"les Bons Européens"

Seule l'Irlande peut se prononcer sur l'avenir de l'Europe.

Combien l'élite politique européenne doit maudire la mémoire de Raymond Crotty.
C'est à la suite d'une action en justice intentée par l'activiste et économiste de renom que la Cour Suprême d'Irlande a décidé en 1987 que les nouveaux traités européens devraient faire l'objet d'un amendement de la constitution et donc seraient soumis par référendum à l'approbation du peuple irlandais.
C'est la raison pour laquelle le Traité de Lisbonne, comme ses prédécesseurs depuis ces vingt dernières années, est tributaire du simple bon vouloir de l'électorat irlandais.
Aucun autre état de l'Union n'exige un vote populaire chaque fois que l'UE change ses dispositions institutionnelles.

Toutes ces années, nous nous sommes comportés dans l'ensemble en "bons Européens" (qui savaient de quel côté était beurrée la tartine, avec le cheptel subventionné, avec les routes plus larges, etc.) et nous avons voté OUI.
En plein essor du Tigre Celtique, néanmoins, nous avons rejeté le traité de Nice en 2001, même s'il a été approuvé après avoir été à nouveau soumis au vote en 2002 suite à l'ajout de quelques gentillesses dans une "déclaration" qui faisait référence à la tradition irlandaise de neutralité militaire.

Aujourd'hui, c'est le tour d'un traité prétendument négocié à Lisbonne l'année dernière. Mais en fait, ce traité n'est qu'une version allégée de la Constitution européenne mise au rancart après que les Français et des Hollandais (l'Irlande n'en avait pas eu la possibilité) l'eurent rejetée à l'issue d'un référendum en 2005.
(Une "constitution", apparemment, nécessiterait un mandat populaire ailleurs que dans ces deux pays; pas les simples traités, et celui de Lisbonne a récemment été approuvé haut la main par tous les parlements de l'Europe).

Le referendum en Irlande est prévu pour le 12 juin et les sondages indiquent que le résultat pourrait être serré. A la lumière des pirouettes sémantiques de l'UE, il semblerait qu'en tant que "bons Européens", la moindre des choses serait de nous montrer solidaires de nos frères français et hollandais en rejetant ce qu'ils n'ont plus désormais le pouvoir de rejeter.
Malgré tout, Paris et Amsterdam ont depuis longtemps remplacé l'église du coin comme destination de week-ends pour la petite bourgeoisie irlandaise avide de vols bon marché. Si voter non, c'est suffisamment bien pour ces continentaux élégants et stylés, alors, c'est sûrement suffisamment bien pour nous, non?

Ce n'est pas ainsi que la plupart des responsables politiques voient les choses ici, évidemment. Non seulement ils veulent qu'on leur épargne l'humiliation d'un nouveau rejet, mais ils sont dans l'ensemble attachés idéologiquement à la notion d'Europe élargie, plus "efficace" telle que décrite dans le Traité, avec une coopération plus étroite en matière de politique étrangère et d'affaires militaires, et un engagement ferme pour la privatisation des services publics et d'autres mesures néo-libérales au sein de l'Union et à l'extérieur.

En fait, l'adéquation entre les idéologies des élites à Dublin et dans le reste de l'UE rend quelque peu ridicules certains des arguments des défenseurs de gauche actuels du NON, ceux qui ne s'intéressent qu'à l'abandon de la souveraineté nationale à Bruxelles.
Livré à lui-même, tout gouvernement irlandais imaginable dans l'immédiat serait au moins aussi réactionnaire qu'un diktat imposé par Bruxelles.
Et en effet, les partisans du NON de droite sont à peine plus plausibles quand ils s'inquiètent de ce qu'une intégration plus grande dans l'UE pourrait, à terme, menacer le régime fiscal qui favorise les entreprises de façon exceptionnelle.

Cela dit, on devrait également, bien sûr, envisager l'éventualité qu'un jour peut-être, il se trouvera des responsables politiques et des gouvernements, en Irlande et dans l'UE en général, peu enclins à être tenus par la prédominance de la concurrence et de la libéralisation du commerce décrétées dans le traité de Lisbonne.
En effet, Lisbonne codifie certains des pires aspects de l'orthodoxie néolibérale actuelle alors même que celle-ci est discréditée par ce qui se passe dans le monde réel.

Bizarrement, le groupe le plus visible qui a fait campagne pour le NON jusqu'à présent réunit une poignée de gros capitalistes irlandais dont les arguments de droite contre le traité sont assez différents de ceux que donnaient lors des précédents référendums quelques tarés conservateurs qui arguaient que l'Europe allait obliger l'Irlande à légaliser l'avortement.
Libertas, une organisation qui n'existait pas auparavant, créée par Declan Ganley, un millionnaire étroitement lié à l'armée US, et soutenu par un autre, Ulick McEvaddy, a recouvert le pays d'affiches dénonçant le Traité, et a employé l'une des agences de relations publiques d'Irlande la plus marquée politiquement pour s'assurer que Libertas est le premier nom qui vient à l'esprit des journalistes quand il s'agit de mentionner les partisans du NON.

Ces gars de Libertas sont des eurosceptiques dans la lignée des conservateurs britanniques, pas vraiment la tasse de thé habituelle en Irlande, et leurs liens avec le milieu des services secrets US ont fait tiquer certaines des quelques personnes qui s'intéressent à ce genre de choses. Leur objectif, semble-t-il, est de gagner ce référendum afin de s'en servir comme tremplin pour créer un réseau paneuropéen de "libertariens" de droite qui combattent ce monstre de régulation qu'est l'UE. Or, il se trouve que McAvaddy a connu quelques avatars avec ledit monstre.
Leurs idées trouvent un certain écho dans la population parce que l'UE est en effet quelque peu monstrueuse.
Le terme de "déficit démocratique" qui circule depuis ces dernières années est un euphémisme pour dire que l'Europe est dirigée par des commissaires non élus démocratiquement qui exercent leur fonction par désignation, leurs directives ayant force de loi dans tous les états membres.
L'UE comptant désormais 27 membres, sous le Traité de Lisbonne, chaque état membre n'aura pas de commissaire de son propre pays pendant cinq années sur quinze (pour ce qui est de l'Irlande, ce sera une bénédiction, dans la mesure où les gouvernements ici ont toujours envoyé à Bruxelles quelques anciens responsables politiques qui sont bien trop néolibéraux même pour la scène politique locale, l'actuel commissaire chargé "des marchés intérieurs et des services" , Charlie McCreevy en étant l'exemple type).

Certes, le Traité de Lisbonne renforce quelque peu le rôle de contrôle du parlement européen qui, curieusement, n'aurait toujours pas le pouvoir de présenter des projets de lois.
Certains europhiles progressistes respectables voient d'un bon œil le fait que le parlement devienne une institution, disant que c'est là que les idées différentes sur le développement de l'Europe peuvent être débattues et là que l'on peut aborder la question du "déficit démocratique" représenté par la Commission, le conseil des ministres et, sous Lisbonne, les nouveaux président et ministre des affaires étrangères.

Ce scénario courageux et prometteur ne tient pas compte de deux faits saillants:
UN, les pouvoirs du parlement restent manifestement faibles;
et DEUX, cela fait longtemps que celui-ci est accusé dans tous les pays européens d'être un lieu de parlottes onéreux où des personnalités politiques de moindre envergure bénéficient d'un régime des dépenses plus que généreux (ainsi que des journalistes mineurs: le parlement a payé les billets d'avion de reporters pour qu'ils rendent compte des débats dans le but de convaincre l'opinion publique que quelque chose d'important s'y passe peut-être).

En bref, cette vision de l'UE qui l'emporte aux extrémités de l'échiquier politique, à savoir celle d'une élite qui s'auto-perpétue et qui a réussi à asseoir son autorité sans trop d'égards pour les subtilités des fondements de la démocratie, comporte plus qu'un soupçon de vérité.

La "Charte des Droits fondamentaux" qui a été ajoutée au Traité n'est que du ''window-dressing '' quand on voit que les décisions judiciaires de l'UE, ces dernières années, ont de plus en plus été prononcées en faveur des intérêts commerciaux.
Une autre idée, courante il y a cinq ou six ans, quand la "vieille Europe" résistait vaguement à l'administration Bush avant l'invasion de l'Irak, c'est que l'UE pourrait servir de contrepoids important, voire progressiste, à la politique internationale des Etats-Unis.
Cette hypothèse a été écartée quand est apparue clairement, avec le temps, la faiblesse de cette opposition et quand l'UE a joué un rôle destructeur en Palestine en supprimant les aides en représailles à l'élection du Hamas.

En outre, en 2008, la planète fonde ses espérances, peut-être tout aussi vaines, non pas sur l'Europe, mais sur l'élection d'Obama à la présidence des Etats-Unis.
Mais si, au lieu de cela, c'est MacCain qui est élu en novembre prochain, alors refera surface l'argument sur le contrepoids, et reviendra sur le tapis la question de savoir si la coopération militaire de l'UE peut conserver une certaine autonomie ou bien si elle est structurellement subordonnée à l'OTAN et aux Etats-Unis.

Mais les limites de ce débat devraient déjà être évidentes et l'Irlande elle-même en fournit de larges preuves.
Malgré les revendications de plus en plus vides de sens de neutralité militaire en Irlande, les aéroports irlandais, surtout Shannon, ont facilité les vols militaires américains et les transports de troupes, de même que les transports secrets de détenus de la CIA.
Cette coopération avec l'impérialisme américain n'était pas une initiative de l'UE (en effet, le travail le plus important du parlement européen ces dernières années a été de mettre sous étroite surveillance, même si cela a été vain, les transports illégaux des prisonniers des Etats-Unis via les pays européens, cela, au grand dam du gouvernement irlandais).
Actuellement, les troupes irlandaises servent au Tchad dans une mission coordonnée par l'UE, et avec l'aval de l'ONU (condition sine qua non de la participation de l'Irlande) - mission qui sert visiblement les intérêts du néo-colonialisme français en Afrique.

Les activités actuelles de l'Irlande montrent clairement qu'un état membre de l'Europe, et, en plus, un état fièrement post-colonial qui se targue de neutralité, peut à la fois prêter main forte à l'impérialisme américain et soutenir l'impérialisme de certains pays européens dans le Tiers monde, et cela même sans l'augmentation des dépenses militaires, sans le renforcement de la coopération militaire, ni la liste élargie des "tâches" pour lesquelles les troupes de l'UE pourraient intervenir à l'extérieur de l'Europe prévus par le traité de Lisbonne.

Cet article n'est pas un argument désespéré pour appeler à voter OUI.
Néanmoins, les partisans du NON de divers bords, qui prétendent que les autorités en Irlande sont forcées par une Union Européenne toute-puissante d'adopter des politiques économiques et militaires qu'elles combattraient en d'autres circonstances, me semblent plutôt fantaisistes.
Oui, la ratification du Traité de Lisbonne permettrait aux élites ici d'agir sans état d'âme selon leurs pires instincts, mais cela n'est que le début d'une argumentation en faveur du NON.
Les bonnes raisons de voter Non (un non existentiel sartrien) dépassent largement les revendications de souveraineté nationale.

Voter NON (même si cela peut faire théoriquement plaisir à quelques agents secrets à Washington) est un acte de solidarité mondiale:
avec ceux dont les voix ont été ignorées dans les autres pays européens;
avec ceux qui travaillent pour les services publics menacés de privatisation;
avec ceux qui, dans les pays en développement, ont déjà été les premiers à souffrir des politiques commerciales et militaires cruelles de l'UE, et ceux qui pourraient l'être à l'avenir
avec ceux qui savent parfaitement qu'une deuxième superpuissance néolibérale arrogante et irresponsable, c'est bien la dernière chose dont a besoin à l'heure actuelle la malheureuse population mondiale.

Voir les sites suivants: www.caeuc.org et www.pana.ie pour des arguments contre Lisbonne plus substantiels, de gauche et anti-impérialistes.
Et www.indymedia.ie pour l'histoire étrange de Libertas.

Harry Browne donne des cours à l'Institute of Technology de Dublin.
Son livre, ‘Hammered by the Irish: How the Pitstop Ploughshares disabled a US war-plane – with Ireland’s blessing’, sera publié prochainement par Counterpunch Books.

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Autres liens:
IBEC (Irish Business and Employers Confederation) more honest than government about Lisbon (en anglais)
http://www.swp.ie/news/latest/ibecm...
Campagne pour le NON
http://www.erc2.org/index.php?id=15...
Et(en anglais):
Arguments pour et contre le traité
http://www.erc2.org/160.0.html

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Les syndicats se prononcent pour le NON

NON à une armée européenne
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Solidarité
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You have to eat it all


("Il faut tout avaler". Campagne pour un référendum dans tous les pays européens. Excellent)
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Campagne pour le "YES".
Sea, sex and sun.
La classe.
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Et puis, un grand classique. Qui a beaucoup aidé à la victoire du OUI, en France ...
Attention, éloignez les enfants.


The Yes needs the No to win...