Saint Louis du Missouri et les brasseurs de bière: une histoire de luttes
Par emcee le mardi 12 août 2008, 00:54 - Brèves et hors catégories - Lien permanent
Voici une page d'histoire des Etats-Unis très peu connue. De nombreux
Allemands
ont immigré aux Etats-Unis (à cause des guerres, de l'oppression religieuse
et /ou politique, etc.) et, actuellement, environ 15% de la population (42
millions environ) se dit de descendance allemande, le plus grand groupe
"ethnique" avant les Irlandais et les Afro-américains - ceux de descendance
anglaise n'arrivant qu'en 4° position (étonnant, non?). C'est à se demander
comment cela se fait qu'on ne parle pas allemand dans tous les Etats-Unis,
hein? Ce serait compter sans la perfide Albion 
L'auteur de l'article ci-dessous raconte le contexte dans lequel est née la
célèbre bière Budweiser. Ouvriers allemands, planteurs américains et Guerre de
Sécession.
Une belle histoire.
"Memories of Beer Lovers, Hemp Farmers & Bloody Revolution"
par Mike Ely / July 18th, 2008
Paru dans "Dissident Voice"
St Louis, Missouri
Source
"Souvenirs d'amateurs de bière, de producteurs de chanvre et de
révolution sanglante"
D'accord, je l'admets, je ne suis pas le reporter typique. Quand j'ai appris
que Budweiser avait été racheté par les euro-capitalistes InBev, ça ne m'a fait
ni chaud ni froid.
Je me fiche de qui possède les usines aux Etats-Unis. Je n'en ai rien à faire
que le coeur des Etats-Unis soit infiltré par les investisseurs étrangers.
Budweiser n'est certainement pas pour moi une fierté nationale. A la vérité, je
trouve que cette bière est pratiquement imbuvable.
Mais j'ai dressé l'oreille quand j'ai appris que les ancêtres de la famille
d'Anheuser-Bush , le
fabriquant de la Budweiser, étaient arrivés à St-Louis (Missouri) avant
la Guerre
de Sécession.
Ah, mes amis, je tenais là une histoire qui valait la peine d'être racontée. Et
je vais m'installer confortablement dans la chaleur moite de cette soirée de
Chicago, tout en sirotant une ou deux bières belges Fat Tire et je m'en vais
vous raconter cette histoire, simplement parce ce que je déteste les conneries
patriotiques et parce que j'adore la révolution.
D'abord il n'y a rien d'américain dans la fabrication de la bière à St Louis.
St Louis dans les années 1850 était une ville fluviale peu raffinée située au
confluent du Missouri et du Mississippi. C'était, pour différentes raisons, une
ville frontière et un tremplin situés aux confins de la civilisation. Mais
c'était aussi une des villes industrielles les plus importantes d'Amérique,
avec une des plus grandes concentrations ouvrières du pays. Et ces ouvriers
n'étaient pas des Américains de souche.
Une grande partie d'entre eux venait tout droit d'Allemagne - formant une vaste
population germanophone qui, à l'époque, prédominait à la fois dans les villes
et dans les campagnes de St Louis à Chicago, en passant par Cincinnati et
jusqu'aux terres agricoles de Pennsylvanie. Tous ces travailleurs immigrés
formaient une communauté de radicaux forts en gueule. Beaucoup avaient lutté
dans les grands mouvements révolutionnaires de 1848 en Europe - date des
premiers soulèvements à la suite de l'émergence d'une classe ouvrière et de la
révolution communiste, et qui constituaient une menace pour les classes
dirigeantes de la planète.
Et parallèlement, tout autour de cette ville ouvrière, massivement de gauche et
germanophone, il y avait une zone rurale peuplée des éléments les plus odieux,
racistes et esclavagistes que comptait le pays. Le fleuve Missouri s'étendait à
l'ouest de St Louis et ses rives étaient bordées de plantations où
travaillaient des esclaves qui produisaient des matières premières pour
fabriquer des cordages – qui étaient ensuite transportées en aval de la rivière
et devaient servir à lier les balles de coton du Delta du Mississippi.
Les propriétaires d'esclaves du Missouri militaient activement. Ils avaient
créé les groupes politiques appelés les "Border Ruffians" ("voyous de
la frontière") qui traversaient la rive occidentale du Missouri pour se rendre
sur les terres voisines du Kansas, où ils étaient engagés dans la lutte armée
contre les abolitionnistes comme John Brown pour déterminer si le Kansas serait
un état esclavagiste ou non.
Et donc, vous pouvez imaginer les tensions qui montaient dans les années 1850
entre les planteurs esclavagistes des plaines du Missouri et les ouvriers
anti-esclavagistes et souvent communistes de St Louis.
Il y avait en même temps un conflit culturel parallèle et peu connu: les
ouvriers allemands étaient des buveurs de bière et pas mal d'entre eux étaient
d'excellents brasseurs. Parmi ces travailleurs se trouvaient également quelques
Irlandais, qui, eux aussi, étaient amateurs de ce "pain liquide" avec de la
mousse dessus que fabriquaient les Allemands.
Il n'a pas fallu longtemps pour que fleurissent à St Louis d'immenses locaux où
on servait de la bière allemande et où les immigrés qui se sentaient souvent
seuls trouvaient de la compagnie et se rappelaient le pays.
Pour des raisons qui me sont encore inconnues, les forces politiques
réactionnaires du Missouri étaient anti-bière.
Peut-être ne voulaient-elles pas voir s'implanter une culture étrangère.
Peut-être cela répondait-il à une logique ancienne d'interdit religieux. Mais
quelle qu'en soit la raison, un premier conflit politique a vu le jour quand
une offensive importante a été menée pour faire interdire la bière à St Louis
et, inutile de le dire, les ouvriers allemands ont vite fait de
contre-attaquer.
Voilà une ironie qui donne matière à réflexion: dans la vallée du Mississippi,
ce conflit historique majeur a débuté entre amateurs de houblon et producteurs
de chanvre. Et, croyez-le si vous voulez, les sympathies révolutionnaires vont
aux buveurs de bière.
A une époque où l'organisation sociale chez les immigrés était peu développée,
ce conflit sur la bière a contribué à créer chez les ouvriers un sentiment
d'appartenance, qui a, ainsi, donné naissance à un certain nombre de journaux
politiques. Et les mouvements issus de ces groupes ont été de plus en plus
actifs dans la lutte contre l'esclavage.
J'ai dans ma bibliothèque un petit livre rare qui rassemble les articles et les
anecdotes tirés de ces journaux d'immigrés allemands – et on y voit clairement
qu'ils ont commencé à articuler les opinions profondément révolutionnaires qui
s'exprimaient au sein d'une population ouvrière dotée d'une conscience
politique et militante.

Guerre de Sécession
Source
Vous avez peut-être un peu étudié la Guerre de Sécession … Je sais que j'ai
toujours été fasciné par cette première guerre véritablement révolutionnaire
sur le sol américain. Et une chose qu'il faut garder à l'esprit, c'est que ces
"états- frontaliers" constituaient un champ de bataille primordial quand la
Guerre Civile a éclaté. Ces états formaient une ceinture (depuis le Maryland,
jusqu'en Virginie Occidentale, au Kentucky et au Missouri) où vivaient
d'importantes populations d'esclaves et de propriétaires d'esclaves mais où
l'opinion était divisée sur la question de la sécession et de la
guerre.

Etats de l'Union et états confédérés
Abréviations: voir ici
Et dans ce conflit sur les états frontaliers, le Maryland avait un poids
particulier car il entourait la capitale de l'Union, de manière que s'il
s'engageait du côté des états confédérés esclavagistes, Washington aurait été
plus difficile à défendre. Et il y avait de telles tensions qu'Abraham Lincoln
avait échappé à un assassinat à Baltimore alors que, venant de l'Illinois, il
se rendait à Washington pour assumer la présidence. A l'autre bout du pays, St
Louis avait une position stratégique majeure: c'était le principal centre
anti-esclavagiste sur le Mississippi (le port fluvial suivant, Memphis était un
pur produit du Delta du Mississippi. C'était un des centres nerveux urbains de
l'empire esclavagiste – avec sa multitude de marchés aux esclaves et ses
enclos).
Et ainsi, quand la guerre a éclaté, chaque camp s'apprêtait à prendre le
contrôle de St Louis. Et si la ville était tombée entre les mains de la
"slavocratie", il aurait été bien difficile à l'armée des forces de l'Union
d'avoir une base solide le long du Mississippi, et il aurait été d'autant plus
difficile de battre le Sud.
A première vue, la situation politique de St Louis ne laissait pas grand
espoir.
Après 1860, le nouveau gouverneur, Claiborne Fox Jackson, était un conservateur
esclavagiste déclaré et ce salaud projetait de faire sécession avec le Nord et
de faire basculer l'état dans le camp des confédérés esclavagistes.
Petit à petit, les tensions sont montées et le débat politique s'est transformé
en préparatifs militaires. Au cœur de ces préparatifs, il y avait l'arsenal
militaire de l'état, le plus grand entrepôt d'armes le long de la frontière.
Ceux qui prendraient le contrôle de cet arsenal seraient en mesure d'écraser
l'ennemi.
Et c'est là que la bière revient sur le devant de la scène. Parce que les
ouvriers allemands se préparaient à aller au combat.
Entraînés par des anciens combattants des révolutions de 1848, ils ont commencé
à se familiariser avec les tactiques militaires et la discipline. Leur plan: se
soulever contre le gouvernement de l'état dans une insurrection armée,
s'emparer de l'arsenal militaire et vaincre l'armée du gouverneur.
Et où donc effectuaient-ils leur entraînement? Dans les caves à bière de St
Louis. Ils se retrouvaient tous à une heure donnée. Les portes étaient fermées
à double tour et surveillées par des guetteurs. Les tables étaient enlevées et
des tombereaux de sciure étaient déversés sur le plancher des caves à
bière.
La sciure étouffant le bruit de leurs pas cadencés, les ouvriers se préparaient
à la guerre en apprenant les mouvements de troupes, si importants dans les
tactiques de guerre de l'époque. De l'extérieur, les sbires du gouverneur ne
pouvaient rien entendre de ce qui se passait à l'intérieur.
Je n'entrerai pas dans les détails concernant les faits héroïques et fascinants
quand les hostilités ont éclaté. Avec à leur tête l'intrépide officier
militaire Nathaniel Lyons, les forces anti-esclavagistes ont frappé, et frappé
fort. Elles se sont emparées de St Louis et de l'arsenal militaire. Et ont fait
voler en éclats les plans des esclavagistes. Elles ont fait battre en retraite
les troupes du gouverneur dès les premiers combats. Et elles ont encerclé les
esclavagistes du Missouri, les isolant des Etats Confédérés.
Ce qui s'en est suivi a été une des guerres civiles les plus violentes à ma
connaissance: de féroces escadrons de la mort esclavagistes sillonnaient le
Missouri, assassinant et mutilant la population sur leur passage. Leurs membres
portaient des vêtements et des brides sur lesquels étaient cousus des cuirs
chevelus humains et ils semaient la terreur parmi ceux qui s'opposaient à la
traite d'êtres humains. Si vous vous êtes demandé un jour où l'assassin Jesse
James avait fait ses premières armes, eh bien, c'est dans un des escadrons de
la mort les plus tristement célèbres de la "slavocratie".
Le chanvre a également joué un rôle prépondérant dans les hostilités: au cours
de plusieurs batailles clés, les forces confédérées avaient dressé des remparts
avec les balles de chanvre provenant de leurs plantations, empilant les bottes
de chanvre pour se protéger des tirs des soldats de l'Union.
Ceux qui se battaient contre les slavocrates formaient un ensemble de forces
hétéroclites dont le noyau était constitué de nouvelles unités militaires de
l'Union, commandées par le républicain radical John Charles Fremont et qui
avaient largement recruté parmi les ouvriers allemands de St Louis. Les
premières actions communistes connues aux Etats-Unis ont été la lutte armée
révolutionnaire de ces forces majoritairement germanophones, avec en partie à
leur tête le colonel Joseph Weydemeyer, fougueux disciple de Karl Marx.
Ces unités émancipaient les esclaves qui leur tombaient entre les mains. Ce qui
allait à l'encontre de la politique du président Lincoln qui, craignant de
heurter les autorités militaires des autres états frontaliers, tenait, au début
de la guerre civile, à ce que les esclaves ne soient pas libérés, mais soient
traités comme "biens de contrebande". A cause de cette controverse, Fremont
avait été écarté du commandement des armées du Missouri, et les forces
révolutionnaires de la classe ouvrière avaient été réparties dans des unités
plus importantes, ce qui permettait de mieux les contrôler.
Il y a, à mon avis, beaucoup de leçons à tirer de cette histoire. Et davantage
encore dans les épisodes que je n'ai pas racontés.
Si je raconte cette histoire, c'est pour dire une chose bien précise:
Quiconque pense que Budweiser et l'industrie de la bière à St Louis sont une
affaire de patriotisme, d'américanisme, de "joyau national" typiquement
américains, de pays de l'homme blanc avec ses valeurs traditionnelles et sa
xénophobie conservatrice … Quiconque raconte cette histoire-là n'a absolument
aucune notion.
L'histoire de la bière à St Louis c'est l'histoire d'immigrés communistes qui
ne parlaient pas anglais, qui ne supportaient pas les mauvais traitements que
faisaient subir les Etats-Unis aux Africains qui avaient été kidnappés, qui
avaient peu d'estime pour les institutions américaines et qui étaient prêts à
mourir (et à tuer) pour faire cesser cette pratique abominable qu'était la
traite des êtres humains.
Il faudra s'y faire.
Faites passer l'info.
Mike Ely milite pour le Kasama Project et a contribué à créer le site "Revolution in South Asia" .
NB: certains des liens qui apparaissent dans le texte
sont de mon cru.
Notes annexes:
Etat du
Missouri
L’histoire
de l’immigration aux États-Unis
Par Hasia Diner
Hélas, que sont les révolutionnaires devenus?

Commentaires
Ils boivent de la bière jusqu'à pas d'heure, rotent, pissent et se tapent sur le ventre avant d'aller .........*tirer leur coup* en guise de faits d'armes , parce que mourir tu plaisantes, de plaisir, et pis c'est tout !
Faudra s'y faire !!!!