Travail en prison aux Etats-Unis: exploitation des détenus et affaire juteuse pour les entreprises privées
Par emcee le dimanche 22 février 2009, 22:30 - Dans l'enfer de l'Ultralibéralie - Lien permanent
Pas de loyers à payer, des frais de transports inférieurs à ceux occasionnés
par les délocalisations, un volant d'employés potentiels, dociles et à portée
de main, et à qui on verse le salaire minimum, qu'on débauche ou réembauche
selon les besoins et des produits estampillés "Made in USA", en plus:
le plan rêvé pour une entreprise.
Evidemment, les défenseurs des droits des détenus renâclent, mais il suffit
de confier la tâche à des sous-traitants obscurs et ni vu ni connu. Et on peut
compter sur l'omerta du secteur privé.
En outre, aux US, la majorité de la population ne risque pas de protester
contre ces mesures, elle qui vote pour les chefs de la police et les juges qui
promettent toujours plus de sévérité pour les "criminels", non seulement lors
de leurs procès, mais également durant l'accomplissement de leur
peine.
Voici un article sur le sujet:
This Valentine's Lingerie Is
Brought to You By the Prison Industrial Complex
Par Beth Schwartzapfel, The Nation. February 13, 2009.

Cet article de lingerie de la St Valentin vous est proposé par le Complexe
Industriel des Prisons
De Victoria's
Secret à Starbucks, les détenus sont depuis longtemps exploités par des
entreprises qui réalisent des bénéfices lors de la Saint Valentin.
A l'approche de la Saint Valentin, vous avez peut-être l'intention d'aller
faire un tour à Victoria's Secret. Si vous êtes un consommateur responsable,
vous allez probablement chercher à avoir des informations sur les vêtements que
vous achetez: s'ils n'ont pas été fabriqués dans des ateliers clandestins,
s'ils ont été achetés à un prix équitable ou s'ils sont fabriqués aux
Etats-Unis. Mais il y a une étiquette qui ne sera jamais cousue sur votre
lingerie, c'est: "Fabriqué aux USA par des détenus".
Outre les détenus de Caroline du sud qui étaient employés par un sous-traitant
dans les années 90 pour confectionner les articles de lingerie pour Victoria's
Secret, il y a eu des détenus qui, ces vingt dernières années, ont conditionné
ou assemblé toutes sortes de choses, comme, par exemple, les grains de café de
Starbucks, les voitures de sports Shelby Cobra, les Game Boys Nintendo les
souris de Microsoft ou les vêtements Eddie Bauer.
Des détenus employés dans des centres d'appels ont pris les réservations de
places d'avions pour des compagnies d'aviation et ont même effectué des appels
téléphoniques pour le compte de candidats aux élections.
Cependant, il est évidemment difficile d'avoir des informations sur ce que
fabriquent exactement les détenus et pour qui. La plupart du temps, les détenus
sont employés par un sous-traitant payé par des entreprises plus importantes,
terrifiées qu'on les associe avec le travail en prison.
Paul Wright, spécialiste du travail en prison, et qui a recueilli de nombreux
témoignages de gens à l'intérieur des prisons a évoqué de nombreux cas dans son
journal, Prison Legal News.
Cela n'a pas été tâche facile. "En règle générale, vous avez plus de
facilité à enquêter sur la dernière maîtresse de Kim Jong Il qu'à chercher à
savoir pour qui ces gars travaillent", dit–il.
(Starbucks, Nintendo, Eddie Bauer et Victoria's Secret n'ont pas répondu à nos
questions; Microsoft s'est refusé à tout commentaire).
Ceux qui défendent les programmes de travail en prison disent que c'est un
arrangement gagnant-gagnant: les détenus sont occupés et se tiennent
tranquilles, et leurs employeurs profitent d'une main d'œuvre bon marché sans
frais ou presque. Mais leurs détracteurs, depuis les syndicats jusqu'aux
défenseurs des droits des détenus, soulèvent un tas d'objections concernant
l'exploitation et la concurrence déloyale.
En 1979, le Congrès créait un programme appelé "Prison Industry
Enhancement Certification Program" (le PIECP), qui offre des avantages
aux entreprises du secteur privé pour les encourager à implanter des ateliers
dans les prisons en employant les détenus. Les états proposent la gratuité, ou
quasi-gratuité, des loyers et des services contre une productivité moindre due
aux difficultés de faire entrer et sortir les matériaux et les fournitures dans
un lieu sécurisé et d'employer des personnes qui doivent cesser le travail au
cours de la journée pour être soumises à l'appel ou qui sont parfois
contraintes de rester dans leur cellule à la suite de sanctions
collectives.
Les détenus sont souvent contents de travailler; quand le système fonctionne,
cela leur permet d'acquérir une expérience professionnelle et d'économiser de
l'argent. "Cela donnait un sentiment d'indépendance" explique Kelly
DePetris, qui a travaillé huit ans dans les prisons de l'état de Californie
pour "Joint Venture Electronics", effectuant toutes sorts de tâches comme
l'assemblage, le travail administratif ou le contrôle du matériel.
"On n'a rien à demander à personne", ajoute-t-elle, "j'ai un fils et c'était agréable de pouvoir envoyer de l'argent chez moi pour contribuer à l'achat de bricoles - des vêtements pour l'école, des trucs de ce genre".
En tant qu'employée de Joint Venture Electronics, De Petris gagnait environ
1,74 dollar net de l'heure, par rapport aux 30 cents qu'elle estime qu'elle
aurait touchés si elle avait travaillé pour la blanchisserie de la
prison.
Quand elle a été libérée, en mai dernier, après avoir passé 14 ans sous les
verrous, elle avait 16.000 dollars d'économies, ce qui lui a permis d'acheter
une voiture d'occasion, des vêtements et de payer l'assurance santé. "Ca a
vraiment été très utile", dit-elle.
Le PIECP ne concerne qu'une infime partie des détenus dans les prisons
américaines. Quelque 5300 détenus sur les 2,3 millions de prisonniers aux
Etats-Unis travaillent pour des entreprises privées. "C'est très peu, mais
c'est une partie importante de l'ensemble de l'activité professionnelle en
milieu carcéral", dit Alex Friedmann, qui a passé 10 ans en prison dans le
Tennessee dans les années 90 et qui fabriquait des T-shirts pour Taco Bell dans
un atelier de sérigraphie du PIECP.
Le règlement du PIECP stipule que le travail doit se faire sur la base du
volontariat, que les employés doivent être rémunérés de façon similaire à ceux
qui travaillent dans le monde libre et que le programme ne soit pas générer de
concurrence déloyale avec les entreprises à l'extérieur. Mais les syndicats et
les compagnies du monde extérieur disent que c'est impossible: il y a
automatiquement concurrence déloyale quand les entreprises n'ont pas de loyer à
payer (ce qui leur permet de baisser le prix de vente, NDT).
(…).
David Lewis, vice PDG de "Joint Venture Electronics" et ancien patron de Kelly
DePetris, reconnaît que c'est un système extraordinaire pour son entreprise.
"Pas de journées de congés à payer. Pas de congés annuels. Pas de frais
médicaux ou dentaires: tout cela c'est l'état qui paie",
explique-t-il.
De plus, si la compagnie doit réduire les effectifs, comme cela s'est produit
récemment, les travailleurs qui ont été mis à pied ont peu d'autres
possibilités pour trouver du travail. Quand les affaires reprennent, leurs
anciens employés qui, s'ils avaient été à l'extérieur, auraient retrouvé du
travail ailleurs, sont toujours en prison, attendant qu'on les réembauche. Il y
a plus de 200 personnes sur la liste d'attente de demandeurs d'emploi pour
Joint venture.
Les défenseurs des droits des détenus dénoncent cette situation qui,
estiment-ils, est purement et simplement de l'exploitation. Les tribunaux
répondent chaque fois que les détenus ne sont pas protégés par le code du
travail. Et donc, ils n'ont pas la possibilité de se syndiquer. Ils ne peuvent
pas protester pour obtenir des augmentations de salaires ou de meilleures
conditions de travail, parce que la menace de quitter l'entreprise serait
vaine: Où iraient-ils?
De plus, selon la loi, 80% des salaires des employés qui relèvent du PIECP sont
prélevés pour payer les frais de séjour, les impôts, les aides aux familles,
les dédommagements aux victimes et les œuvres de charité.
L'Association Nationale du Secteur Correctionnel, une organisation à but non
lucratif qui accorde les programmes PIECP, et qui a enquêté sur ces deux
derniers trimestres, a établi que ceux qui y participaient ne récupéraient
qu'environ 20% de leur paie.
Friedmann, par exemple, a travaillé deux ans dans l'atelier de sérigraphie dans
les années 90. Il estime que, déduction faite des impôts, des amendes et
d'autres charges, il ne lui est resté que 30 dollars d'économies à sa sortie de
prison. "Et donc, alors que les entreprises bénéficient de locaux gratuits,
les détenus payent pour "le gîte et le couvert", explique Paul Wright, de
Prison Legal News, qui a lui-même effectué une peine de prison de 17 ans.
"Ce sont les prisonniers qui payent le loyer de leurs
employeurs".
Alors, pour la St Valentin, si votre conscience de consommateur vous amène à
vérifier les étiquettes, ne cherchez pas la mention: "fabriqué en
prison". Parmi les centaines de marchandises et de services fournis par
les détenus avec l'argent des contribuables, un seul et unique de ces produits
porte cette mention: une ligne de jeans et de chemises de travail en jeans
fabriqués à l'Institution Correctionnelle de l'East Oregon.
Son nom: "Prison Blues".
Notes et liens
Le travail dans les prisons des États-Unis : un grand négoce ou une
nouvelle forme d'esclavage ? (article bien documenté)
Et puis deux juges en
Pennsylvannie amélioraient leurs fins de mois en incarcérant des
mineurs
En anglais
Dossier sur le travail en
prison
Lien pour plus d'infos sur 'Prison Blues'
Eastern
Oregon Correctional Institution
Noms
de multinationales qui font des profits sur le travail des
détenus
On le voit, donc: les détenus qui fabriquent les jeans et chemises
"Prison Blues", ne sont pas mieux lotis que leurs collègues dans d'autres
prisons. C'est juste le titre qui est évocateur, mais les employés sont tout
aussi exploités qu'avec les autres entreprises.
Et en France, me direz-vous?
Voilà, voilà!
Un article dans
Périphéries qui date de 2001: Travail en prison: esclavage légal
Et
un autre: droit au travail inexistant
Apparemment, il n'y a pas beaucoup d'articles sur le sujet. Sans doute,
diverses raisons à cela:
Les entreprises, comme aux US, ne se vantent sans doute pas de produire à coûts
très réduits et cherchent, donc, à ne pas l'ébruiter (on sait combien les
médias sont prêts à leur rendre service dans tous les domaines, surtout qu'ils
leur appartiennent).
Les détenus eux-mêmes sont sans doute partagés sur la question.
Les associations de défense des détenus ont du mal à avoir les informations
exactes.
Sans doute parce que, pour les détenus qui travaillent, il y a des
avantages:
1- S'occuper l'esprit, se lever le matin avec un but, et gagner une certaine
indépendance et peut-être une certaine reconnaissance.
2 - ce maigre apport d'argent leur permet de vivre mieux en prison et de ne pas
dépendre de leurs familles (pour "cantiner" et acheter ces produits de première
nécessité vendus à des prix prohibitifs).
Oui, mais voilà: le travail qu'ils effectuent est sous payé, d'une part, et
ensuite rien ne dit qu'il débouchera sur une formation professionnelle
permettant une réinsertion à la sortie. Et donc, cette politique ne profite pas
au détenu à long terme mais exclusivement à ceux qui les exploitent.
Et ce n'est pas la politique actuelle qui va arranger les choses: une
population carcérale qui explose, des peines de prison plus longues, plus
fréquentes et infligées à une population de plus en plus jeune et/ou à des
personnes qui sont incarcérées par manque de structures d'accueil adaptées
(comme ceux qui souffrent de troubles mentaux).
Sans parler des prétendues "économies" sur de réelles formations en milieu
carcéral destinées à la réinsertion.
Des nouvelles de Troy Davis:
D'après ce que j'ai trouvé sur le web, il attendrait encore qu'on veuille
bien lui dire si on va réexaminer son cas. Donc, pas de nouvelles, réellement.
C'est le lot de ceux qui sont dans le couloir de la mort: bien les faire
mijoter avant de les griller.
Et puis, puisqu'on parle de juges:
Au Texas, la présidente de la cour d'appel doit comparaître en séance publique
pour n'avoir pas pu être jointe par les avocats d'un condamné qui devait être
exécuté le soir même qui voulaient lui adresser un recours de dernière minute.
C'était le 25 Septembre 2007, et Michael Richard, condamné en 1986 à la peine
de mort pour viol suivi de meurtre, devait être exécuté à 18h le jour même où
la Cour Suprême des Etats-Unis acceptait de statuer sur la constitutionnalité
de l'exécution par injection.
Quand les avocats, qui avaient des problèmes avec leur ordinateur, ont joint
ses services il leur a été répondu qu'elle avait décidé de fermer les bureaux à
17h ce jour-là. Le juge chargé de prendre la relève n'ayant pas eu
communication du dossier, Richard avait donc été exécuté.
Cette attitude a soulevé un tollé dans tout le pays. Et c'est la raison pour
laquelle la juge, Sharon Keller, doit comparaître, fait très rare, pour
s'expliquer devant un jury.
(Plus de précisions ici.
).
Cette affaire se passe, évidemment, au Texas, un des états les plus
répressifs. (GW Bush, a présidé en tant que gouverneur de l'état à 140
exécutions).
Nombre d'exécutions en
2009 à ce jour (13 février): 8, 3 latinos et 5
noirs.
C'est clair, non?
Mais il commence à y avoir un léger frémissement. Les traditionnelles
associations de défense des droits de détenus et celles qui militent contre la
peine de mort commencent à avoir un peu de soutien.
Encore un effort, mesdames et messieurs les élu-e-s.
Et un peu de courage, Mr ("mister") President!
A moins que le ministre "noir" qu'ils ont mis au ministère de la justice
(Eric Holder) lave plus
blanc que blanc ...
Comme le "socialo" Besson qui dépasse désormais ses maîtres au-delà de toute
espérance.
Tiens, lui aussi s'appelle Eric! Il va falloir qu'un des deux montre un peu
d'engouement pour les Droits de l'homme.


Commentaires
Cela me rappele les "Magdalenes sisters".
http://en.wikipedia.org/wiki/Magdal...
Salut, Yelrah,
J'avais en effet oublié cet épisode. Merci de le rappeler.
L'histoire est truffée de ces affaires concernant des nonnes qui abusaient des femmes dans le malheur et la pauvreté sous couvert de charité chrétienne. Et il n'y a pas de raison que cela ait cessé. Une "compilation " de tout cela ne serait pas inutile.
La "charité": quelle escroquerie. C'est un peu le prochain thème...
Il y a un bouquin aux éditions "l'esprit frappeur" sorti il y a une dizaine d'années qui parle du travail en prison aux USA en détails
ça s'appelle "Le goulag américain" et c'est très instructif mais c'est peut-être épuisé maintenant...
en tout cas, c'est toujours d'actualité malheureusement...
merci pour l'info, j'en ai entendu parler, mais je ne l'ai pas lu. Et, en effet, c'est de plus en plus d'actualité, en particulier avec la multiplication de centres pénitentiaires gérés par le privé (avec des fonds publics, of course).
Mais de même qu'à l'extérieur, les plus touchés en période de crise sont les plus faibles, ceux qui travaillent en prison se retrouvent également frappés de plein fouet du jour au lendemain. .
Une belle saloperie, le capitalisme. Enfin, je trouve le terme un peu mou du genou, parce que là, cela atteint des sommets de cynisme et de barbarie.
On est guère mieux lotis en France avec le travail des détenus.
Salaires de misère,exploitation à outrance,et si on ne prélève pas d'impôts(j'en suis pas sur) il y a les amendes qui normalement sont interdites par le code du travail.
Ca doit être le rêve de la Parisot:que l'on devienne une vaste prison pour avoir de la main d'oeuvre bon marché.
Les prisons privées c'était pas le projet de Agitétics 1er?
Et envoyé des ados en prison pour que ça fasse monté les actions et percevoir de plus gros dividendes ils ont du génie dans la saloperie les juges US!
Oui, les prisons privées,sont, évidemment, au programme en France. Il n'y a pas de raison qu'on ne donne pas également la population carcérale à gérer par le privé, même si c'est semer encore plus la gabegie et les injustices.
La politique de la terre brûlée, y a que ça de vrai..
NOTE aux lecteurs et commentateurs:
Les commentaires sont à nouveau modérés, à cause de l'insistance d'un certain troll à vouloir absolument déposer son tas de fumier ici, et d'interpeller les uns et les autres comme s'il était obligatoire que le niveau zéro de sa réflexion s'étale partout et qu'il avait une quelconque légitimité à s'imposer dans les blogs des autres.
S'il passe par chez vous, sachez qu'une de ses adresses IP est: 193.200.150.26. Les autres au prochain épisode.
Je suis désolée de cet inconvénient, mais je vous "libèrerai "dès que possible.