Le système universitaire a mal tourné: les universités deviennent les usines à drones de Big Business

par Chris Hedges. 28 Mars, 2009.

Si nous ne reprenons pas les rênes en main, nous sommes condamnés à subir une forme plus violente du capitalisme qui devra recourir à la répression brutale.

Dans les sociétés en décadence, la politique devient du spectacle. Les élites, qui ont détruit le système démocratique pour servir l'état capitaliste, gouvernent grâce à l'image et aux apparences.
Elles clament leur indignation vis-à-vis des primes distribuées par AIG et leur empathie pour la classe ouvrière, alors qu'elles ont passé les dernières décennies à la dépouiller de ses droits démocratiques, et font des promesses aux familles en détresse en sachant pertinemment qu'elles ne les tiendront pas. Quand s'allument les projecteurs, elles lisent leur boniment avec l'émotion requise. Et quand ils s'éteignent, elles veillent à ce que Goldman Sachs et tout un tas d'autres grandes entreprises reçoivent bien les centaines de milliards de dollars d'argent public pour éponger les dettes qu'elles ont contractées en jouant au capitalisme de casino.
Nous vivons à une époque de nihilisme moral. Nous avons saccagé nos universités, les transformant en usines spécialisées qui fabriquent les drones du grand capital et courent après les subventions et les dons d'entreprises privées liées au ministère de la défense.
Les humanités, cet enseignement qui force à prendre de la hauteur et à se poser les grandes questions morales sur le sens et le but des choses, qui pose les questions sur la légitimité des structures, qui forme les gens à réflexion et à la critique de toutes les hypothèses culturelles, ont été réduites à peau de chagrin. La presse, qui devrait encourager les interrogations intellectuelles et morales, confond le pain et le cirque avec les informations et refuse de donner la parole à ceux qui contestent non pas les versements de primes aux cadres, ni le renflouement des organismes financiers, mais la superstructure pernicieuse de l'état au service des intérêts privés.
Nous nous prosternons devant le culte de soi, construit pierre par pierre par les architectes de notre société de consommation, qui interdit l'empathie, le sacrifice envers les moins nantis et l'honnêteté. Les méthodes utilisées pour réaliser nos voeux, sont, nous disent la "télé-réalité", les écoles de commerce et les gourous qui prêchent l'effort personnel, inappropriées. La réussite, toujours définie en terme d'argent et de puissance, se justifie d'elle-même.
L'aptitude à la manipulation est ce qui est le plus hautement prisé. Et notre déchéance morale est tout aussi effrayante et dangereuse que notre déchéance économique.
Theodor Adorno a écrit en 1967 un essai intitulé: "Education After Auschwitz", où il explique que la corruption morale qui a rendu possible l'holocauste est restée "largement inchangée".
Il écrit que les "mécanismes qui permettent que des gens soient capables de commettre de tels actes" doivent être mis en évidence. La mission de l'école est d'enseigner plus que des savoir-faire. Elle doit enseigner des valeurs. Si elle ne le fait pas, un autre Auschwitz est possible.

"Toute éducation politique doit être finalement centrée sur l'idée qu'Auschwitz ne doit plus jamais se reproduire", dit-il. "Ce ne serait possible que si elle se consacre ouvertement, sans craindre d'irriter les autorités, à ce problème de la plus haute importance. Pour ce faire, l'éducation doit se transformer en sociologie, c'est-à-dire, elle doit enseigner le jeu des forces qui s'opère en politique au-delà des apparences".

Nos élites sont en pleine implosion. Leur imposture et leur corruption sont peu à peu démasquées, au fur et à mesure que le fossé existant entre les discours et la réalité devient de plus en plus flagrant. La colère qui commence à monter dans tout le pays devra être contenue par les élites avec des moyens de contrôle moins subtils. Mais si nous ne saisissons pas le "le jeu des forces qui s'opère en politique au-delà des apparences", on nous imposera une forme plus brutale du pouvoir capitaliste, qui, elle, ne s'embarrassera plus des leurres sur l'attrait de la société de consommation mais qui exercera le contrôle du pouvoir par la répression brutale.
Il y a quelques jours, je déjeunais à Toronto avec Henry Giroux, professeur d'anglais et d'études culturelles à l'Université McMaster au Canada et qui a longtemps été titulaire de la chaire Waterbury (~ études des sciences de l'éducation, NDT) à l'université de l'état de Pennsylvanie ("Penn State").
Giroux, qui a été parmi les premiers à pressentir et à critiquer ouvertement la destruction systématique du système éducatif aux Etats-Unis par l'Etat capitaliste, a été marginalisé par le monde universitaire parce qu'il s'obstinait à poser les questions désagréables qu'Adorno disait que les professeurs d'université se devaient de poser. Il a quitté les Etats-Unis et est allé s'installer au Canada en 2004.
"L'apparition de ce qu'Eisenhower avait appelé le "complexe militaro-industriel et universitaire" a permis la mainmise sur les programmes universitaires, dépassant peut-être même ce qu'il avait pressenti et craint le plus", m'a dit Giroux qui a écrit dans "L'Université enchaînée: défier le complexe militaro-industriel et universitaire" ("The University in Chains: Confronting the Military-Industrial-Academic Complex ).

"Les universités, surtout après les événements du 11 sept, ont, en général, été assaillies par les nationalistes chrétiens, les néo-conservateurs réactionnaires et les intégristes de l'économie de marché, qui prétendaient qu'elles étaient les maillons faibles dans la guerre contre le terrorisme. Les étudiants de droite étaient incités à aller espionner les cours des professeurs de gauche, et l'étau du capitalisme se resserrait - comme on pouvait le constater non seulement dans la gestion des universités, calquée sur le modèle des entreprises privées, mais également dans l'injection de fonds destinés à la Recherche et aux programmes favorisant ouvertement les intérêts privés.
Et à Penn state, où je travaillais à l'époque, l'université était devenue assujettie aux intérêts privés et militaires. Autrement dit, l'argent du Pentagone et des entreprises privées servait maintenant à financer les programmes de recherche, et les études étaient de plus en plus axées sur les programmes militaires au service du développement des armes de destruction, de surveillance et de mort. Associez cette prise d'assaut au fait que l'université n'était plus une force d'opposition. Beaucoup d'universitaires se noyaient dans des discours qui ne faisaient plus peur à personne, certains, craignant d'être licenciés, évitaient tout simplement d'évoquer dans leurs cours les questions épineuses, et beaucoup n'avaient simplement plus la motivation de soutenir l'université en tant que sphère publique démocratique".

Frank Donoghue, auteur de "The Last Professors: The Corporate University and the Fate of the Humanities " ("Les derniers professeurs d'université: l'Université privée et le sort des humanités") décrit comment ont été démantelées les études classiques. Tout programme d'études qui n'était pas à but strictement professionnel a été, au mieux, marginalisé ou, dans beaucoup d'établissements, carrément supprimé. Les étudiants sont dissuadés de poser les questions dérangeantes qui conduiraient à critiquer les affirmations des élites dirigeantes ou un système économique qui sert le capitalisme.
Cette situation a jeté de nombreux étudiants brillants dans les bras d'entités privées dont ils ne remettront pas la morale en cause. Ils acceptent ce qu'on leur dit sur la culture d'entreprise parce qu'on ne leur a jamais appris à réfléchir. Seuls 8% des étudiants sortent actuellement de l'université avec un diplôme d'études classiques, c'est-à-dire 110.000 étudiants. Entre 1970 et 2001, le nombre de licences de lettres a chuté, passant de 7,6 % à 4%, de même que les diplômes en langues étrangères (de 2.4 % à 1%), en maths (de 3% à 1%), en sciences sociales et en histoire (de 18,4 % à 10 %).
Les licences de commerce, qui font miroiter des revenus substantiels, ont grimpé en flèche. Le nombre d'étudiants en commerce est passé depuis 1970-1971 de 13.6 % à 21.7 %. Le commerce est devenu aujourd'hui l'orientation la plus choisie à la place des sciences de l'éducation, qui sont passées de 21% à 8,2%.
Les valeurs intrinsèques à une société ouverte ont été anéanties. Actuellement, une université, comme l'écrit John Ralston Saul, "recherche activement des étudiants qui souffrent du déséquilibre approprié et entreprend alors de l'accentuer. L'imagination, la créativité, l'équilibre moral, la culture, le bon sens, une vision sociale – tout cela disparaît.
La compétitivité, la faculté d'avoir une réponse toute prête, le talent pour manipuler les situations, tout cela doit être développé. En conséquence, l'amoralité s'étend également. Il en est de même pour l'agressivité extrême quand des étrangers leur posent des questions; ainsi que pour une certaine confusion entre la notion de bien par opposition à avoir une réponse toute prête à toutes les questions. Et ce qui est surtout favorisé, c'est le développement d'une forme incontrôlée d'intérêt personnel, où ce qui compte, c'est gagner.
Ce nihilisme moral aurait épouvanté Adorno. Il savait que le mal radical n'était possible qu'avec la collaboration d'une population craintive, intimidée et désorientée, un système éducatif qui ne permet pas de se dépasser intellectuellement ou qui n'encourage pas la capacité à développer une conscience personnelle. Il craignait une culture qui réfute les angoisses et les complexités du choix moral, basée sur une hyper masculinité puérile encouragée par les capitalistes féroces (pensez aux coups de poignard dans le dos et aux divers coups tordus qui sont acclamés dans les émissions de télévision comme "Survivor") et les héros de films d'action hollywoodiens comme le gouverneur de Californie.

"Cet idéal d'éducation à l'insensibilité, auquel beaucoup croient sans se poser de questions, est totalement immoral" a écrit Adorno. "L'idée que la virilité relève d'un degré maximum d'endurance est devenu depuis longtemps l'écran qui cache le masochisme qui, comme l'a démontré la psychologie, va de pair avec le sadisme".

Le sadisme fait autant partie de la culture populaire que la culture d'entreprise. Il domine la pornographie, se propage comme un courant électrique dans les émissions de télé-réalité et les émissions de débats trash et est au centre de l'accommodant collectif d'entreprise. Le corporatisme, c'est anéantir la capacité de choix moraux. Et il se concrétise à Abou Ghraib, en Irak et en Afghanistan et dans notre absence de compassion pour les sans-abri, les démunis, les malades mentaux, les chômeurs et les malades.

"Les forces politiques et économiques qui poussent aux crimes contre l'humanité – qu'il s'agisse de guerres illégales, de torture systémique, d'indifférence inculquée à la famine chronique, aux maladies et aux actes génocidaires – sont toujours arbitrées par les forces éducatives", dit Giroux. "La résistance à de tels actes ne peut se faire sans un certain degré de connaissances et d'introspection. Il faut donner un nom à ces actes et remplacer l'indignation morale par des efforts concrets pour empêcher les violations des droits humains de se produire au départ".

L'unique qualité essentielle nécessaire pour résister à ce mal, c'est l'autonomie morale. L'autonomie morale, comme l'a écrit Kant, n'est possible que grâce à la réflexion, l'autodétermination et le courage de ne pas coopérer.
L'autonomie morale, c'est ce que l'état capitaliste, en attaquant les institutions progressistes et les professeurs "gauchistes", a entrepris de détruire. L'état capitaliste est notre "manipulateur" (terme employé par Adorno) idéal. Le manipulateur a d'extraordinaires talents d'organisateur et est totalement inapte à vivre des expériences humaines authentiques. Il ou elle n'a pas d'affect et est motivé-e par un réalisme surestimé. Le manipulateur est là pour gérer le système. Lui ou elle a été formé exclusivement pour entretenir la structure capitaliste, et c'est la raison pour laquelle nos élites dilapident des sommes d'argent hallucinantes prises sur nos impôts afin de les distribuer à des entreprises comme Goldman Sachs et AIG.
"Il (ou elle) s'est fait un culte de l'action, de l'activité, de la prétendue efficacité en soi qu'on retrouve dans l'image que donne la publicité de la personne active", écrivait Adorno sur ce genre de personnalité.
Ces manipulateurs, des gens comme Lawrence Summers, Henry Paulson, Robert Rubin, Ben Bernanke, Timothy Geithner, Edward Liddy de AIG et le PDG de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, ainsi que la majorité de la classe dirigeante, ont profité de l'argent et du pouvoir des entreprises privées pour fixer les limites de ce qui doit être débattu dans les salles de cours, sur les ondes et dans les couloirs du Congrès pendant qu'ils pillaient le pays.

"Il est particulièrement difficile de lutter contre cette situation" prévient Adorno, "parce que ces manipulateurs, qui sont en fait incapables d'expérience authentique, et qui pour cette raison, manifestent une absence de réceptivité comparable à la pathologie de certains malades mentaux ou psychotiques, à savoir les schizophrènes".

Chris Hedges, a été co-lauréat du "Pulitzer prize" pour une série d'articles publiés par le New York Times sur le terrorisme mondial. Son livre le plus récent: Collateral Damage: America's War Against Iraqi Civilians ("dommages collatéraux: la guerre des Etats-Unis contre la population civile en Irak").

Note perso

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Sauvons les universités!

Se renseigner pour ne pas dire n'importe quoi: http://www.sauvonslarecherche.fr/sp...
http://www.educpros.fr/detail-artic...
http://sciences.blogs.liberation.fr...

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Pour fourguer leur "réforme" sur l'autonomie des universités, qui va conduire:
à la privatisation des universités - et donc à l'assujettissement aux diktats commerciaux, pour les étudiants et la Recherche – parmi lesquels ceux imposés par l'Europe, subordonnée aux US, quoi qu'ils décident;
À la précarisation des personnels - et donc à leur sujétion;
À l'augmentation inéluctable des droits d'inscription;
À la bourse d'étudiant au "mérite". Etc.
Tout cela, bien sûr, n'est pas annoncé officiellement en lieu et place des endormissements habituels, mais peut s'induire si on réfléchit un peu à l'acharnement qu'ils mettent à faire passer contre vents et marées un truc mal ficelé et décousu au départ.
Et pour ce faire:
Ils accusent les profs de frilosité (ironie: les universitaires ne sont pas du genre à descendre dans la rue et un tel consensus, c'est justement la preuve d'une prise de conscience collective et d'une contestation bien réfléchie);
Ils geignent sur les examens que les étudiants ne peuvent pas passer, les cours qu'ils n'auront pas eus, la gabegie dans les facs;
Ils fustigent ces "fonctionnaires privilégiés qui devraient avoir honte de se plaindre" (toujours la même intox: mais si les "fonctionnaires" – autrefois gagne-petit méprisés de la nation, devenus miraculeusement des "nantis" - n'avaient pas fait grève, il y a longtemps qu'une grande partie de la population vivrait comme dans le Tiers Monde; voir aux US);
Etc.
Et ils ont le soutien total des grands médias qui rampent devant eux.
Monde de brutes épaisses et de béotiens attirés par le strass et les paillettes, et qui laissent les miettes de leur festin à la population qu'ils méprisent et qu'ils pillent.

Les services publics? A détruire! Ils pompent l'argent que les "manipulateurs" ne peuvent pas refiler aux entreprises.
C'est bien ça, l'Europe qu'ils se sont concoctée, non?
Récupérer tous les services marchands des services publics. On sait ce que c'est devenu. Banques, opérateurs téléphoniques, chemins de fer etc. Tous ne sont pas complètement privatisés, mais tous fonctionnent selon une logique de profits qui impose une réduction drastique des coûts salariaux pour remplir les poches de quelques privilégiés. Ce qui conduit inévitablement aux dysfonctionnements graves.
Tout cela est clair et vérifiable et seuls les gogos sont encore persuadés du contraire. Tiens, un petit exemple qui paraît anodin: la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la répression des Fraudes assure la défense des intérêts économiques (loyauté des transactions et qualité des produits), matériels et physiques (sécurité des produits alimentaires et industriels). C'est aujourd'hui un service public menacé de démantèlement à brève échéance. Un de plus qui sera remlacé par une entité privée à la botte du capital.
Et le consommateur, c'est toi, c'est moi. Le cochon de payant, quoi.
Le couillon à qui on prend l'argent des impôts pour le verser directement aux banques qui ne cessent déjà de se servir sur la bête avec ta paie, sous prétexte de "services" rendus. Et je ne te parle même pas des OGM , pesticides et autres joyeusetés dont ils veulent arroser la planète. Cela risque de t'embrouiller.
Alors, si ton cerveau fonctionne encore, si ton pouvoir de réflexion n'a pas encore été anesthésié et annihilé par la propagande: réagis!

Soutiens les universités en grève. Il y en a sans doute à deux pas de chez toi.

Et arrête de répéter ce qu'ils veulent que tu répètes, tu ne fais que t'assujettir à ces élites qui tondent la laine sur ton dos.