"La jeunesse est une calamité "

Les adultes souffrent d"'éphébophobie" – la crainte des jeunes – explique Tanya Byron, la psychologue et animatrice télé, et ces préjugés détruisent actuellement les chances de toute une génération.

"Nous sommes aujourd'hui en pleine décadence. Les jeunes ne respectent plus leurs parents. Ils sont grossiers et impatients. Ils ont souvent élu domicile dans des tavernes et ne savent plus se contrôler".

Ces paroles, qui expriment la condamnation actuelle bien trop courante des jeunes, étaient en fait gravées sur une tombe égyptienne qui date de 6000 ans. Plus tard au 4°S avant JC, Platon avait dit:

" Mais qu'arrive-t-il à notre jeunesse? Ils n'ont plus de respect pour les anciens, ils désobéissent à leurs parents. Ils méprisent la loi. Ils créent des émeutes dans les rues, enflammés par des idées insensées. Leurs moeurs se délitent. Que va-t-il advenir d'eux?"

Et puis, quelques centaines d'années plus tard, en 1274, Pierre l'Hermite s'est joint au chœur.

"Les jeunes d'aujourd'hui ne pensent qu'à eux. Ils n'ont aucun respect pour leurs parents ou pour le grand âge. Ils ne supportent aucune contrainte. Quant aux filles, elle sont directes, immodestes, arrogantes, peu féminines, que ce soit en paroles, dans leur comportement ou leur tenue".

Ces citations illustrent ce qui, d'après moi, est devenu un phénomène qui a de tous temps été cultivé et qui est culturellement destructeur: l''éphébophobie".
Mais aujourd'hui, ce problème est encore plus grave.
Nous vivons dans une société où nous répugnons de plus en plus à prendre des risques, et où le comportement de beaucoup d'enfants est bridé. Nous les élevons et les éduquons en "captivité" du fait de nos angoisses. Nous sommes toujours extrêmement vigilants parce que nos angoisses sont entretenues par des histoires et des images de crimes violents et agressifs. Et ensuite, nous accusons les enfants d'être des perturbateurs ou des ratés parce qu'en tant que société, nous oublions souvent de reconnaître leur potentiel.
Même les jeunes enfants sont actuellement victimes de notre culture d'éphébophobie, les instits étant, semble-t-il, incapables de gérer les hooligans de maternelle, la pédophobie est née.
En tant que mère et spécialiste de la psychologie de l'enfance et de l'adolescence, je suis très inquiète pour la jeunesse actuelle, dont on a peur à cause des agissements d'une minorité – violente, agressive et antisociale. Une population qui a toujours existé. Nous sommes tellement convaincus que la jeunesse est une calamité que nous avons inventé le *Mosquito, un dispositif qu'eux seuls peuvent entendre, et conçu pour les faire fuir.
L'image déformée que nous avons des jeunes suscite une prophétie qui finit par se réaliser: pourquoi se fatiguer à chercher à bien faire si on vous dit que vous êtes nul? Pourquoi chercher à faire des efforts si le fait même que vous existiez est considéré comme une calamité?
Je ne cherche pas à nier qu'il y a des enfants et des adolescents véritablement destructeurs, et il en est de même pour les adultes. Ce sont en majorité ceux qui sont démunis, et qui sont tourmentés et agressifs. On fait tout pour qu'ils se sentent minables et donc, ils deviennent destructeurs. Ils sont terriblement vulnérables.
Cependant, il y a beaucoup de jeunes qui veulent s'en sortir dans la vie mais ils en sont empêchés en de multiples occasions et finissent par laisser tomber. Ils sont barrés par un système éducatif qui réduit la définition de la réussite parce qu'il est bâti sur des objectifs et des tests de connaissances, et qu'il est encadré par les enseignants à qui on a interdit toute créativité et toute liberté pédagogique.
Barrés par un système universitaire essentiellement basé sur des notions de compétences théoriques étroitement délimitées et élitistes. Barrés par une société qui pratique la discrimination contre les jeunes et qui réduit ainsi la participation des générations montantes dans le développement du paysage social et culturel.
Comment pouvons-nous renverser la tendance?
Dès la maternelle, les enfants sont affublés d'une étiquette négative et souvent cette étiquette leur collera à la peau pendant longtemps. Nous avons trop souvent tendance à oublier que les enfants se comportent mal parce qu'ils luttent dans un contexte d'apprentissage. L'école doit davantage coopérer avec des spécialistes de la psychologie de l'enfance, qui peuvent aider les enseignants à comprendre et à gérer les besoins des enfants qu'ils considèrent comme "difficiles".
Cette culture d'objectifs et d'évaluations constantes met une pression énorme sur les enseignants qui doivent gérer des classes chargées avec des enfants aux compétences variées et une grande diversité de besoins. Ce système crée une mentalité de troupeau. Les petits garçons en particulier semblent avoir du mal avec ce système d'évaluations notées dans diverses disciplines.
En consultation, je vois souvent des enfants qui ont des problèmes d'intégration sensorielle (souvent appelés à tort TDA/H ou trouble du déficit de l'attention/hyperactivité).
Ces enfants peuvent bien s'en sortir dans le cadre de cours de soutien individuels. L'ergothérapie pédiatrique a obtenu de bons résultats avec ces enfants, comme l'approche comportementale en milieu scolaire et milieu familial, étayée par une analyse des points forts et des besoins de l'enfant. Hélas, beaucoup de ces enfants, essentiellement des garçons, noyés dans des classes surchargées, adoptent une posture de façade pour masquer leurs difficultés, devenant les pitres, voire pire, de la classe.
L'Ecole a besoin de moyens pour revenir à l'individualisation de l'enseignement. Il faut que nous ayons le courage d'aborder le développement de l'enfant dans l'optique de la différence et non pas de la similitude.
Les résultats en termes de tests et de tableau de classement des écoles ne s'avèrent être qu'une politique de masse d'évaluation des connaissances, qui refuse de faire porter l'attention sur l'enfant en tant qu'individu.
Les enfants décrétés en échec scolaire au primaire et au secondaire n'ont aucun espoir de poursuivre des études supérieures, étant donné la façon restrictive et pratiquement élitiste que nous avons d'évaluer leurs connaissances.
A Edge Hill University, dont je suis la présidente, nous tenons compte à la fois des efforts individuels et des performances universitaires, et cela permet à beaucoup d'étudiants d'élargir leurs horizons personnels et universitaires.
Nos programmes de cours accélérés permettent chaque année, sans aucun frais supplémentaire, à 500 étudiants de tous âges qui n'ont pas de diplômes de fin d'études secondaires de réaliser leur potentiel. Les critères de sélection pour ces cours exceptionnels de remise à niveau sont le potentiel et la motivation individuels, donnant ainsi la possibilité de débouchés professionnels à ces personnes pour qui les portes auraient été normalement fermées.
A Edge Hill, nous nous efforçons de considérer que les jeunes qui sont sur la défensive, en situation d'échec et parfois hostiles sont ceux qui ont le plus besoin d'aide (à ne pas passer aux profits et pertes) et nous découvrons ainsi des jeunes gens fantastiques.
Ce que je voudrais c'est que ces universités qui "protègent" leur réputation avec des critères d'évaluation élitistes et restreints et qui s'appuient sur la réussite dans son sens traditionaliste, commencent à s'intéresser davantage aux critères de réussite qui concernent la personne toute entière et non pas seulement ses résultats.
Beaucoup d'universités n'ont pas une population estudiantine très diversifiée et se privent ainsi de jeunes gens qui apportent leur vécu différent aux autres étudiants. Si l'école primaire n'a pas su répondre aux besoins des élèves plus difficiles, beaucoup de ces jeunes gens ont abandonné l'idée de faire des études supérieures avant même d'arriver dans le secondaire.
Nous sommes une société éphébophobe et nous devrions avoir honte.
…………………………………………………………………………………………………

NB: Comme mon billet sur les universités n'a pas intéressé grand monde, j'en remets une couche. Et tant pis si celui-ci n'intéresse pas plus. Cela prouvera la véracité du propos.
La jeunesse, on s'en bat l'œil.'

Quelques remarques

Système éducatif britannique
En gros, ces dernières années, la réforme a consisté à faire subir aux élèves un certain nombre de tests, deux au primaire, puis un à l'âge de 11 ans (en 6°; 5°) et à 13-14 ans, sorte de répétition générale du GCSE (comme un bac général comportant 8 matières et plus qu'ils passent à 14-15 ans).
Les deux années suivantes, c'est la préparation aux "Advanced levels", qui sont des examens portant sur trois matières minimum et qui servent de passeport à l'entrée à l'université. Des résultats de chaque A' level dépendront les admissions dans les universités, dont les toujours exclusives Oxford et Cambridge.
La nouveauté, ce sont les tests antérieurs au GCSE et aux A'levels.
Ces tests sont élaborés nationalement selon un programme précis et portent sur l'anglais, les maths et les sciences. Les tests ne sont pas corrigés par les professeurs des classes concernées, mais sont envoyés dans un centre pour y être corrigés.
Ce système qui fait uniquement appel à des connaissances académiques ne sert pas aux enseignants pour évaluer leur classe en contexte, mais a pour but de classer les établissements - et les profs, évidemment - selon leur taux de réussite ou d'échec.
Si bien que les enseignants sont contraints de faire du bachotage intensif avec leurs élèves et donc de négliger tout le reste, dont les disciplines qui demandent analyse, réflexion et ouverture sur le monde.
Un système complètement anti-pédagogique basé sur la culture du résultat et du par cœur.
Très décriés par les enseignants depuis le début, ces tests avaient pour objectif de créer des évaluations nationales, mais néo-libéralisme quand tu nous tiens, ils sont devenus un moyen de trier les bonnes écoles et les mauvaises sur des critères fallacieux, drainant les bons élèves vers les meilleures écoles, et de donner au privé (qu'il soit confessionnel ou marchand) les plus rentables. Et quand je dis "donner", c'est donner".
Finalement, parents et profs étant très mécontents de ces tests stupides, celui de la tranche des 14 ans a été supprimé en octobre dernier.
Quant aux autres, ils sont peut-être sur le point de passer à la trappe aussi.
Mais ça tiraille sec entre les deux principaux syndicats.
Pour vous la faire brève: un des syndicats demande la suppression des tests (et préconise le boycott des épreuves) et l'autre est contre (menaçant de faire grève), disant que les devoirs devront désormais être corrigés par les profs eux-mêmes, ce qui leur donnera un surcroît de travail non rémunéré.
Aux dernières nouvelles, alors que la suppression des tests de la tranche des 11 ans était pratiquement dans la poche, les syndicats exigeaient brusquement dans le package 10% d'augmentation de salaire… Enfin, un truc comme ça.
Une embrouille qui ne doit pas arranger les négociations avec le ministre de l'éducation.
Evidemment, l'opinion publique est remontée car, en ces temps où les gens perdent leur boulot et leur baraque, ça fait légèrement désordre.
Ce qu'ils oublient, c'est que du temps de la prospérité factice, ces mêmes détracteurs, tout occupés à faire du pognon, à accepter que tout soit payant et à ne surtout pas remettre en cause le système mis en place par les Thatcher-Blair, considéraient les profs comme des frileux minables.
Et sont aujourd'hui plus indignés que la plèbe demande une augmentation quand les milliards ont été distribués aux banquiers et autres spéculateurs et que certains ont reçu des pactoles à titre individuel.

Bah, le monde tourne, mais c'est toujours la même rengaine en fond sonore.

Des liens sur la GB et le système éducatif:
Tony, ta jeunesse fout le camp
Angleterre: ces chères universités
Universités encore:
Tony Blair: quand la Grande Bretagne se relèvera, elle ne lui dira pas merci
Blair a privatisé les écoles avec les deniers publics (NB: aujourd'hui, avec la crise, certaines rendent leur tablier; profits privés, déficits publics, comme d'hab, hein?):
"Education : Tony Blair donne l’Ecole à des sponsors sans foi ni loi".
Donc, on le constate, côté éducation, c'est la Bérézina, surtout, évidemment pour tous ceux qui restent au bord du chemin, sans perspective d'avenir.
Et cela risque de ne pas s'arranger de sitôt avec la récession grave qui a frappé la GB de plein fouet.
Mais, pas de triomphalisme béat! Ici, en France, si l'échec du système éducatif tel qu'ils nous le préparent depuis des années n'est pas encore évident, c'est que: 1) les suppressions de postes d'enseignants, et de personnels non-enseignants ne se sont pas encore fait sentir complètement 2) les programmes sont changés successivement et subrepticement, par matière - et pas en bloc, question d'éviter un mouvement de masse 3) il reste encore un peu de résistance pour freiner le désastre final.
La marchandisation de l'école, l'organisation des établissements par des gestionnaires (et non plus des anciens enseignants) qui font tourner leur bahut avec une enveloppe budgétaire globale et qui décident de la viabilité des "projets pédagogiques", etc. tout cela va automatiquement créer des clivages énormes entre les élèves. Et ce ne sont pas les mascarades de soutien qui combleront les vides.
Quant au bac, tôt ou tard, il tombera de lui-même et fera place à des épreuves du genre tests de connaissances dans les disciplines basiques (celles qui permettent de lire, écrire et compter et pas de réfléchir pour que le vulgus pecum serve de brave petit soldat au patronat local).
Voilà.

Mais je m'égare.
Tout cela pour dire qu'avec des salauds pareils, la jeunesse a du mouron à se faire.
Parce que ces gens-là sont prêts à sacrifier toute une génération simplement pour leur propre jouissance.

binge-drinking.jpg

Donc, pas d'instruction, pas de sous, pas de structures pour les accueillir, que peuvent faire ces jeunes? Rien, traîner, quoi. Ou des bêtises, voire commettre des délits, boire , se droguer, se poignarder, enfin des tas de trucs pas très enrichissants.
Alors, évidemment, à traîner dans les rues, ils dérangent et ils font peur en bloc. Le minable que nous avons récolté à l'Elysée a interdit les regroupements en bas des immeubles. Quelle imbécillité. C'est comme quand il est allé à la réunion de syndic de la belle doche. Ce n'est pas à lui de s'occuper de cela. C'est aux collectivités locales de régler les problèmes au cas par cas – et de chercher des solutions bien moins débiles
En plus, c'est totalement inefficace.
Mais ce n'est pas l'efficacité qui est recherchée: c'est la stigmatisation. La racaille qui fait peur, la racaille en cagoule, la racaille qui rôde, prête à bondir.
La France a peur.
Dans l'article du Guardian, certains jeunes témoignent, disant, par exemple, "quand on monte dans un bus, on voit à la tête des gens qu'ils se disent 'allez, on ne va plus être tranquilles, maintenant'".

La Grande Bretagne est d'ailleurs en pointe sur les mesures pour écarter les jeunes désoeuvrés.
C'est en GB qu'est né le Mosquito (ou Beethoven):
Créé par un inventeur du Pays de Galles, Howard Stapleton, le Mosquito émet un son de plus de 16 000 hertz, que les humains ne peuvent entendre qu'entre 13 et 25 ans.

«C'est dommage d'ajouter encore plus de bruit dans l'environnement, mais que pouvons-nous faire d'autre", a déclaré M. Stapleton. "Ça ne fait pas mal, mais c'est tellement agaçant qu'ils n'ont pas d'autre choix que de s'éloigner, ce qui permet aux clients de revenir dans les commerces. Les gens peuvent retrouver la vie paisible qu'ils méritent et pour laquelle ils ont payé.»

Eh oui, les commerçants et les clients, c'est sacré, pas les jeunes.
Mais certains commerçants et riverains se seraient plaints de maux de tête.
Argh, rien n'est parfait.
Alors, aujourd'hui, ils ont imaginé autre chose: Contre les attroupements d'ados, des lampes roses qui font ressortir l'acné
Le capitalisme est donc prêt à tout pour préserver ses prérogatives et maintenir les populations dans un état de servitude en les traitant comme des irresponsables et en leur désignant des boucs émissaires.

Cette volonté de stigmatisation est caractéristique dans le film "La jupe", où les personnages, des profs et des élèves dans un lycée de quartier "sensible", et les dialogues sont caricaturés à outrance.
C'est tellement clair que le débat, qui aurait dû porter sur l'école et les solutions qu'on devrait apporter à ce phénomène, a été plombé par les hystériques anti-arabes (et autres basanés).
Ces idiots utiles qui écument les blogs de gauche pour empêcher le débat et qui, par leur bêtise crasse, vont nous conduire tout droit au fascisme.
Et ça fait vraiment peur.
Voir ici

Et puis: Etudiants en France