Photo St Louis, Missouri
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"Souvenirs d'amateurs de bière, de producteurs de chanvre et de révolution sanglante"

D'accord, je l'admets, je ne suis pas le reporter typique. Quand j'ai appris que Budweiser avait été racheté par les euro-capitalistes InBev, ça ne m'a fait ni chaud ni froid.
Je me fiche de qui possède les usines aux Etats-Unis. Je n'en ai rien à faire que le coeur des Etats-Unis soit infiltré par les investisseurs étrangers. Budweiser n'est certainement pas pour moi une fierté nationale. A la vérité, je trouve que cette bière est pratiquement imbuvable.
Mais j'ai dressé l'oreille quand j'ai appris que les ancêtres de la famille d'Anheuser-Bush , le fabriquant de la Budweiser, étaient arrivés à St-Louis (Missouri) avant la Guerre de Sécession.
Ah, mes amis, je tenais là une histoire qui valait la peine d'être racontée. Et je vais m'installer confortablement dans la chaleur moite de cette soirée de Chicago, tout en sirotant une ou deux bières belges Fat Tire et je m'en vais vous raconter cette histoire, simplement parce ce que je déteste les conneries patriotiques et parce que j'adore la révolution.
D'abord il n'y a rien d'américain dans la fabrication de la bière à St Louis. St Louis dans les années 1850 était une ville fluviale peu raffinée située au confluent du Missouri et du Mississippi. C'était, pour différentes raisons, une ville frontière et un tremplin situés aux confins de la civilisation. Mais c'était aussi une des villes industrielles les plus importantes d'Amérique, avec une des plus grandes concentrations ouvrières du pays. Et ces ouvriers n'étaient pas des Américains de souche.
Une grande partie d'entre eux venait tout droit d'Allemagne - formant une vaste population germanophone qui, à l'époque, prédominait à la fois dans les villes et dans les campagnes de St Louis à Chicago, en passant par Cincinnati et jusqu'aux terres agricoles de Pennsylvanie. Tous ces travailleurs immigrés formaient une communauté de radicaux forts en gueule. Beaucoup avaient lutté dans les grands mouvements révolutionnaires de 1848 en Europe - date des premiers soulèvements à la suite de l'émergence d'une classe ouvrière et de la révolution communiste, et qui constituaient une menace pour les classes dirigeantes de la planète.
Et parallèlement, tout autour de cette ville ouvrière, massivement de gauche et germanophone, il y avait une zone rurale peuplée des éléments les plus odieux, racistes et esclavagistes que comptait le pays. Le fleuve Missouri s'étendait à l'ouest de St Louis et ses rives étaient bordées de plantations où travaillaient des esclaves qui produisaient des matières premières pour fabriquer des cordages – qui étaient ensuite transportées en aval de la rivière et devaient servir à lier les balles de coton du Delta du Mississippi.
Les propriétaires d'esclaves du Missouri militaient activement. Ils avaient créé les groupes politiques appelés les "Border Ruffians" ("voyous de la frontière") qui traversaient la rive occidentale du Missouri pour se rendre sur les terres voisines du Kansas, où ils étaient engagés dans la lutte armée contre les abolitionnistes comme John Brown pour déterminer si le Kansas serait un état esclavagiste ou non.
Et donc, vous pouvez imaginer les tensions qui montaient dans les années 1850 entre les planteurs esclavagistes des plaines du Missouri et les ouvriers anti-esclavagistes et souvent communistes de St Louis.
Il y avait en même temps un conflit culturel parallèle et peu connu: les ouvriers allemands étaient des buveurs de bière et pas mal d'entre eux étaient d'excellents brasseurs. Parmi ces travailleurs se trouvaient également quelques Irlandais, qui, eux aussi, étaient amateurs de ce "pain liquide" avec de la mousse dessus que fabriquaient les Allemands.
Il n'a pas fallu longtemps pour que fleurissent à St Louis d'immenses locaux où on servait de la bière allemande et où les immigrés qui se sentaient souvent seuls trouvaient de la compagnie et se rappelaient le pays.
Pour des raisons qui me sont encore inconnues, les forces politiques réactionnaires du Missouri étaient anti-bière.
Peut-être ne voulaient-elles pas voir s'implanter une culture étrangère. Peut-être cela répondait-il à une logique ancienne d'interdit religieux. Mais quelle qu'en soit la raison, un premier conflit politique a vu le jour quand une offensive importante a été menée pour faire interdire la bière à St Louis et, inutile de le dire, les ouvriers allemands ont vite fait de contre-attaquer.
Voilà une ironie qui donne matière à réflexion: dans la vallée du Mississippi, ce conflit historique majeur a débuté entre amateurs de houblon et producteurs de chanvre. Et, croyez-le si vous voulez, les sympathies révolutionnaires vont aux buveurs de bière.
A une époque où l'organisation sociale chez les immigrés était peu développée, ce conflit sur la bière a contribué à créer chez les ouvriers un sentiment d'appartenance, qui a, ainsi, donné naissance à un certain nombre de journaux politiques. Et les mouvements issus de ces groupes ont été de plus en plus actifs dans la lutte contre l'esclavage.
J'ai dans ma bibliothèque un petit livre rare qui rassemble les articles et les anecdotes tirés de ces journaux d'immigrés allemands – et on y voit clairement qu'ils ont commencé à articuler les opinions profondément révolutionnaires qui s'exprimaient au sein d'une population ouvrière dotée d'une conscience politique et militante.

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Guerre de Sécession
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Vous avez peut-être un peu étudié la Guerre de Sécession … Je sais que j'ai toujours été fasciné par cette première guerre véritablement révolutionnaire sur le sol américain. Et une chose qu'il faut garder à l'esprit, c'est que ces "états- frontaliers" constituaient un champ de bataille primordial quand la Guerre Civile a éclaté. Ces états formaient une ceinture (depuis le Maryland, jusqu'en Virginie Occidentale, au Kentucky et au Missouri) où vivaient d'importantes populations d'esclaves et de propriétaires d'esclaves mais où l'opinion était divisée sur la question de la sécession et de la guerre.

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Etats de l'Union et états confédérés
Abréviations: voir ici

Et dans ce conflit sur les états frontaliers, le Maryland avait un poids particulier car il entourait la capitale de l'Union, de manière que s'il s'engageait du côté des états confédérés esclavagistes, Washington aurait été plus difficile à défendre. Et il y avait de telles tensions qu'Abraham Lincoln avait échappé à un assassinat à Baltimore alors que, venant de l'Illinois, il se rendait à Washington pour assumer la présidence. A l'autre bout du pays, St Louis avait une position stratégique majeure: c'était le principal centre anti-esclavagiste sur le Mississippi (le port fluvial suivant, Memphis était un pur produit du Delta du Mississippi. C'était un des centres nerveux urbains de l'empire esclavagiste – avec sa multitude de marchés aux esclaves et ses enclos).
Et ainsi, quand la guerre a éclaté, chaque camp s'apprêtait à prendre le contrôle de St Louis. Et si la ville était tombée entre les mains de la "slavocratie", il aurait été bien difficile à l'armée des forces de l'Union d'avoir une base solide le long du Mississippi, et il aurait été d'autant plus difficile de battre le Sud.
A première vue, la situation politique de St Louis ne laissait pas grand espoir.
Après 1860, le nouveau gouverneur, Claiborne Fox Jackson, était un conservateur esclavagiste déclaré et ce salaud projetait de faire sécession avec le Nord et de faire basculer l'état dans le camp des confédérés esclavagistes.
Petit à petit, les tensions sont montées et le débat politique s'est transformé en préparatifs militaires. Au cœur de ces préparatifs, il y avait l'arsenal militaire de l'état, le plus grand entrepôt d'armes le long de la frontière. Ceux qui prendraient le contrôle de cet arsenal seraient en mesure d'écraser l'ennemi.
Et c'est là que la bière revient sur le devant de la scène. Parce que les ouvriers allemands se préparaient à aller au combat.
Entraînés par des anciens combattants des révolutions de 1848, ils ont commencé à se familiariser avec les tactiques militaires et la discipline. Leur plan: se soulever contre le gouvernement de l'état dans une insurrection armée, s'emparer de l'arsenal militaire et vaincre l'armée du gouverneur.
Et où donc effectuaient-ils leur entraînement? Dans les caves à bière de St Louis. Ils se retrouvaient tous à une heure donnée. Les portes étaient fermées à double tour et surveillées par des guetteurs. Les tables étaient enlevées et des tombereaux de sciure étaient déversés sur le plancher des caves à bière.
La sciure étouffant le bruit de leurs pas cadencés, les ouvriers se préparaient à la guerre en apprenant les mouvements de troupes, si importants dans les tactiques de guerre de l'époque. De l'extérieur, les sbires du gouverneur ne pouvaient rien entendre de ce qui se passait à l'intérieur.
Je n'entrerai pas dans les détails concernant les faits héroïques et fascinants quand les hostilités ont éclaté. Avec à leur tête l'intrépide officier militaire Nathaniel Lyons, les forces anti-esclavagistes ont frappé, et frappé fort. Elles se sont emparées de St Louis et de l'arsenal militaire. Et ont fait voler en éclats les plans des esclavagistes. Elles ont fait battre en retraite les troupes du gouverneur dès les premiers combats. Et elles ont encerclé les esclavagistes du Missouri, les isolant des Etats Confédérés.
Ce qui s'en est suivi a été une des guerres civiles les plus violentes à ma connaissance: de féroces escadrons de la mort esclavagistes sillonnaient le Missouri, assassinant et mutilant la population sur leur passage. Leurs membres portaient des vêtements et des brides sur lesquels étaient cousus des cuirs chevelus humains et ils semaient la terreur parmi ceux qui s'opposaient à la traite d'êtres humains. Si vous vous êtes demandé un jour où l'assassin Jesse James avait fait ses premières armes, eh bien, c'est dans un des escadrons de la mort les plus tristement célèbres de la "slavocratie".
Le chanvre a également joué un rôle prépondérant dans les hostilités: au cours de plusieurs batailles clés, les forces confédérées avaient dressé des remparts avec les balles de chanvre provenant de leurs plantations, empilant les bottes de chanvre pour se protéger des tirs des soldats de l'Union.
Ceux qui se battaient contre les slavocrates formaient un ensemble de forces hétéroclites dont le noyau était constitué de nouvelles unités militaires de l'Union, commandées par le républicain radical John Charles Fremont et qui avaient largement recruté parmi les ouvriers allemands de St Louis. Les premières actions communistes connues aux Etats-Unis ont été la lutte armée révolutionnaire de ces forces majoritairement germanophones, avec en partie à leur tête le colonel Joseph Weydemeyer, fougueux disciple de Karl Marx.
Ces unités émancipaient les esclaves qui leur tombaient entre les mains. Ce qui allait à l'encontre de la politique du président Lincoln qui, craignant de heurter les autorités militaires des autres états frontaliers, tenait, au début de la guerre civile, à ce que les esclaves ne soient pas libérés, mais soient traités comme "biens de contrebande". A cause de cette controverse, Fremont avait été écarté du commandement des armées du Missouri, et les forces révolutionnaires de la classe ouvrière avaient été réparties dans des unités plus importantes, ce qui permettait de mieux les contrôler.
Il y a, à mon avis, beaucoup de leçons à tirer de cette histoire. Et davantage encore dans les épisodes que je n'ai pas racontés.
Si je raconte cette histoire, c'est pour dire une chose bien précise:
Quiconque pense que Budweiser et l'industrie de la bière à St Louis sont une affaire de patriotisme, d'américanisme, de "joyau national" typiquement américains, de pays de l'homme blanc avec ses valeurs traditionnelles et sa xénophobie conservatrice … Quiconque raconte cette histoire-là n'a absolument aucune notion.
L'histoire de la bière à St Louis c'est l'histoire d'immigrés communistes qui ne parlaient pas anglais, qui ne supportaient pas les mauvais traitements que faisaient subir les Etats-Unis aux Africains qui avaient été kidnappés, qui avaient peu d'estime pour les institutions américaines et qui étaient prêts à mourir (et à tuer) pour faire cesser cette pratique abominable qu'était la traite des êtres humains.
Il faudra s'y faire.
Faites passer l'info.

Mike Ely milite pour le Kasama Project et a contribué à créer le site "Revolution in South Asia" .

NB: certains des liens qui apparaissent dans le texte sont de mon cru.

Notes annexes:

Etat du Missouri
L’histoire de l’immigration aux États-Unis
Par Hasia Diner

Hélas, que sont les révolutionnaires devenus?