J'étais là quand la prétendue "Guerre des classes" a tourné court. J'ai tout vu, ça s'est passé dans une impasse appelée Golden Pond Lane.
Jusqu'à présent, personne n'a su ce qui s'était véritablement passé au cours de cette chaude journée de printemps dans le Connecticut. Alors, je vais vous le raconter. Mais avant de vous parler de cette bataille épique, pardonnez-moi cette courte digression – je promets de me rattraper par la suite.
Je suis né et j'ai grandi à quelques kilomètres de ce qu'on nommait, vers le milieu des années 70: "la capitale mondiale du meurtre en série" - Santa Cruz, Californie. A un moment donné, il y avait eu sur le même périmètre de cette ville balnéaire trois différentes séries de meurtres.
A la longue, les tueurs en série ayant perdu le pouvoir de semer la terreur, ils ont été assimilés dans la mémoire collective. La vie a repris son cours normal. Mais il y a un épisode de ces événements qui m'a profondément choqué et qui me hante encore aujourd'hui.
Cela concerne le tueur en série le plus notoire de tous les tueurs de Santa Cruz , Edmund Kemper, qui assassinait et violait les jeunes filles hippies qui faisaient du stop, et découpait leur corps en morceaux. Un jour, Kemper a pris en stop une jeune étudiante en danse appelée Aiko Koo, l'a emmenée dans la forêt et a sorti un pistolet pour l'intimider. Ca a marché.
Ensuite, comme l'a raconté Kemper, "J'ai sorti le pistolet pour lui montrer que j'en possédais un, … elle flippait à mort. J'ai alors rangé le pistolet et ça a eu plus d'effet sur elle que de le voir".
Et voici la partie la plus troublante de l'histoire: au lieu de la tuer directement à ce moment là, Kemper a posé le pistolet, arrêté la voiture et est sorti après avoir verrouillé la portière. Je répète: Kemper s'est enfermé à l'extérieur de la voiture. Avec le pistolet à l'intérieur, à côté de la fille.
Et vous savez ce qu'a fait la fille? Elle a déverrouillé la portière et l'a fait remonter dans la voiture.
Comme l'a expliqué Kemper plus tard: "Elle n'avait qu'à tendre la main pour attraper le pistolet, mais je crois que ça ne l'a même pas effleurée".
Ce n'est pas tant l'assassinat qui me paraît le plus atroce, c'est qu'elle ait déverrouillé la portière pour lui permettre de remonter dans la voiture.

Et ça, c'était nous, le "peuple", lors de la Première Bataille de la Grande Guerre des Classes, il y a quelques semaines.
Vous en avez peut–être entendu parler aux infos: un groupe de manifestants en colère contre les primes obtenues chez AIG avait affrété un car pour faire le tour des résidences huppées où habitent les cadres de AIG et aller frapper directement à leur porte.
Et ce n'était pas pour chanter des cantiques de Noël ou pour aller leur soutirer des bonbons pour Halloween. Non, c'était la Guerre des Classes, la vraie de vraie. Et pour la première fois, les ploutocrates étaient morts de trouille.

Et voici comment s'est déroulée la "Bataille de Golden Pond Lane":

Le vendredi 20 mars – après une semaine de fureur populaire déclenchée par la nouvelle que la population finançait des bonus obscènes de plusieurs millions de dollars au bénéfice de ces multimillionnaires mêmes de chez AIG qui avaient ruiné notre économie, le bruit a couru qu'une excursion en bus pour faire le tour des maisons des cadres de la compagnie était prévue le 21 mars.

L'idée était de transformer le bus en une sorte de "Véhicule d'Assaut pour la Guerre des Classes", et de le propulser sur le hameau des riches de Nouvelle Angleterre où habitent tous les cadres de AIG, à Fairfield, dans l'état du Conecticut.
C'était les Bidasses en Folie contre Spartacus, et je n'aurais pas raté ça pour tout l'or du monde. Les volés verraient exactement où habitaient les voleurs, à quoi ressemblaient leurs maisons, connaîtraient leurs adresses, et repèreraient la porte d'entrée ...
L'excursion avait été organisée par Connecticut Working Families , un organisme très proche d'ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), l'épouvantail de la clique de Fox News.
Pour les ploutocrates, pas besoin d'en savoir davantage - un car bourré de cocos et des panthères d'ACORN allait se pointer dans leur quartier, pour, tels les brutes épaisses à la solde de Mugabe, venir incendier leurs maisons.

Pendant environ 36 heures d'angoisse, les ploutocrates des beaux quartiers de New York se sont vus dans la peau des chrétiens de l'empire byzantin en 453, avec des barbares à quelques heures de les assassiner et de violer tout ce qui remuait à Fairfield. Dans la panique, 9 cadres dirigeants d'AIG annonçaient qu'ils restituaient leurs primes de millions de dollars aux contribuables américains.
C'était incroyable. Pour la première fois, de mémoire d'homme, le "peuple" commençait à gagner. Il avait le pouvoir d'instiller la peur et de récupérer une partie de ses richesses.
Et tout ça grâce au Bus Magique de la Guerre des Classes et à ses Farceurs Déchaînés.

Il n'avait pas été facile de réserver une place dans l'autobus et si je n'avais pas réussi à dégoter le numéro de téléphone portable de Joe Dinkin, directeur des communications du parti "Connecticut Working Families Party" (Parti des familles ouvrières du Connecticut) qui organisait l'excursion, je n'aurais sans doute jamais pu monter dans le bus.
"J'ai reçu toutes sortes de menaces de mort et d'appels de malades aujourd'hui" m'a raconté Joe Dinkin en riant nerveusement.
"Rush Limbaugh nous a éreintés dans son émission aujourd'hui, et j'ai eu tous ses cinglés de supporters à mes trousses. Ils ont posté mon numéro de téléphone sur le site de Rush Limbaugh, et depuis, c'est de la folie … c'est dingue ce que ces gens peuvent dire au téléphone. Les menaces de mort … la haine dans leur voix, c'est délirant!
Dinkin riait mais je ne pense pas qu'il réalisait le degré de férocité du monstre qu'il avait fichu en rogne avec cette idée d'excursion en bus.
Le lendemain matin, je me suis rendu en voiture jusqu'au point de départ du bus dans le centre-ville délabré de Bridgeport, Connecticut, une de ces villes moyennes en décrépitude que l'Amérique semble avoir laissé tomber il y a 40 ans. Le temps que j'arrive, ce matin-là, le parking de la pizzeria Domino était déjà bourré de gens des médias: des reporters, des caméramans, des semi-célébrités de la télévision. Impossible, nous n'allions pas tous pouvoir entrer dans le bus. Alors, quand le bus s'est garé de l'autre côté de la rue, les reporters se sont précipités vers lui comme les Sud-vietnamiens essayant de monter dans le dernier hélicoptère qui quittait Saigon.
C'était un bus d'une laideur repoussante: une carcasse délabrée et crachotante plaquée d'aluminium ondulé. Le véhicule d'assaut idéal pour terroriser les ploutocrates bourgeois à qui nous partions rendre une petite visite.
Le pauvre Joe Dinkin avait été chargé de placer tout le monde dans le bus – à la seconde où il est redescendu du bus, les journalistes ont failli l'écarteler. Il a réussi péniblement à s'écarter de la portière et à se retrouver sur la route; les reporters s'accrochaient à lui comme des lions qui essaient de mettre à terre une proie qui se débat.
Joe tentait d'imposer le retour au calme pendant que les reporters hurlaient les noms des médias auxquels ils appartenaient et les raisons pour lesquelles ils étaient absolument prioritaires pour monter dans le bus. New York Times, CNN, New York Post, NBC. Le pauvre Joe tremblait tellement que tout ce qu'il avait réussi à faire, c'était griffonner quelques pattes de mouches sur un morceau de papier. Il a vite perdu toute maîtrise de la situation, les reporters retournant vers le bus pour le prendre d'assaut une deuxième fois.
On a alors assisté à la confusion la plus totale. Les organisateurs ont fini par se rendre à l'évidence que, dans le bus, c'était soit les manifestants soit les médias, pas les deux. Alors, l'un après l'autre, ils se sont mis à arracher les gens de leur siège pour faire de la place aux journalistes. Et finalement, nous - la clique des médias - avons tous pu être casés.
Alors que nous démarrions, un des reporters a crié: "où sont les manifestants dans ce bus?". Tout le bus a éclaté en ricanements cyniques.
Alors que nous étions en route pour la première grande bataille de la Guerre des Classes, et que nous n'avions même pas encore quitté Bridgeport, tout allait déjà très mal.
Le placement des participants dans le bus reflétait la même structure élitiste qui était censée être remise en cause: les gens importants se retrouvaient dans le véhicule principal:,la plèbe, elle, avait été casée dans les mini vans minables qui nous suivaient.
Le bus a lentement effectueé le parcours entre Bridgeport, la ville ouvrière en crise et Fairfield. C'était un peu l'anti-"Au Cœur des ténèbres" , un périple qui partait d'un Bridgeport en décrépitude avec une remontée du fleuve conduisant à la banlieue middle-class familièrement stérile pour déboucher ensuite, plus loin en amont du fleuve, sur le cours supérieur socio-économique, près d'un village d'un luxe et d'une civilisation inaccessibles, même pas dans nos rêves. Nous étions passés du cloaque au champagne. Les ricanements et les sarcasmes des reporters ne sont plus devenus qu'un murmure alors que nous passions lentement le long de maisons coloniales étincelantes, avec leurs pelouses ridiculement immenses et leurs rues parfaitement entretenues.
Tout ce luxe paradisiaque a eu l'effet étrange de transformer la colère dans le bus en un sentiment bien plus diffus, comme de la crainte mêlée d'admiration, ainsi que de la haine de soi. Nous ne faisions pas partie de ce monde-là, et nous le savions.
D'une certaine façon, c'était notre faute si nous étions dans ce bus minable et eux dans les SUV rutilants. C'est vrai, quoi, tout ce beau monde qui résidait à Fairfield ne voit des bus de ce genre que sur la file de droite de l'I95 quand ils les doublent pour se rendre dans un gratte-ciel de Manhattan. Que fait donc cette bête immonde ici, à Fairfield, qui nous gâche la vue?
Les cinq-six manifestants qu'on avait gardés dans le bus comme des espèces protégées avaient le même sentiment d'appréhension.
Un des manifestants, Mark Dziubek, qui venait récemment de perdre son emploi dans une aciérie, m'a raconté qu'alors qu'il avait passé toute sa vie dans la ville voisine de Southington, il n'avait traversé Fairfield qu'une seule fois dans sa vie.
Dziubek, un solide gaillard, père de famille de 5 enfants, était le prolo blanc de service qu'on avait gardé dans le bus. Il prenait goût à cette vie où il avait du temps pour les gens qui comptent et ne se voyait pas retourner à son ancienne vie.
"Peut-être que je vais me recycler dans la photographie". "Ca paie bien?" Je lui ai répondu que non, pas du tout. Que c'était un métier où on était encore plus condamné à la pauvreté que dans la presse écrite, qui est également un aller simple garanti pour une attaque cérébrale précoce provoquée par le ressentiment.
Il était clair que Dziubek était impressionné, avec tous ces photographes qui le prenaient en photo, cette sensation exaltante d'être soudain quelqu'un.

Le bus s'est arrêté et nous a laissés à la croisée de Mine Hill Road et de Golden Pond Lane. Les dernières à sortir du bus étaient les deux vedettes de cette épreuve de force, deux Noirs. L'une, Mary Huguley, était un pasteur d'âge moyen et l'autre, c'était Asaad Jackson, un ancien boxeur de 24 ans, devenu militant, et qui avait des dreadlocks qui lui descendaient jusqu'à la taille. Ils allaient se retrouver face à un blanc, Douglas Poling, riche cadre de AIG. Celui qui avait touché la prime la plus importante, 64 millions de dollars.
Poling, apparemment, avait été si paniqué par l'action qui avait été prévue qu'il avait restitué son bonus la veille, alors que James "Jackpot Jimmy" Hass le collègue de Poling qui habitait dans la même rue, son voisin, chialait devant les caméras qu'il avait lui aussi rendu son bonus de plusieurs millions de dollars et si les gens voulaient bien tout simplement écouter leur cœur et faire preuve d'un peu de miséricorde ...
Huguley and Jackson ont suivi l'impasse Golden Pond Lane qui menait à la maison de Polin d'un pas martial et théâtral, tandis qu'une cinquantaine de personnes de l'élite médiatique jouaient des coudes et s'agglutinaient autour d'eux comme des abeilles ouvrières autour de la reine.
Cette scène était le pire cauchemar de tout ploutocrate américain, naguère inimaginable aujourd'hui devenu réalité, un spectacle qu'on pouvait observer depuis la fenêtre du deuxième étage de la maison de Poling: Regardez-moi ça! deux Noirs pauvres et excédés, entourés d'une nuée de médias de l'élite libérale, qui avancent d'un pas assuré en plein jour vers ma maison durement gagnée, en plein jour, qui frappent à la porte d'entrée, et ça, pour exiger une partie de ma fortune. Sur l'échelle des plus grandes terreurs, Willie Horton, serait à l'échelon 2, à côté de ce cauchemar de Guerre des Classes.

Alors que nous nous approchions du 177 Golden Pond Lane, il y avait un certain nombre de policiers au bout de l'impasse en compagnie de trois hommes blancs à l'air en forme, en tenue décontractée de week-end et portant des casquettes de baseball, ainsi que deux voitures de police banalisées – des SUVs de sport – garées dans l'allée du voisin de Polin. Une voiture de service de la police de Fairfield suivait lentement notre groupe – Pas de souci, les gars, on veut juste s'assurer qu'il n'y aura pas d'incidents …
Deux gardes du corps menaçants faisaient les cent pas sur la pelouse devant la maison de Polin: un type au crâne rasé vêtu de vêtements de travail confortables, portant un bouc et des lunettes de soleil, qui cherchait à donner l'impression d'être à l'aise et compétent, et une superbe latino-américaine dans un pyjama de ninja, qui tournait sur la pelouse comme une lionne en cage, et n'attendait que le moment où l'un d'entre nous, bande de minables, approcherait d'un peu trop près pour le démonter avec une prise de jiu-jitsu.
Apparemment, Polin était absent ce jour-là – je suppose qu'il était parti prospecter pour savoir s'il n'y avait pas de possibilité d'obtenir la citoyenneté dans des autocraties bienveillantes à l'égard des ploutocraties, comme le Kazakhstan ou le Lichtenstein.
Et voilà où nous en étions: la grande épreuve de force de la Guerre des Classes allait commencer. Le pasteur Mary et Asaad Jackson avaient laissé aux caméramans le temps de bien se placer, puis la foule s'était dirigée tout droit vers l'allée de Polin. Ca y est, nous étions! Nous étions maintenant à la bataille de North Bridge à Concord , à Harper’s Ferry (Virginie-Occidentale), à Sproul Plaza, la voiture de police était cernée . .. nous étions à l'instant même où tout aurait pu basculer en guerre ouverte, au moment où d'autres avaient franchi le point de non-retour.
On ne peut pas s'imaginer comme les élites en Amérique sont vulnérables : autour de chez eux, pas de hauts murs, pas de clôtures de sécurité, pas de gros bras armés pour garder leurs richesses, comme cela se fait dans tant de pays.
Au lieu de cela, ils s'en remettent simplement à notre sentiment de honte, une sorte d'instinct qui nous dit que nous ne faisons pas partie de ce monde-là ... Bon, OK, on va s'en aller maintenant, désolés …
C'était le moment de faire voler en éclat cette sensibilité de plouc. Maintenant que nous avions réussi à franchir cet obstacle en force et que nous allions pouvoir affronter la classe des barons-voleurs qui ne s'étaient même pas fatigués à mettre plus de deux gros bras face à une cinquantaine d'entre nous, la Grande Guerre des Classes allait commencer, là tout de suite, sur Golden Pond Lane.

Les deux cerbères ont empêché les deux Noirs de passer pour remettre la lettre qu'ils portaient à Polin. Comme ils avaient l'ordre de ne pas provoquer les gardes du corps ou d'autres personnes, ils ont obéi. Tandis que les reporters se bousculaient pour prendre des photos, les gorilles nous interdisaient, à nous, de dépasser ne serait-ce que le caniveau devant la propriété de Polin. Ils étaient sûrs d'eux. Le vent avait tourné. C'est à ce moment-là que tout a basculé. Et que les ploucs s'en sont retournés se fondre dans les villages.
Nous avions le pistolet, et nous contrôlions la situation – mais c'est à cet instant précis que nous avons ouvert la portière et que nous avons laissé remonter dans la voiture les Edmund Kemper-ploutocrates.
Les gros bras de la sécurité ont donné l'ordre au pasteur Mary et à Asaad de déposer leur lettre dans la boite aux lettres. C'est le pasteur qui s'en est chargé.
Elle a prononcé une sorte de prière, et est revenue. CNN lui a demandé ce qu'elle pensait de la maison de Polin et elle a répondu "chouette".
Ensuite, nous sommes retournés au bus. Ce qui devait être les premiers coups de tromblons de la Grande Guerre des Classes s'était terminé en sortie éducative d'instruction civique pour lycéens destinée à apprendre à chacun le sens des responsabilités.
L'organisateur, John Green, a estimé que c'était un succès et depuis, son association n'a plus jamais flirté, ni de près ni de loin, avec un truc aussi subversif que ça.
Le temps que nous fassions le chemin en sens inverse et les infos annonçaient déjà la fin de la Guerre des Classes.
"La colère contre les bonus retombe". Le Congrès est revenu sur les mesures drastiques qu'il avait annoncées en premier lieu, les experts des médias ont pris de la distance, et nous, la plèbe, nous sommes retournés à ce que nous savons faire de mieux: nous faire entuber.

Au moment même où nous tenions notre propre destin en mains, nous nous sommes Aiko Koo–isés: nous avons déverrouillé la portière et nous avons tendu le pistolet aux Kemper-crates.

Video (en anglais): The bus tour

http://www.youtube.com/watch?v=lcNo...