire
précédente.
Alors que les familles déplacées luttent contre la pauvreté et le manque de
logements à prix modéré, les services sociaux – un patchwork d'organisations
caritatives locales et d'agences gouvernementales – sont aux prises avec
d'énormes réductions budgétaires. Les possibilités de loger des familles sont
particulièrement peu nombreuses dans les centres d'hébergement, où la plupart
des dispositifs sont prévus pour des adultes célibataires.
Même si le gouvernement a largement augmenté l'enveloppe budgétaire consacrée à
aider les sans-abri, avec, entre autres, 70 millions de dollars qui ont été
affectés à l'aide éducative des enfants sans abri et 1,5 milliards à un
programme de développement de l'hébergement d'urgence, les besoins ont dépassé,
et de loin, les ressources au niveau local.
"Tous les services d'aide sont submergés. Tous les centres de distribution
de produits alimentaires sont au maximum de ce qu'ils peuvent fournir aux gens
qui font la queue devant la porte", dit Susie Shannon, membre de la
"Coalition to End Hunger and Homelessness" de Los Angeles, où James travaillait
avant d'être licenciée en 2006. "C'est comme une carcasse de train à la
dérive et qui va exploser d'un coup".
Le parcours des personnes déplacées varie selon leurs possibilités de repli.
Elle peuvent éviter pendant quelques mois de se retrouver complètement à la rue
en se réfugiant souvent dans la famille ou chez des amis – jusqu'à ce qu'un
licenciement ou une facture d'hôpital à payer ou un autre coup dur les fasse
basculer dans le vide.
Sabrina Otis, une Noire de 35 ans, était déjà pratiquement au bord du gouffre
bien avant que la vague de saisies ne s'abatte sur la ville. Tout avait
commencé quand en 2001, elle est partie pour Cleveland, fuyant un ex-conjoint
violent. Au départ, n'ayant pas réussi à trouver de domicile fixe, ses cinq
enfants avaient dû être placés dans des foyers d'accueil pendant plusieurs
mois.
Elle a trouvé plus tard un logement social à Lakewood, une banlieue de
Cleveland à prédominance blanche. Mais a été déracinée à nouveau à cause de
l'implosion de l'immobilier. Elle a été contrainte de partir, raconte-elle,
quand elle a réalisé que le propriétaire n'entretenait plus la maison et que la
maison était laissée progressivement à l'abandon pour finir par être
saisie.
Après avoir habité chez des amis et des membres de la famille pendant des mois,
Otis et ses enfants, âgés entre 8 et 16 ans, ont trouvé une autre maison dans
le même quartier, seulement pour se retrouver à nouveau à la rue quand le
propriétaire a décidé de vendre la maison en plein marasme immobilier. Après
une bataille juridique complexe, qui s'est terminée par son expulsion, Otis
s'est retrouvée à repartir de zéro pour la troisième fois.
Pendant toutes ces épreuves, elle luttait contre un cancer de la thyroïde et
une maladie respiratoire chronique, à cause desquels, en congé de maladie, elle
ne travaillait plus comme agent de surveillance pour le comté.
Si Otis avait bénéficié d'une nouvelle aide au logement, elle et sa famille ont
tout de même dû passer 9 mois supplémentaires chez des amis ou de la famille
avant de trouver un logement qui corresponde à son allocation – calculée en
fonction des prix des locations pratiqués au niveau local et du revenu de celui
qui loue. Elle explique que des locataires comme elles ont été les dommages
collatéraux de la crise immobilière: "C'est comme si nous étions victimes
de coups de feu tirés depuis des voitures. Nous avons été touchés. Nous
n'avions pourtant rien à voir avec tout cela. Et il n'y a personne qui peut
être rendu responsable".
Alors que la crise économique secouait les quartiers de Miami, la famille de
Mary Trody s'est peu à peu désintégrée. Son mari a perdu l'emploi qu'il avait
comme livreur de journaux, et son emploi à temps partiel à elle ne suffisait
pas pour payer un loyer.
Trody, une femme blanche quadragénaire, son mari et leurs deux filles
adolescentes, se sont installés chez sa mère, dont la maison modeste située
dans un quartier voisin essentiellement noir était depuis longtemps un refuge
pour la famille. Mais à la fin de l'année derrière, la maison avait été touchée
par l'épidémie de saisies en Floride, à cause, d'après la famille, du
refinancement rapace du prêt immobilier.
Trody est alors partie à la recherche de centres d'hébergement locaux mais
s'entendait répondre à chaque fois qu'il n'y avait pas de place pour une
famille entière. "Les centres disaient qu'il fallait qu'on se sépare", se
rappelle Trody, "et je répondais: 'comment pouvez-vous séparer ma famille? Ma
famille est mon seul soutien aujourd'hui. Déjà, je n'ai plus de toit. Et
maintenant vous voulez m'arracher mon seul soutien?'".
En février 2009, une douzaine de membres d'une famille – dont la fille aînée de
Mary Trody et ses petits enfants - ont décidé que la meilleure façon de rester
ensemble, c'était de s'entasser dans leur fourgon et y vivre pendant 3 jours,
dans l'espoir de récupérer leur maison.
Les obstacles rencontrés par les Trody sont monnaie courante dans les centres
d'hébergement de tout le pays, qui en limitent souvent l'accès en refusant les
enfants ou en imposant un âge limite. Pour beaucoup de familles, rester
ensemble implique souvent se retrouver à la rue. A ce dilemme s'ajoute parfois
la peur que les responsables des services pour l'enfance leur imposent une
séparation forcée en plaçant les enfants dans un foyer.
Pour Mary Quaker, la fille de 16 ans de Yolanda James, la menace d'une
séparation a éclipsé les soucis matériels. Elle a réussi à surmonter le fait de
dormir dans une voiture, et même d'avoir dormi en survêtement de sport quand sa
mère ne pouvait pas payer une chambre dans un motel, mais s'est raccrochée à ce
qui comptait. "Je me suis simplement demandé", raconte-t-elle, 'va-t-elle
parvenir à trouver un endroit où nous pourrons prendre nos repas, nous laver,
etc.?' Je disais à tout le monde: 'Simplement, ne nous séparez pas.
Nous nous en sortirons si nous sommes ensemble'".
Le docteur Bassuk, présidente du "National Center on Family
Homelessness", explique qu'alors qu'il y a de plus en plus de gens qui se
retrouvent à la rue, "le système n'est pas prévu pour ce genre de situation
complexe. Et ce qu'il faut c'est une approche holistique qui prenne en compte
les familles. Il y a peu d'endroits où c'est possible".
Les familles déplacées sont également divisées par les définitions juridiques.
Les programmes pour les sans abri du Ministère du développement urbain et du
logement (Department of Housing and Urban Development), appelé communément
HUD, ne s'intéresse qu'aux sans abri qui sont dans la rue ou dans des
foyers. Et donc, si les enfants qui vivent entassés dans des logements ou dans
des motels ont parfois droit à des aides pour les études, comme, par exemple,
une allocation pour le transport scolaire pour se rendre dans leur ancien
quartier, leurs parents peuvent être exclus des programmes du HUD qui utilise
la définition de sans abri stricto sensu.
Les associations font pression pour qu'une loi soit adoptée, qui permettrait
aux familles qui logent dans des motels ou qui vivent les unes sur les autres
dans des logements exigus de bénéficier également des services de l'HUD, comme
les foyers d'accueil ou les logements de transition.
Une redéfinition du terme de sans-abri pourrait bénéficier à des milliers de
familles: selon la National l'Association for the Education of Homeless
Children and Youth, environ 470.000 enfants qui étaient précédemment éligibles
pour des aides concernant l'éducation ont été rayés des listes de l'HUD.
Barbara Duffield, directrice de cette organisation, dit qu'il serait temps
maintenant de parler des besoins qui ont été ignorés jusqu'à présent.
"A l'heure actuelle, il est aberrant de prétendre que quelqu'un qui a été expulsé, dont le logement a été saisi, et qui est hébergé temporairement chez quelqu'un d'autre n'est pas sans abri". Et du point de vue du développement des jeunes, ils sont en pleine crise", dit-elle, "
Et ils n'ont pas de toit du tout.Alors que la crise économique s'ancre
fermement dans les communautés marginalisées, les associations de défense des
droits humains demandent un changement de paradigme dans la politique du
logement du pays – en laissant tomber la rengaine sur la "société de
propriétaires" et en reconnaissant le rôle essentiel de logements locatifs
à prix modérés et d'aides sociales pour les familles à faibles revenus. Un
premier pas, disent les militants, serait d'injecter davantage d'argent dans la
caisse fédérale récemment créée, ce qui encouragerait le développement de
logements pour les foyers à faibles revenus.
Les municipalités et les états ont d'ores et déjà établi des programmes
semblables à petite échelle pour financer des logements à loyers modérés. Des
aides fédérales permettraient de remettre en état des logements en ruine à
Cleveland, par exemple, en créant un "crédit foncier" qui permette au pays de
reprendre et de rénover les biens saisis en tant qu'investissement
public.
Pendant ce temps, les associations de quartiers ouvrent de nouvelles voies dans
le paysage ravagé par la crise immobilière en montrant le paradoxe qui existe
entre les excès et les carences du secteur immobilier. Les militants de ces
associations ont lancé des campagnes de désobéissance civile dans plusieurs
villes pour encourager les propriétaires frappés de saisie à squatter leur
propre maison en signe de protestation.
A Miami, "Take Back the land" (récupérez le terrain), une
campagne qui s'adresse à la communauté noire, a pris possession des maisons
vacantes et y a fait entrer des familles sans abri. Grâce à l'action directe,
cette association allie prise de pouvoir politique et contrôle des ressources
locales.
"Il y a trop de maisons vides et il y a trop de familles qui n'ont pas
d'endroit pour vivre", dit Max Rameau, un des organisateurs de cette
campagne. Selon Rameau, les déplacements des communautés noires ont pris des
milliers de formes différentes, depuis l'expulsion jusqu'à la gentrification en
passant par les saisies immobilières – mais ici, le problème sous-jacent, c'est
l'autodétermination.
"Le véritable problème, c'est qu'on n'a aucun contrôle sur le territoire sur lequel on vit, prie, travaille et s'amuse", dit-il, ajoutant: "il nous faut aller au cœur du problème".
En février, les militants de Take Back the Land et d'autres associations
locales sont venus soutenir la famille Trody devant leur maison frappée de
saisie. Les journalistes et la police présents regardaient la famille entrer en
"intrus" dans la maison qu'ils habitaient depuis plus de 20 ans, défiant la
banque qui venait de saisir leur maison.
Trody avait pensé reprendre la maison de sa mère en négociant des traites
correspondant aux moyens de la famille. Mais elle a trouvé un moyen de lutte
qui dépasse largement les murs de sa propre maison.
"Peut-être pouvons-nous faire bouger les choses", dit-elle, "peut-être pouvons-nous empêcher que cela arrive à une autre famille. Parce que je ne veux voir personne supporter cette souffrance et la douleur que je subis".
Michelle Chen has written for the South China Morning Post, Clamor,
INTHEFRAY.COM
Article II
Les temps sont durs pour les femmes qui vivent sur le fil du rasoir: les
difficultés financières font exploser les taux de violences
domestiques
Même en période faste, la vie pour les salariées pauvres peut être une lutte
constante parsemée d'obstacles à surmonter.
Mais en période de crise, cela peut être l'enfer.
Et maintenant, si vous ajoutez à cela les violences domestiques, les
difficultés augmentent de façon exponentielle – comme je l'ai découvert
récemment quand j'ai rencontré "Tyrie" sur son lieu de travail dans une crèche
d'un des quartiers de la périphérie de NY.
"Cette crise frappe tout le monde de façon brutale", m'explique cette
quadragénaire originaire de Trinidad. Mais elle la touche plus que beaucoup
d'autres. Tyrie est une rescapée des violences domestiques dont les souffrances
se sont trouvées aggravées par la crise économique mondiale. Et elle n'est pas
la seule.
"Les femmes qui viennent nous voir subissent davantage de sévices avec des
lésions encore plus graves" raconte Catherine Shugrue dos Santos de
"Sanctuary for Families", la plus grande organisation à but non lucratif de
l'état de New York qui se consacre exclusivement aux victimes des violences
domestiques et à leurs enfants.
"Ce qui nous amène à dire que la violence s'intensifie peut-être actuellement. Cela veut dire également que les gens attendent peut-être qu'il y ait une escalade de la violence pour se décider à partir."
"Les périodes de difficultés financières ne provoquent pas la violence", dit
Brian Namey du "National Network to End Domestic Violence", "mais elle peuvent
l'exacerber. Quand les temps sont difficiles, les couples sont davantage sous
pression, plus stressés".
En fait, une étude du National Institute of Justice parue en 2004 montre que
les femmes dont les partenaires masculins avaient connu deux périodes de
chômage, voire plus, en 5 ans avaient 5 fois plus de chances d'être
maltraitées.
Cette violence domestique que personne ne voit
Quand on parle de "violence domestique", on pense en général violence
physique, émotionnelle ou sexuelle, mais les spécialistes disent qu'une autre
forme de violence est en augmentation depuis la crise économique mondiale. Ils
appellent cela "la
violence économique".
Non seulement, selon Shugrue dos Santos, la plupart des Américains n'en ont pas
conscience, mais "on n'en fait pas suffisamment état dans la presse",
approuve Namey, ajoutant: "la violence économique est ignorée de la plupart
des gens, mais c'est un problème grave".
L'association " Sanctuary for Families" cite l'exemple de "Jen", une de leurs
protégées qui est venue vers eux à l'automne dernier, au moment où la crise
financière commençait à s'abattre sur le pays. D'après le personnel, elle
représente un cas encore plus typique.
Parlant de son partenaire, elle décrit son dilemme:
"Parfois, je pense que ce serait plus simple de retourner vivre avec lui. Je sais qu'il pourrait me tuer … mais quand nous vivions avec lui, nous avions le frigo plein, et je n'avais pas à me soucier de savoir si mon bébé aurait de quoi manger ou si nous allions pouvoir nous habiller". C'est trop dur de voir mon bébé dans cette situation. Parfois, je me dis que cela ne vaut pas la peine".
Jen fait partie de ces femmes qui sont de plus en plus prises entre la
violence domestique et la violence de la misère financière, où elle se sent
impuissante et seule au monde.
"Une façon dont se produit la violence économique", explique Shugrue dos Santos, c'est quand "dans une volonté de puissance et de contrôle, le violent essaie d'exercer le contrôle sur les finances de la famille. Nous rencontrons beaucoup de femmes qui, même si c'est elles qui apportent l'argent du ménage, finissent par remettre cet argent à l'auteur de violences qui, soit ne leur donne pas d'argent, soit leur donne une somme fixe".
Nul doute que la crise financière fait subir des pressions supplémentaires
aux victimes de violences domestiques, exacerbant toute une myriade de
problèmes liés entre eux qui menacent de précariser encore plus leurs
vies.
Les membres du personnel de Sanctuary for Families constatent, par exemple, que
les conjoints violents ont encore plus de chances de ne pas payer la pension
alimentaire quand leurs femmes ou compagnes les quittent.
Les pertes d'emploi en période de récession et le fait que les propriétaires
soient moins conciliants sont deux autres facteurs qui conduisent leurs
clientes à envisager de retourner vers leurs bourreaux pour des questions de
sécurité financière.
En outre, les femmes comme Jen sont souvent mises à l'écart de la gestion des
revenus de la famille et peuvent parfois perdre leur confort financier à cause
d'une mauvaise gestion de leur partenaire, ou parce qu'il l'utilise comme forme
de punition ou pour exercer un contrôle.
Mais il y a également une forme de violence économique encore plus répandue qui
s'ajoute aux souffrances infligées par un comportement violent (ou à la
possibilité de s'en débarrasser) – comme l'a découvert Tyrie quand elle a
engagé des poursuites contre son mari et s'est retrouvée avec des bouches à
nourrir dans un monde où toutes les aides financières se désagrègent autour
d'elle.
"Pas une poupée de porcelaine"
L'histoire que raconte Tyrie est emblématique des problèmes particuliers que
rencontrent celles qui ont survécu à la violence domestique en période de
récession grave. Avec un mari déjà violent, elle a émigré de Trinidad pour
aller s'installer à NY. Quand il l'a menacée d'un pistolet, il a été arrêté,
envoyé en prison, puis expulsé. Tyrie est restée à NY, où elle travaillait et
élevait ses trois enfants.
Ces sept dernières années, elle était mariée à un citoyen américain et
subissait des violences à nouveau. Mais, si elle est allée plusieurs fois se
réfugier dans un centre pour femmes battues, elle ne s'y "sentait pas à l'aise"
et a toujours fini par retourner chez elle.
Elle n'a pas non plus pu bénéficier des sessions d'aide psychosociale de groupe
que proposait le centre un soir par semaine.
En effet, en plus de s'occuper de ses enfants, elle travaillait dans une crèche
de 9h du matin à 1 heure, puis était agent de sécurité de 16h à minuit. Son
mari travaillait de façon irrégulière. "L'alcool le dominait plus qu'il ne
dominait son penchant pour l'alcool", dit-elle.
L'an dernier, les violences ont atteint des sommets. Quand il l'a violée, elle
a fini par le poursuivre en justice et il a été incarcéré, lui aussi. Alors que
cette situation mettait fin à la violence domestique, la violence économique
exercée par les forces systémiques en dehors du foyer prenait le relais. Et la
situation de Tyrie a empiré au fur et à mesure que l'économie du pays
plongeait.
Au printemps dernier, alors que son permis de travail expirait, elle a effectué
les démarches nécessaires pour le renouveler. Et l'attente a commencé. Le
renouvellement ayant tardé, elle a perdu son emploi d'agent de sécurité et a
fini par engager un avocat pour enquêter sur ce retard. L'avocat, dit-elle,
ayant mal instruit son dossier, et sans son conjoint américain à ses côtés,
elle était devenue vulnérable. "Et puis, j'ai reçu cette lettre disant que
j'étais expulsable".
Avec la menace d'expulsion, et son emploi à temps partiel dans une crèche comme
seul revenu, la pression financière a commencé à se faire sentir.
"C'est devenu très difficile, trois enfants à élever, un loyer de 1350 dollars à payer, ainsi que les transports quotidiens, les repas et le reste. Je ne dépense que 25 dollars par semaine pour les courses, c'est tout ce que je peux me permettre. 25 dollars! Dites-moi donc ce que je peux avoir pour 25 dollars et aller jusqu'à la fin de la semaine avec ça".
Des amis lui apportent leur aide, mais eux aussi rencontrent des problèmes
financiers. Il y en a un qui, ne retrouvant plus d'emploi dans le bâtiment
depuis deux ans, va d'un centre de distribution d'alimentation à l'autre pour
récupérer des provisions, et il en revient avec un sac pour la famille de
Tyrie.
Tyrie utilise alors les pommes de terre, les oignons et le poulet qu'il apporte
et, avec les petits pois et le riz qu'elle achète en promotion, s'arrange pour
établir des menus pour 3 repas par jour. "Je tire là-dessus le plus
longtemps possible" dit-elle," avec plus qu'une pointe de lassitude dans
la voix.
Aujourd'hui, il faut que ces provisions fassent encore plus de profit. En
Octobre dernier, sa belle sœur a perdu son emploi à Wall St. Avec la situation
épouvantable du marché du travail à NY, elle n'a pas retrouvé de travail
depuis. Tyrie l'a accueillie chez elle avec ses deux enfants. Ils vivent
maintenant à sept dans un petit appartement, ayant du mal à joindre les deux
bouts.
Et pourtant, à la demande insistante d'une amie, Tyrie a trouvé le temps de
faire campagne pour Obama en Pennsylvanie.
Et le soir, depuis l'année dernière, elle suit des cours d'étude du milieu
familial dans l'espoir de devenir assistante sociale.
"Rien ne me fera reculer", dit-elle d'un ton qui fait penser qu'elle
cherche à s'en convaincre elle-même.
Au cours de notre entretien, elle oscille entre espoir et désespoir, se
demandant à haute voix comment elle va pouvoir continuer, mais résignée car,
dit-elle, elle a pas d'autre option que de chercher une solution.
En janvier, Tyrie a dû aller voir son propriétaire pour rediscuter du paiement
de son loyer. Pour l'instant, il est conciliant. "J'essaie de lui verser
1000 dollars par mois. Restent 300 dollars" dit-elle, parlant du reste du
loyer.
Maintenant les coupes budgétaires qui menacent les programmes avant la
maternelle financés par la ville de NY, mettent en péril son emploi à la
crèche.
Alors, les jours où elle ne travaille pas, elle va voir les élus à Albany, mais
elle n'a pas grand espoir. "D'ici septembre, je serai peut-être au chômage", me
dit-elle.
Plus proche dans le temps, la direction du métro est également confrontée à une
crise budgétaire et les responsables parlent d'augmenter les tarifs du métro de
25%, ce qui porterait le prix du ticket à 2,50 dollars.
Cela aussi la préoccupe. Car, les déplacements avec les transports en commun
sont une nécessité quotidienne pour Tyrie et ses enfants, et ce bond dans les
tarifs lui semble inabordable.
"Je me bats déjà pour boucler les fins de mois. Quand le ticket de métro coûtera 2, 50 dollars, comment je vais faire? Je ne sais pas encore. Mais je fais de gros efforts pour ne pas baisser les bras, ne pas jeter l'éponge et je fais tout ce que je peux pour mes enfants et pour moi-même" (en fait, le prix du trajet sera de 2,25 dollars, ce qui est quand même ruineux pour Tyrie).
La nuit, quand elle est allongée, son esprit reste en éveil. "Je ne dors
pas. Je ne me rappelle pas quand j'ai dormi pour la dernière
fois".
"Je ne sais pas s'ils vont me donner mon permis de travail. Je veux vraiment savoir parce que j'ai besoin d'un second emploi. Je ne peux plus vivre comme ça, vous savez". A l'agence de sécurité, ils veulent me reprendre, mais si je n'ai pas ce papier, ils ne veulent pas m'embaucher".
En fait, elle est prête à faire à peu près tout à part se prostituer. "
Je suis prête à faire la plonge, faire le ménage dans des bureaux, nettoyer les toilettes, tout, pour gagner quelques dollars de plus. Je ne suis pas une poupée de porcelaine.
"Je ne peux pas me désagréger et m'effondrer".
La situation de Tyrie illustre le lien terrible qui affecte tant de victimes
de violences conjugales. Son mari représentait un danger pour elle, et malgré
cela, même s'il s'agissait d'un travail irrégulier, une seconde source de
revenus dans le ménage apportait une petite protection contre le trou
noir.
Maintenant, il n'est plus là, la violence non plus – ni le revenu. Disparue
aussi la sécurité de Tyrie vis-à-vis des services de l'immigration et avec elle
son autre emploi – et il y a aujourd'hui trois autres bouches à nourrir.
Tyrie, a choisi, et on la comprend, d'échanger une insécurité financière de
plus en plus importante contre la sécurité personnelle, et, en conséquence, sa
vie risque d'être anéantie d'un moment à l'autre. Pour beaucoup de celles qui
ont réchappé à la mort à cause des violences conjugales, cependant, la
perspective de la ruine financière est plus terrifiante que la maltraitance
physique, émotionnelle ou sexuelle.
Les études ont montré, me dit Shugrue dos Santos, "qu'il est difficile, pour toutes sortes de raisons, aux rescapées de la violence conjugale de s'en aller. La dépendance vis-à-vis du sujet violent, émotionnellement et financièrement. Et nous savons avec certitude qu'en période de récession, il y a davantage de raisons qui empêchent de partir. Nous savons qu'il y a moins de possibilités de trouver un logement. Ce qui prévaut dans ce cas-là, c'est: "Comment vais-je donner à manger à mes enfants si je pars?".
Si on vit avec deux revenus, explique-t-elle, la perspective d'avoir à
essayer de survivre avec un seul peut décourager.
Tyrie a fait ce choix difficile et les conséquences n'ont pas été faciles, mais
elle attribue cette adaptation à son éducation à Trinidad. Elle se rappelle:
"Ma mère a eu 10 enfants à l'époque et mon père était seul à travailler. Elle
nous a appris à joindre les deux bouts et je lui en suis reconnaissante, parce
que c'est la situation que je vis aujourd'hui ".
Et c'est dans cet état d'esprit qu'elle dit: "je ne peux pas me désagréger et
m'effondrer. Non. Il faut que j'affronte la réalité. Il y a des gens qui sont
dans une situation pire que la nôtre, c'est comme ça que je vois les
choses".
Le cas de Tyrie est de plus en plus caractéristique de ces femmes qui ont
failli être tuées par leur conjoint et qui se retrouvent face à une autre forme
de violence insupportable.
Au cours de sa vie aux Etats-Unis, elle a subi de nombreuses formes de
maltraitance de la part de ses partenaires. Maintenant qu'elle est libérée de
cela, elle doit subir une autre forme de maltraitance: la violence de la
bureaucratie et une économie en lambeaux.
Ces deux forces se conjuguent actuellement pour punir une femme qui a toujours
voulu jouer le jeu: se conformer à la législation sur l'immigration, avoir
divers emplois et élever ses enfants.
Et aujourd'hui encore, elle s'y efforce. "Elle est d'autant plus violente
que je suis immigrée", dit-elle en parlant de la crise économique. Mais
elle pense toujours qu'elle peut s'arracher à cette situation en travaillant
dur.
"Avec mon deuxième boulot, ça irait".
NB: Les noms des femmes dont les témoignages apparaissent dans l'article ont été changés.
Nick Turse est rédacteur et directeur de Tom Dispatch
http://tomdispatch.com/. Il a publié récemment: The Complex: How the Military
Invades Our Everyday Lives.
Note perso
Voilà: chômage, travail précaire, suppressions des services publics et des
postes de fonctionnaires, réduction des aides publiques, désengagement de
l'Etat, diminution des logements sociaux, travailler plus pour gagner plus
…etc.
Ca vous dit quelque chose?
Une question me traverse l'esprit: Qu'est donc devenue Fadela et son plan
des banlieues?
Finie la glandouille? Ca y est? Elle a mis tout le monde au travail?
Et la peinture dans les cages d'escalier, elle est sèche?

Commentaires
"En fait, une étude du National Institute of Justice parue en 2004 montre que les femmes dont les partenaires masculins avaient connu deux périodes de chômage, voire plus, en 5 ans avaient 5 fois plus de chances d'être maltraitées."
Ce qui semble liée la violence à la pauvreté. Mais si la causalité était inverse. Genre les hommes violents (pas protégés par des diplômes) ont plus de chance d'être au chomage ?
Sinon, ouaip, quand c'est la crise les femmes paient plusieurs fois : en tant qu'employées virées ou (encore plus) précarisées, en tant qu'usagères des services publics sans services publics, en tant que responsables du soin/support à tout le monde (et donc destinées à pallier pour les autres l'absence des services publics), en tant que mères soucieuses parfois seules que les enfants aient le nécessaire...
Que de tristesse dans toutes ces histoires.
Victimes de l'avidité, de la bêtise, du machisme ambiant, de la ségrégation anti pauvre.
Et ce n'est probablement que le début
merci emcee pour ces traductions.
Salut,
Oui, Céleste, des tranches de vie bien désespérantes; des gens, des femmes, qu'on côtoie sans doute et qu'on va probablement côtoyer davantage, grâce aux politiques d'exclusion qui sont menées avec acharnement.
Christine, je ne pense pas que l'auteur cherche à lier la violence à la pauvreté. Son propos n'est pas une vision globale des violences domestiques (dont on sait qu'elles se pratiquent dans tous les milieux et classes sociales), mais de l'exacerbation de ces violences en cas de difficultés matérielles plus grandes dans les foyers pauvres.
Je suppose qu'un mec qui est au chômage a plus de temps à "consacrer" à sa victime.
Et plus de sujets de ressentiment également.
Quant aux hommes violents, il n'est pas dit qu'ils le soient en dehors de la sphère familiale, ou qu'ils s'avèrent plus inaptes à garder un emploi que les autres, non?
Et comme si les femmes n'étaient pas assez désavantagées dans ce monde de m..., ils râclent encore les fonds de tiroir, ces pourritures...
http://inventerre.canalblog.com/arc...
Terrible...
Fadela ? pff au secours !
Je ne sais pas qui est plus pitoyable, ce genre de potiche (fadela, rachida ...) ou nos vieux ahuris traitres (dsk, k ou besson...) !
Sinon, je pense que tu as du lire cet article de Etienne Chouard sur la constitution, et un passage me semble renvoyer à tes réflexions :
http://www.rue89.com/2008/02/04/eti...
C'est quand il parle du vol de la création de monnaie par les banques privées, et du racket qui s'en suit envers les états. Tout ça a un sens profond, tout ça provient d'une logique. Ce système profondément injuste avait réussi à fournir une aisance matérielle à ses esclaves, moyennant une santé mentale et physique déplorable. Maintenant, l'aisance matérielle disparait, reste les corps usés et des esprits vidés. Je repense à cet ouvrier de peugeot je crois que l'on voit dans attention danger travail, qui explique qu'il n'a pas de vie...
A mon avis, le système et les élites voient que le mur est proche, et pour s'en sortir, elles doivent le purger, ce qui explique sans doute que toutes ces mesures continuent, que rien n'est fait pour changer... on cherche la rupture, persuadés qu'ils s'en sortiront de toute façon.
Je voyais ce matin une pauvre flicesse molle arrêter le trafic dans paris pendant au moins 3 rotations de feu rouge à un carrefour, en attendant le passage d'une pauvre limo encadrée par deux motards... et je pensais à ce vieux débris, sans doute un député ou autre, trimballé au dessus du peuple dont il ne fait plus partie ... et je me disais que les klaxons de rage finiraient sans doute un jour par se concrétiser en quelque chose de bien plus rude.
Merci en tout cas pour ton texte Emcee !
salut, yelrah
ah, ça change pas beaucoup, par ici
Coco, merci de ta visite.
Eh bien oui, ils sont tous pathétiques. Et dès qu'ils ont un petit pouvoir, ils oublient la mission pour laquelle ils ont été élus.
Et évidemment, avecToupti 1°, ça ne s'arrange pas.
Je lisais qu'Angela Merkel habite en semaine un immeuble ordinaire vaguement surveillé par deux flics, qu'elle circule librement en ville et qu'elle passe ses WE dans une maison de campagne en ancienne RDA.
Rien de glamour ni de parano.
Nous, on a hérité d'un péteux qui n'ose même pas aller en banlieue protégé par une armée et qui exige de n'être entouré que d'une claque d'encartés UMP.
Quelle vulgarité. Et quelle importance ils donnent à une carcasse vide.