Article I

Les saisies immobilières frappent de plein fouet les locataires pauvres: les familles expulsées doivent lutter pour rester ensemble

Toute l'économie du pays s'étant effondrée à la suite des saisies immobilières et des pertes d'emploi, les familles noires à faibles revenus tombent actuellement dans un trou encore plus profond.
A l'automne dernier, Yolanda James ne savait plus où aller, elle et ses trois enfants, dans leur propre ville. Quand leur appartement de South Los Angeles a été saisi, elle s'est heurtée à des portes closes.
Les organismes humanitaires les renvoyaient à d'autres services sans leur offrir d'aide, et ni le réseau de logements sociaux ni l'onéreux secteur immobilier de la ville n'avaient de place pour les accueillir. Yolanda James dépensait tout l'argent des aides sociales pour louer des chambres dans des motels et a fini par se résoudre à dormir dans la voiture avec ses trois enfants.

"C'est comme si j'étais trois personnes différentes à la fois", se rappelle-t-elle, "il fallait que j'aille bosser, que je me démène pour qu'après l'école, mes enfants puissent avoir de quoi manger, ou pour qu'ils aient un endroit où se doucher ou prendre un bain".

Comme d'autres membres de la communauté noire de Los Angeles, James, 34 ans, connaît bien les services sociaux: elle bénéficie d'une aide au logement et de bons d'alimentation, et elle a une solide expérience pratique du système de sécurité sociale en tant que membre d'une association de lutte contre la pauvreté.
Et pourtant, elle n'était pas préparée à la vague de saisies qui a frappé son immeuble. Pris en tenailles entre un propriétaire escroc et la banque, James, son fils de 12 ans et ses deux filles adolescentes ont perdu leur logement et sont directement passés à travers les mailles du filet de sécurité percé de la municipalité.
James a enfin obtenu un appartement en novembre 2008 avant l'expiration de son aide au logement. Elle explique que pour l'instant elle se sent en sécurité mais qu'elle est encore secouée par la période où elle était sans abri.

"Je suis parent isolé depuis si longtemps. J'ai toujours eu un endroit où vivre", dit elle, "Mais là, j'ai eu l'impression d'avoir été détruite. Du genre: "mais qu'est-ce qui s'est passé?" Je ne contrôle plus rien".

La crise des prêts mobiliers ayant anéanti les propriétaires latinos et noirs, ceux qui ont été les plus touchés sont ceux qui n'étaient pas propriétaires de leur maison. D'après la National Low Income Housing Coalition (Coalition qui s'occupe du logement de personnes à faibles revenus), environ 20% des biens immobiliers destinés à être saisis étaient des locations et les saisies de locations sont particulièrement nombreuses parmi les pauvres et les non-blancs. Dans beaucoup d'états, la situation est encore plus cruciale car aucune loi ne protége les locataires d'une expulsion soudaine.
The National Alliance to End Homelessness (Alliance Nationale pour régler la question des sans-abri) prévoit qu'à l'allure où elle va, la récession va jeter à la rue 1,5 millions de personnes de plus d'ici deux ans. D'après le groupe humanitaire First Focus, près de 2 millions d'enfants seront touchés par les saisies dues aux subprimes, parmi lesquels un demi million environ de Latinos et 280.000 Noirs. Dans un sondage national sur le système éducatif, plusieurs centaines de quartiers ont annoncé une hausse soudaine du nombre d'enfants sans abri en automne dernier par rapport à l'année scolaire précédente.
Alors que les familles déplacées luttent contre la pauvreté et le manque de logements à prix modéré, les services sociaux – un patchwork d'organisations caritatives locales et d'agences gouvernementales – sont aux prises avec d'énormes réductions budgétaires. Les possibilités de loger des familles sont particulièrement peu nombreuses dans les centres d'hébergement, où la plupart des dispositifs sont prévus pour des adultes célibataires.
Même si le gouvernement a largement augmenté l'enveloppe budgétaire consacrée à aider les sans-abri, avec, entre autres, 70 millions de dollars qui ont été affectés à l'aide éducative des enfants sans abri et 1,5 milliards à un programme de développement de l'hébergement d'urgence, les besoins ont dépassé, et de loin, les ressources au niveau local.
"Tous les services d'aide sont submergés. Tous les centres de distribution de produits alimentaires sont au maximum de ce qu'ils peuvent fournir aux gens qui font la queue devant la porte", dit Susie Shannon, membre de la "Coalition to End Hunger and Homelessness" de Los Angeles, où James travaillait avant d'être licenciée en 2006. "C'est comme une carcasse de train à la dérive et qui va exploser d'un coup".
Le parcours des personnes déplacées varie selon leurs possibilités de repli. Elle peuvent éviter pendant quelques mois de se retrouver complètement à la rue en se réfugiant souvent dans la famille ou chez des amis – jusqu'à ce qu'un licenciement ou une facture d'hôpital à payer ou un autre coup dur les fasse basculer dans le vide.
Sabrina Otis, une Noire de 35 ans, était déjà pratiquement au bord du gouffre bien avant que la vague de saisies ne s'abatte sur la ville. Tout avait commencé quand en 2001, elle est partie pour Cleveland, fuyant un ex-conjoint violent. Au départ, n'ayant pas réussi à trouver de domicile fixe, ses cinq enfants avaient dû être placés dans des foyers d'accueil pendant plusieurs mois.
Elle a trouvé plus tard un logement social à Lakewood, une banlieue de Cleveland à prédominance blanche. Mais a été déracinée à nouveau à cause de l'implosion de l'immobilier. Elle a été contrainte de partir, raconte-elle, quand elle a réalisé que le propriétaire n'entretenait plus la maison et que la maison était laissée progressivement à l'abandon pour finir par être saisie.
Après avoir habité chez des amis et des membres de la famille pendant des mois, Otis et ses enfants, âgés entre 8 et 16 ans, ont trouvé une autre maison dans le même quartier, seulement pour se retrouver à nouveau à la rue quand le propriétaire a décidé de vendre la maison en plein marasme immobilier. Après une bataille juridique complexe, qui s'est terminée par son expulsion, Otis s'est retrouvée à repartir de zéro pour la troisième fois.
Pendant toutes ces épreuves, elle luttait contre un cancer de la thyroïde et une maladie respiratoire chronique, à cause desquels, en congé de maladie, elle ne travaillait plus comme agent de surveillance pour le comté.
Si Otis avait bénéficié d'une nouvelle aide au logement, elle et sa famille ont tout de même dû passer 9 mois supplémentaires chez des amis ou de la famille avant de trouver un logement qui corresponde à son allocation – calculée en fonction des prix des locations pratiqués au niveau local et du revenu de celui qui loue. Elle explique que des locataires comme elles ont été les dommages collatéraux de la crise immobilière: "C'est comme si nous étions victimes de coups de feu tirés depuis des voitures. Nous avons été touchés. Nous n'avions pourtant rien à voir avec tout cela. Et il n'y a personne qui peut être rendu responsable".
Alors que la crise économique secouait les quartiers de Miami, la famille de Mary Trody s'est peu à peu désintégrée. Son mari a perdu l'emploi qu'il avait comme livreur de journaux, et son emploi à temps partiel à elle ne suffisait pas pour payer un loyer.
Trody, une femme blanche quadragénaire, son mari et leurs deux filles adolescentes, se sont installés chez sa mère, dont la maison modeste située dans un quartier voisin essentiellement noir était depuis longtemps un refuge pour la famille. Mais à la fin de l'année derrière, la maison avait été touchée par l'épidémie de saisies en Floride, à cause, d'après la famille, du refinancement rapace du prêt immobilier.
Trody est alors partie à la recherche de centres d'hébergement locaux mais s'entendait répondre à chaque fois qu'il n'y avait pas de place pour une famille entière. "Les centres disaient qu'il fallait qu'on se sépare", se rappelle Trody, "et je répondais: 'comment pouvez-vous séparer ma famille? Ma famille est mon seul soutien aujourd'hui. Déjà, je n'ai plus de toit. Et maintenant vous voulez m'arracher mon seul soutien?'".
En février 2009, une douzaine de membres d'une famille – dont la fille aînée de Mary Trody et ses petits enfants - ont décidé que la meilleure façon de rester ensemble, c'était de s'entasser dans leur fourgon et y vivre pendant 3 jours, dans l'espoir de récupérer leur maison.
Les obstacles rencontrés par les Trody sont monnaie courante dans les centres d'hébergement de tout le pays, qui en limitent souvent l'accès en refusant les enfants ou en imposant un âge limite. Pour beaucoup de familles, rester ensemble implique souvent se retrouver à la rue. A ce dilemme s'ajoute parfois la peur que les responsables des services pour l'enfance leur imposent une séparation forcée en plaçant les enfants dans un foyer.
Pour Mary Quaker, la fille de 16 ans de Yolanda James, la menace d'une séparation a éclipsé les soucis matériels. Elle a réussi à surmonter le fait de dormir dans une voiture, et même d'avoir dormi en survêtement de sport quand sa mère ne pouvait pas payer une chambre dans un motel, mais s'est raccrochée à ce qui comptait. "Je me suis simplement demandé", raconte-t-elle, 'va-t-elle parvenir à trouver un endroit où nous pourrons prendre nos repas, nous laver, etc.?' Je disais à tout le monde: 'Simplement, ne nous séparez pas. Nous nous en sortirons si nous sommes ensemble'".
Le docteur Bassuk, présidente du "National Center on Family Homelessness", explique qu'alors qu'il y a de plus en plus de gens qui se retrouvent à la rue, "le système n'est pas prévu pour ce genre de situation complexe. Et ce qu'il faut c'est une approche holistique qui prenne en compte les familles. Il y a peu d'endroits où c'est possible".
Les familles déplacées sont également divisées par les définitions juridiques. Les programmes pour les sans abri du Ministère du développement urbain et du logement (Department of Housing and Urban Development), appelé communément HUD, ne s'intéresse qu'aux sans abri qui sont dans la rue ou dans des foyers. Et donc, si les enfants qui vivent entassés dans des logements ou dans des motels ont parfois droit à des aides pour les études, comme, par exemple, une allocation pour le transport scolaire pour se rendre dans leur ancien quartier, leurs parents peuvent être exclus des programmes du HUD qui utilise la définition de sans abri stricto sensu.

Les associations font pression pour qu'une loi soit adoptée, qui permettrait aux familles qui logent dans des motels ou qui vivent les unes sur les autres dans des logements exigus de bénéficier également des services de l'HUD, comme les foyers d'accueil ou les logements de transition.
Une redéfinition du terme de sans-abri pourrait bénéficier à des milliers de familles: selon la National l'Association for the Education of Homeless Children and Youth, environ 470.000 enfants qui étaient précédemment éligibles pour des aides concernant l'éducation ont été rayés des listes de l'HUD.
Barbara Duffield, directrice de cette organisation, dit qu'il serait temps maintenant de parler des besoins qui ont été ignorés jusqu'à présent.

"A l'heure actuelle, il est aberrant de prétendre que quelqu'un qui a été expulsé, dont le logement a été saisi, et qui est hébergé temporairement chez quelqu'un d'autre n'est pas sans abri". Et du point de vue du développement des jeunes, ils sont en pleine crise", dit-elle, "

Et ils n'ont pas de toit du tout.Alors que la crise économique s'ancre fermement dans les communautés marginalisées, les associations de défense des droits humains demandent un changement de paradigme dans la politique du logement du pays – en laissant tomber la rengaine sur la "société de propriétaires" et en reconnaissant le rôle essentiel de logements locatifs à prix modérés et d'aides sociales pour les familles à faibles revenus. Un premier pas, disent les militants, serait d'injecter davantage d'argent dans la caisse fédérale récemment créée, ce qui encouragerait le développement de logements pour les foyers à faibles revenus.
Les municipalités et les états ont d'ores et déjà établi des programmes semblables à petite échelle pour financer des logements à loyers modérés. Des aides fédérales permettraient de remettre en état des logements en ruine à Cleveland, par exemple, en créant un "crédit foncier" qui permette au pays de reprendre et de rénover les biens saisis en tant qu'investissement public.
Pendant ce temps, les associations de quartiers ouvrent de nouvelles voies dans le paysage ravagé par la crise immobilière en montrant le paradoxe qui existe entre les excès et les carences du secteur immobilier. Les militants de ces associations ont lancé des campagnes de désobéissance civile dans plusieurs villes pour encourager les propriétaires frappés de saisie à squatter leur propre maison en signe de protestation.
A Miami, "Take Back the land" (récupérez le terrain), une campagne qui s'adresse à la communauté noire, a pris possession des maisons vacantes et y a fait entrer des familles sans abri. Grâce à l'action directe, cette association allie prise de pouvoir politique et contrôle des ressources locales.
"Il y a trop de maisons vides et il y a trop de familles qui n'ont pas d'endroit pour vivre", dit Max Rameau, un des organisateurs de cette campagne. Selon Rameau, les déplacements des communautés noires ont pris des milliers de formes différentes, depuis l'expulsion jusqu'à la gentrification en passant par les saisies immobilières – mais ici, le problème sous-jacent, c'est l'autodétermination.

"Le véritable problème, c'est qu'on n'a aucun contrôle sur le territoire sur lequel on vit, prie, travaille et s'amuse", dit-il, ajoutant: "il nous faut aller au cœur du problème".

En février, les militants de Take Back the Land et d'autres associations locales sont venus soutenir la famille Trody devant leur maison frappée de saisie. Les journalistes et la police présents regardaient la famille entrer en "intrus" dans la maison qu'ils habitaient depuis plus de 20 ans, défiant la banque qui venait de saisir leur maison.
Trody avait pensé reprendre la maison de sa mère en négociant des traites correspondant aux moyens de la famille. Mais elle a trouvé un moyen de lutte qui dépasse largement les murs de sa propre maison.

"Peut-être pouvons-nous faire bouger les choses", dit-elle, "peut-être pouvons-nous empêcher que cela arrive à une autre famille. Parce que je ne veux voir personne supporter cette souffrance et la douleur que je subis".

Michelle Chen has written for the South China Morning Post, Clamor, INTHEFRAY.COM

Article II

Les temps sont durs pour les femmes qui vivent sur le fil du rasoir: les difficultés financières font exploser les taux de violences domestiques

Même en période faste, la vie pour les salariées pauvres peut être une lutte constante parsemée d'obstacles à surmonter.
Mais en période de crise, cela peut être l'enfer.
Et maintenant, si vous ajoutez à cela les violences domestiques, les difficultés augmentent de façon exponentielle – comme je l'ai découvert récemment quand j'ai rencontré "Tyrie" sur son lieu de travail dans une crèche d'un des quartiers de la périphérie de NY.
"Cette crise frappe tout le monde de façon brutale", m'explique cette quadragénaire originaire de Trinidad. Mais elle la touche plus que beaucoup d'autres. Tyrie est une rescapée des violences domestiques dont les souffrances se sont trouvées aggravées par la crise économique mondiale. Et elle n'est pas la seule.
"Les femmes qui viennent nous voir subissent davantage de sévices avec des lésions encore plus graves" raconte Catherine Shugrue dos Santos de "Sanctuary for Families", la plus grande organisation à but non lucratif de l'état de New York qui se consacre exclusivement aux victimes des violences domestiques et à leurs enfants.

"Ce qui nous amène à dire que la violence s'intensifie peut-être actuellement. Cela veut dire également que les gens attendent peut-être qu'il y ait une escalade de la violence pour se décider à partir."

"Les périodes de difficultés financières ne provoquent pas la violence", dit Brian Namey du "National Network to End Domestic Violence", "mais elle peuvent l'exacerber. Quand les temps sont difficiles, les couples sont davantage sous pression, plus stressés".
En fait, une étude du National Institute of Justice parue en 2004 montre que les femmes dont les partenaires masculins avaient connu deux périodes de chômage, voire plus, en 5 ans avaient 5 fois plus de chances d'être maltraitées.
Cette violence domestique que personne ne voit

Quand on parle de "violence domestique", on pense en général violence physique, émotionnelle ou sexuelle, mais les spécialistes disent qu'une autre forme de violence est en augmentation depuis la crise économique mondiale. Ils appellent cela "la violence économique".
Non seulement, selon Shugrue dos Santos, la plupart des Américains n'en ont pas conscience, mais "on n'en fait pas suffisamment état dans la presse", approuve Namey, ajoutant: "la violence économique est ignorée de la plupart des gens, mais c'est un problème grave".
L'association " Sanctuary for Families" cite l'exemple de "Jen", une de leurs protégées qui est venue vers eux à l'automne dernier, au moment où la crise financière commençait à s'abattre sur le pays. D'après le personnel, elle représente un cas encore plus typique.
Parlant de son partenaire, elle décrit son dilemme:

"Parfois, je pense que ce serait plus simple de retourner vivre avec lui. Je sais qu'il pourrait me tuer … mais quand nous vivions avec lui, nous avions le frigo plein, et je n'avais pas à me soucier de savoir si mon bébé aurait de quoi manger ou si nous allions pouvoir nous habiller". C'est trop dur de voir mon bébé dans cette situation. Parfois, je me dis que cela ne vaut pas la peine".

Jen fait partie de ces femmes qui sont de plus en plus prises entre la violence domestique et la violence de la misère financière, où elle se sent impuissante et seule au monde.

"Une façon dont se produit la violence économique", explique Shugrue dos Santos, c'est quand "dans une volonté de puissance et de contrôle, le violent essaie d'exercer le contrôle sur les finances de la famille. Nous rencontrons beaucoup de femmes qui, même si c'est elles qui apportent l'argent du ménage, finissent par remettre cet argent à l'auteur de violences qui, soit ne leur donne pas d'argent, soit leur donne une somme fixe".

Nul doute que la crise financière fait subir des pressions supplémentaires aux victimes de violences domestiques, exacerbant toute une myriade de problèmes liés entre eux qui menacent de précariser encore plus leurs vies.
Les membres du personnel de Sanctuary for Families constatent, par exemple, que les conjoints violents ont encore plus de chances de ne pas payer la pension alimentaire quand leurs femmes ou compagnes les quittent.
Les pertes d'emploi en période de récession et le fait que les propriétaires soient moins conciliants sont deux autres facteurs qui conduisent leurs clientes à envisager de retourner vers leurs bourreaux pour des questions de sécurité financière.
En outre, les femmes comme Jen sont souvent mises à l'écart de la gestion des revenus de la famille et peuvent parfois perdre leur confort financier à cause d'une mauvaise gestion de leur partenaire, ou parce qu'il l'utilise comme forme de punition ou pour exercer un contrôle.
Mais il y a également une forme de violence économique encore plus répandue qui s'ajoute aux souffrances infligées par un comportement violent (ou à la possibilité de s'en débarrasser) – comme l'a découvert Tyrie quand elle a engagé des poursuites contre son mari et s'est retrouvée avec des bouches à nourrir dans un monde où toutes les aides financières se désagrègent autour d'elle.

"Pas une poupée de porcelaine"

L'histoire que raconte Tyrie est emblématique des problèmes particuliers que rencontrent celles qui ont survécu à la violence domestique en période de récession grave. Avec un mari déjà violent, elle a émigré de Trinidad pour aller s'installer à NY. Quand il l'a menacée d'un pistolet, il a été arrêté, envoyé en prison, puis expulsé. Tyrie est restée à NY, où elle travaillait et élevait ses trois enfants.
Ces sept dernières années, elle était mariée à un citoyen américain et subissait des violences à nouveau. Mais, si elle est allée plusieurs fois se réfugier dans un centre pour femmes battues, elle ne s'y "sentait pas à l'aise" et a toujours fini par retourner chez elle.
Elle n'a pas non plus pu bénéficier des sessions d'aide psychosociale de groupe que proposait le centre un soir par semaine.
En effet, en plus de s'occuper de ses enfants, elle travaillait dans une crèche de 9h du matin à 1 heure, puis était agent de sécurité de 16h à minuit. Son mari travaillait de façon irrégulière. "L'alcool le dominait plus qu'il ne dominait son penchant pour l'alcool", dit-elle.
L'an dernier, les violences ont atteint des sommets. Quand il l'a violée, elle a fini par le poursuivre en justice et il a été incarcéré, lui aussi. Alors que cette situation mettait fin à la violence domestique, la violence économique exercée par les forces systémiques en dehors du foyer prenait le relais. Et la situation de Tyrie a empiré au fur et à mesure que l'économie du pays plongeait.
Au printemps dernier, alors que son permis de travail expirait, elle a effectué les démarches nécessaires pour le renouveler. Et l'attente a commencé. Le renouvellement ayant tardé, elle a perdu son emploi d'agent de sécurité et a fini par engager un avocat pour enquêter sur ce retard. L'avocat, dit-elle, ayant mal instruit son dossier, et sans son conjoint américain à ses côtés, elle était devenue vulnérable. "Et puis, j'ai reçu cette lettre disant que j'étais expulsable".
Avec la menace d'expulsion, et son emploi à temps partiel dans une crèche comme seul revenu, la pression financière a commencé à se faire sentir.

"C'est devenu très difficile, trois enfants à élever, un loyer de 1350 dollars à payer, ainsi que les transports quotidiens, les repas et le reste. Je ne dépense que 25 dollars par semaine pour les courses, c'est tout ce que je peux me permettre. 25 dollars! Dites-moi donc ce que je peux avoir pour 25 dollars et aller jusqu'à la fin de la semaine avec ça".


Des amis lui apportent leur aide, mais eux aussi rencontrent des problèmes financiers. Il y en a un qui, ne retrouvant plus d'emploi dans le bâtiment depuis deux ans, va d'un centre de distribution d'alimentation à l'autre pour récupérer des provisions, et il en revient avec un sac pour la famille de Tyrie.
Tyrie utilise alors les pommes de terre, les oignons et le poulet qu'il apporte et, avec les petits pois et le riz qu'elle achète en promotion, s'arrange pour établir des menus pour 3 repas par jour. "Je tire là-dessus le plus longtemps possible" dit-elle," avec plus qu'une pointe de lassitude dans la voix.
Aujourd'hui, il faut que ces provisions fassent encore plus de profit. En Octobre dernier, sa belle sœur a perdu son emploi à Wall St. Avec la situation épouvantable du marché du travail à NY, elle n'a pas retrouvé de travail depuis. Tyrie l'a accueillie chez elle avec ses deux enfants. Ils vivent maintenant à sept dans un petit appartement, ayant du mal à joindre les deux bouts.
Et pourtant, à la demande insistante d'une amie, Tyrie a trouvé le temps de faire campagne pour Obama en Pennsylvanie.
Et le soir, depuis l'année dernière, elle suit des cours d'étude du milieu familial dans l'espoir de devenir assistante sociale.
"Rien ne me fera reculer", dit-elle d'un ton qui fait penser qu'elle cherche à s'en convaincre elle-même.
Au cours de notre entretien, elle oscille entre espoir et désespoir, se demandant à haute voix comment elle va pouvoir continuer, mais résignée car, dit-elle, elle a pas d'autre option que de chercher une solution.
En janvier, Tyrie a dû aller voir son propriétaire pour rediscuter du paiement de son loyer. Pour l'instant, il est conciliant. "J'essaie de lui verser 1000 dollars par mois. Restent 300 dollars" dit-elle, parlant du reste du loyer.
Maintenant les coupes budgétaires qui menacent les programmes avant la maternelle financés par la ville de NY, mettent en péril son emploi à la crèche.
Alors, les jours où elle ne travaille pas, elle va voir les élus à Albany, mais elle n'a pas grand espoir. "D'ici septembre, je serai peut-être au chômage", me dit-elle.
Plus proche dans le temps, la direction du métro est également confrontée à une crise budgétaire et les responsables parlent d'augmenter les tarifs du métro de 25%, ce qui porterait le prix du ticket à 2,50 dollars.
Cela aussi la préoccupe. Car, les déplacements avec les transports en commun sont une nécessité quotidienne pour Tyrie et ses enfants, et ce bond dans les tarifs lui semble inabordable.

"Je me bats déjà pour boucler les fins de mois. Quand le ticket de métro coûtera 2, 50 dollars, comment je vais faire? Je ne sais pas encore. Mais je fais de gros efforts pour ne pas baisser les bras, ne pas jeter l'éponge et je fais tout ce que je peux pour mes enfants et pour moi-même" (en fait, le prix du trajet sera de 2,25 dollars, ce qui est quand même ruineux pour Tyrie).

La nuit, quand elle est allongée, son esprit reste en éveil. "Je ne dors pas. Je ne me rappelle pas quand j'ai dormi pour la dernière fois".

"Je ne sais pas s'ils vont me donner mon permis de travail. Je veux vraiment savoir parce que j'ai besoin d'un second emploi. Je ne peux plus vivre comme ça, vous savez". A l'agence de sécurité, ils veulent me reprendre, mais si je n'ai pas ce papier, ils ne veulent pas m'embaucher".

En fait, elle est prête à faire à peu près tout à part se prostituer. "

Je suis prête à faire la plonge, faire le ménage dans des bureaux, nettoyer les toilettes, tout, pour gagner quelques dollars de plus. Je ne suis pas une poupée de porcelaine.

"Je ne peux pas me désagréger et m'effondrer".

La situation de Tyrie illustre le lien terrible qui affecte tant de victimes de violences conjugales. Son mari représentait un danger pour elle, et malgré cela, même s'il s'agissait d'un travail irrégulier, une seconde source de revenus dans le ménage apportait une petite protection contre le trou noir.
Maintenant, il n'est plus là, la violence non plus – ni le revenu. Disparue aussi la sécurité de Tyrie vis-à-vis des services de l'immigration et avec elle son autre emploi – et il y a aujourd'hui trois autres bouches à nourrir.
Tyrie, a choisi, et on la comprend, d'échanger une insécurité financière de plus en plus importante contre la sécurité personnelle, et, en conséquence, sa vie risque d'être anéantie d'un moment à l'autre. Pour beaucoup de celles qui ont réchappé à la mort à cause des violences conjugales, cependant, la perspective de la ruine financière est plus terrifiante que la maltraitance physique, émotionnelle ou sexuelle.

Les études ont montré, me dit Shugrue dos Santos, "qu'il est difficile, pour toutes sortes de raisons, aux rescapées de la violence conjugale de s'en aller. La dépendance vis-à-vis du sujet violent, émotionnellement et financièrement. Et nous savons avec certitude qu'en période de récession, il y a davantage de raisons qui empêchent de partir. Nous savons qu'il y a moins de possibilités de trouver un logement. Ce qui prévaut dans ce cas-là, c'est: "Comment vais-je donner à manger à mes enfants si je pars?".

Si on vit avec deux revenus, explique-t-elle, la perspective d'avoir à essayer de survivre avec un seul peut décourager.
Tyrie a fait ce choix difficile et les conséquences n'ont pas été faciles, mais elle attribue cette adaptation à son éducation à Trinidad. Elle se rappelle: "Ma mère a eu 10 enfants à l'époque et mon père était seul à travailler. Elle nous a appris à joindre les deux bouts et je lui en suis reconnaissante, parce que c'est la situation que je vis aujourd'hui ".
Et c'est dans cet état d'esprit qu'elle dit: "je ne peux pas me désagréger et m'effondrer. Non. Il faut que j'affronte la réalité. Il y a des gens qui sont dans une situation pire que la nôtre, c'est comme ça que je vois les choses".
Le cas de Tyrie est de plus en plus caractéristique de ces femmes qui ont failli être tuées par leur conjoint et qui se retrouvent face à une autre forme de violence insupportable.
Au cours de sa vie aux Etats-Unis, elle a subi de nombreuses formes de maltraitance de la part de ses partenaires. Maintenant qu'elle est libérée de cela, elle doit subir une autre forme de maltraitance: la violence de la bureaucratie et une économie en lambeaux.
Ces deux forces se conjuguent actuellement pour punir une femme qui a toujours voulu jouer le jeu: se conformer à la législation sur l'immigration, avoir divers emplois et élever ses enfants.
Et aujourd'hui encore, elle s'y efforce. "Elle est d'autant plus violente que je suis immigrée", dit-elle en parlant de la crise économique. Mais elle pense toujours qu'elle peut s'arracher à cette situation en travaillant dur.
"Avec mon deuxième boulot, ça irait".

NB: Les noms des femmes dont les témoignages apparaissent dans l'article ont été changés.

Nick Turse est rédacteur et directeur de Tom Dispatch http://tomdispatch.com/. Il a publié récemment: The Complex: How the Military Invades Our Everyday Lives.

Note perso

Voilà: chômage, travail précaire, suppressions des services publics et des postes de fonctionnaires, réduction des aides publiques, désengagement de l'Etat, diminution des logements sociaux, travailler plus pour gagner plus …etc.
Ca vous dit quelque chose?

Une question me traverse l'esprit: Qu'est donc devenue Fadela et son plan des banlieues?
Finie la glandouille? Ca y est? Elle a mis tout le monde au travail?
Et la peinture dans les cages d'escalier, elle est sèche?