Maintenant, le monde entier s'est doté d'un président élu aux Etats-Unis et plébiscité de ce côté-ci de l"'Atlantique.
Et il est noir. Mince!
Parce que des présidents noirs, il y en a bien de par le monde, mais ils sont plutôt en Afrique.
Dans l'ordre des choses, donc.
Mais un Noir chez les Yankees, du jamais vu.
Faut dire que les Noirs n'ont pas toujours été en odeur de sainteté dans ce pays de bigots et de cagoules blanches.
Et en plus, reçu avec les félicitations du jury, Obama casse la baraque (ouis, je sais, c'est facile, mais je ne renoncerai pas).

Regardez not'président, qui, dans son fief de province, ne veut entendre parler ni de noirs ni d'arabes et s'acharne à les renvoyer dans un pays africain, quel qu'il soit, pourvu qu'ils disparaissent de notre vue, eh bien, ce gars-là, il a été un des premiers à féliciter le nouveau président du monde.
Vous me direz, ce n'est pas une référence, puisqu'il s'était empressé tout autant de féliciter le nouveau premier ministre russe, Ras-Poutine, qui, lui, en veut à mort aux Tchétchènes, qui ne sont même pas noirs.
Mais tout de même.

Et voilà la Maison Blanche (qu'il va falloir renommer d'urgence pour ne vexer personne – si on me demande, je proposerai la Maison Damier, même si cela risque d'être provisoire), qui va résonner des cris et gazouillis de bambins noirs aux joues pleines et luisantes comme des pommes, et même pas la progéniture égarée de quelque domestique frondeur, mais bel et bien de celle de la famille des patrons. Famille élargie, forcément - ces gens-là, tu crois qu'ils sont quatre et il en sort tous les jours des nouveaux.
Ah, le monde entier peut continuer de tourner dans le mauvais sens: nous tenons là notre nouvelle saga à la Kennedy.
Souvenez-vous, autres temps autres mœurs, à l'époque où les Noirs n'avaient même pas le droit de vote, ni celui de croiser en quelque lieu que ce soit les non-noirs, ce rebelle de John Kennedy brisait la chaîne WASP en devenant le premier président catholique d'origine irlandaise.
Kennedy, qui n'a pourtant pas fait de vieux os à la présidence, avait quand même eu le temps d'aller attaquer Cuba (lors de l'épisode lamentable de la Baie des Cochons où il a été obligé de revenir vite fait sur la terre ferme) et de lancer, mine de rien, les premiers pas de la guerre au Vietnam. Entre autres.

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A près de cinquante ans d'écart: les présidents glamour.
Vous voyez une différence entre les deux photos? Attendez, je vous aide: à part qu'il y en a qui ont un peu forcé sur les UV.

Alors, voilà, après JFK, qui est le rebelle aujourd'hui? Barack Obama.

Déjà, rien que le nom. Et, en plus, le 2° prénom est moins ridicule que celui de GW Bush (Walker, remarque il se serait appelé "Thinker", cela aurait été pire) mais bien plus exotique: Hussein.
Quand on pense qu'ils sont en train de massacrer une grande partie des Hussein sur cette terre, les Yankees, voilà-t-y pas que ce nom honni leur revient en pleine poire comme un boomerang en la personne de leur propre président.
Il est des sorts qu'on n'envie pas, même à nos pires ennemis.

Obama, le joker du capitalo-impérialisme ricain et de ses satellites.

Les médias se délectent, cela fait un bout de temps déjà qu'ils font leur beurre, leur argent du beurre et le sourire de la crémière sur les candidats que l'élite politico-financière s'est choisis.
Mais là, alors, avec un tel événement planétaire, ils ne vont plus lâcher un seul membre de la famille.
"Papa Obama qui accompagne les filles à l'école en attendant l'investiture en janvier";
maman chez le coiffeur des stars;
L'interview des voisins, des cousins (et ils sont nombreux, voir plus haut), de l'ancienne instit de Barack ("oh, c'était un enfant charmant". Il était très studieux et il souriait tout le temps");
du chauffeur de taxi ("oui, c'est bien moi qui ai pris en charge le président un jour. Je m'en souviens bien. Il a payé sa course sans rechigner et sans me menacer avec une arme");
du cuisinier de la Maison "Blanche" ("je vais m'adapter, j'en suis sûr, mais c'est qu'on ne sait même pas ce qu'ils mangent, ces gens-là!");
de la femme de chambre ("Madame Laura, elle, voulait que des draps roses, là je sais pas … marron?")
Enfin, j'en passe. Vous allez voir tout cela, en plus brutal, jusqu'à l'écoeurement. Pendant six mois.
Mais enfin, ça fait passer le temps, ça fait oublier ses petits soucis quotidiens, le chômage à 50 ans et la retraite à 70, par exemple.

Ne vous demandez pas ce que vous pouvez faire pour Obama, demandez-vous ce qu'Obama va faire pour vous.

Je l'ai dit dans le billet précédent, Obama n'a rien d'un révolutionnaire (ou alors d'un révolutionnaire Umpiste, une race à part).
Il a vaguement promis des trucs sociaux, mais c'est sur les guerres qu'il a été le plus ferme.
Et les Démocrates, les guerres, ils ne sont jamais en reste. (USA : les démocrates et la guerre).
De plus, il compte copier lamentablement not'prèze en faisant rentrer au gouvernement des Républicains, dont Colin Powell, à l'initiative de l'invasion de l'Irak avec un sachet de sucre en poudre, excusez du peu.
Il manquera plus que Joe le plombier dans l'équipe.
Pour le reste de son programme, ça a été le tango: un pas en avant deux pas en arrière. Ah, question "changement", d'une certaine façon, il n'a pas menti. Il a même anticipé.
Donc, difficile de dire ce qu'il va faire vraiment (même s'il n'a de toute façon pratiquement aucune marge de manœuvre).
Il a parlé de fermer Guantanamo. Belle initiative. On verra.
Mais que va-t-il faire des prisonniers? Les envoyer en Irak?
On craint le pire.
Et d'"aider les pauvres".
Mouais, le prez Johnson aussi, s'était engagé à "déclarer la guerre à la pauvreté", mais, en fait de guerre, il s'est embourbé au Vietnam et les pauvres ont dû la sauter.
Mais Barack, c'est pas une guerre qu'il aura sur les bras, si on l'écoute, mais plusieurs. Irak (retrait partiel des troupes prévu en 2010, putain, deux ans), renforts en Afghanistan, avec des petites visites amicales au Pakistan, et, si besoin est, l'Iran.
Déjà que Bush chatouille la Syrie depuis peu, les pauvres, si ça se trouve, il va leur coller un uniforme et les envoyer visiter du pays.
Nourris, blanchis. Point barre. La mort rapide ou la mort lente. Tu choisis.

Et de voir que tous ces gens modestes et pleins d'espoir qu'on a mobilisés pour aller prolonger l'agonie de l'empire qui leur a fait tant de mal depuis des décennies, je suis effondrée.
(Ça me rappelle, toutes proportions gardées, les célébrités qui allaient en banlieue inciter les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales, ici.)
Alors, peut-être y a-t-il une lueur d'espoir, quand même. Tous ces pauvres, et en particulier les noirs, qui ont relevé la tête ces dernières heures, parce qu'ils pensent que les choses vont changer, eh bien de deux choses l'une:
- Soit Obama leur rend leur dignité (cas le plus improbable, à mon avis)
- Soit c'est eux, révoltés par l'imposture, qui la reprendront.
On ne peut plus miser que sur cela.
(Évidemment, ce que je vois de plus logique, c'est la troisième solution: ils sombreront, une fois de plus dans la dépression, mais c'est mon côté pessimiste).

Les ploucocrates fous de dieu et fous de guerre vont dégager de la Maison Blanche. C'et bien.

Mais qui donc va y entrer?
En tous cas, il faudra montrer patte blanche.

Petit rappel historique vite fait:

Les différentes étapes qu'a connues la communauté noire aux US.

Esclavage, émancipation, carpetbaggers, lynchages, lois Jim Crow, ségrégation, ghettos, longue lutte pour les droits civiques jusqu'aux lois de 1964 et 65.
Une victoire amère. Puisque, à part ça, le sort des Noirs dans les ghettos ne s'est pas amélioré. Loin de là.
La middle-class noire, qui y constituait un élément moteur et régulateur, étant progressivement partie (à partir de la fin des années 60) s'installer dans des quartiers ou des banlieues plus confortables (se retrouvant elle-même dans des enclaves résidentielles au fur et à mesure que les Blancs fuyaient), avait laissé derrière elle les fracassés de la vie, les laissés pour compte de toute la société.
Et les ghettos devenaient des quartiers délabrés, minés par la drogue, l'alcool, la criminalité, le chômage et une cohorte de gens qui dépendaient des aides sociales – et qui étaient stigmatisés par le reste de la population américaine.
Et cette middle-class, elle, qui ne sera pas intégrée par les classes moyennes blanches, se retrouvera prise en étau entre ces deux communautés, rejetée par les uns et culpabilisée par les autres.
Si plus d'un Noir sur 4 vit en dessous du seuil de pauvreté (pour 1 Blanc sur 9), les ¾ restants occupent en majorité des emplois relativement modestes dans les domaines du commerce et du travail de bureau, les emplois hautement qualifiés étant toujours réservés aux Blancs.
L'ascension de la classe moyenne noire a conforté les Américains dans l'idée que le Mouvement pour les Droits Civiques avait porté ses fruits.
Mais, dans les ghettos, rien n'avait beaucoup changé pour autant et les discours lénifiants du pasteur Martin Luther King ne faisaient plus recette.
Certains se sont alors tournés vers des mouvements plus radicaux, beaucoup ont baissé les bras.
La pauvreté, l'indignation contre les méthodes policières brutales ont enflammé épisodiquement les ghettos (entre 1964 et 1967, il y a eu 23 émeutes dans les ghettos urbains, par ex. ).
Aujourd'hui, le capital des Blancs est en moyenne 14 fois plus élevé que celui des Noirs, quels que soient les revenus, le niveau d'études ou l'activité professionnelle. Les Noirs de la classe moyenne restent donc, eux aussi, "séparés et non égaux".
Discrimination à l'emploi, ségrégation résidentielle et scolaire, la middle-class noire est, en majorité, à peine mieux lotie que les pauvres des ghettos.
Et c'est cette frange de la population, ignorée des élites, qui sert de tampon entre les pauvres des ghettos noirs et la bourgeoisie blanche, elle-même barricadée dans des ghettos de luxe.
Parallèlement, la communauté noire se retrouve en concurrence directe sur le marché de l'emploi avec d'autres communautés, comme les Latinos, immigrés ou naturalisés, les Asiatiques ou les Blancs.
Et les patrons, eux, se font un plaisir de jouer les uns contre les autres, empêchant ainsi la naissance d'une véritable conscience de classe.

Alors, dans tout cela, où se situe Barack Obama?

A lire, cette analyse très fouillée et passionnante du système mis en place aux USA: Un bon show ne fait pas une démocratie par Thierry Meyssan, et dont voici la conclusion:

"Si ce show régénère la société tous les quatre ans, il sert aussi à nettoyer l’image des États-Unis dans le monde. L’opinion publique internationale est invitée à suivre un spectacle qui fasse oublier les crimes précédents et lui redonne espoir. Cette année le casting est particulièrement réussi : un sémillant jeune noir assisté d’un vieux briscard de la politique contre un ancien combattant épaulé par une femme sans complexes. Déjà, la presse mondiale titre sur l’après-Bush comme si les guerres en Afghanistan et en Irak étaient des erreurs passagères imputables à la seule Administration sortante".


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Eh bien, voilà, Bush est mort, vive Obama!

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All the world's a stage
And all the men and women merely players