Consommez, réduisez quelqu'un à l'esclavage

Dans les années futures, quand l'histoire de notre ère de la libre entreprise sera étudiée avec le recul nécessaire, j'imagine qu'une des expressions qui reviendront le plus souvent, sera " déni plausible". L'histoire retiendra l'énorme fossé qui a été creusé entre les riches et les pauvres, et l'indifférence presque générale aux mauvais traitements infligés couramment aux travailleurs de pays moins bien lotis que le nôtre.
Au bout du compte, quand nous achetons un produit (un fruit, un nouvel ensemble, un Ipod), combien d'entre nous réalisent ce qu'il a fallu pour qu'il arrive jusqu'à nos assiettes, notre garde-robe ou nos poches?
L'économie mondialisée exige de plus en plus que les entreprises recherchent la main d'œuvre la moins chère possible pour réaliser le maximum de bénéfices, et pour encourager la croissance et la modernisation. Le libre échange a provoqué l'explosion des inégalités au niveau mondial, laissant 2,8 milliards de personnes avec moins de 2 dollars par jour pour vivre.
Nous dans l'occident riche, qui vivons et nous nourrissons grâce au fruit de leur travail, pouvons sincèrement dire que nous n'avons pas conscience du pacte avec le diable que nous avons scellé.
Ou si nous en avons réellement conscience, le problème nous paraît simplement trop vaste pour être appréhendé dans son ensemble et nous ne nous estimons pas qualifiés pour apporter des solutions, sauf à changer complètement de mode de vie. Le mieux, en d'autres termes, c'est de ne pas y penser.
Cette indifférence délibérée, vous vous en souvenez peut-être, c'est la ligne de défense derrière laquelle s'était abrité Michael Jordan pour justifier son contrat avec Nike dans les années 90, au moment où l'entreprise était dans le collimateur des associations de défense des droits des travailleurs pour avoir employé illégalement des enfants dans les ateliers en Indonésie.
Cela ne me concerne pas, avait-il expliqué, Moi, je ne fais que porter les baskets.
Ou prenez l'exemple du couturier Isaac Mizrahi, qui a accepté de créer une ligne de prêt-à-porter abordable pour la chaîne Target. Quand on lui a demandé s'il savait où ses vêtements étaient fabriqués, et par qui et dans quelles conditions, il a répondu, "Je ne sais pas. Et cela ne ma regarde pas".
Et donc, cela n'étonnera probablement personne que quand Jonathan Blum, vice-président des relations publiques de Yum! Brands Inc. (qui regroupe des enseignes comme Taco Bell, Kentucky Fried Chicken et Pizza Hut) a appris que son groupe travaillait depuis des années avec un producteur de Floride qui sous payait scandaleusement sa main d'oeuvre à majorité clandestine, il a déclaré: "Bigre! Je regrette, mais je ne pense pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec nous".
Les ouvriers agricoles du producteur sous-traitant ramassaient les tomates dans des conditions de travail épouvantables, sans avoir le droit de se syndiquer, sans accès aux droits fondamentaux, sans couverture sociale et sans indemnités.
Si des gens célèbres comme Jordan et Mizrahi peuvent venir dire devant une caméra qu'ils n'étaient pas concernés par la "responsabilité raisonnable", pourquoi le porte-parole d'un grand groupe financier comme Blum n'en ferait-il pas de même?
Et c'est ce milieu qu'a découvert par hasard John Bowe en 2001.
Bowe, qui collabore régulièrement avec le New Yorker, le New York Times Magazine, et participe à l'émission "This American Life" à la radio publique nationale, se trouvait en Caroline du Nord pour préparer son livre "Gig: Americans Talk About Their Jobs" ("Emploi: les Américains parlent de leur travail") quand il a appris qu'une association locale dans le sud de la Floride avait découvert un trafic d'êtres humains dans les orangeraies.
Fasciné, Bowe s'est rendu dans la petite ville de Lake Placid, où des bruits couraient sur un producteur d'oranges du nom de Ramiro Ramos.
Surnommé "el Diablo", Ramos avait travaillé avec certaines des plus grandes marques du secteur agroalimentaire, parmi lesquelles Tropicana de Pepsico, Minute Maid de Coca-Cola, McDonald's, Wendy's et Wal-Mart.
Il était devenu de notoriété publique qu'il employait illégalement des saisonniers mexicains et qu'il utilisait la manipulation, les pressions financières, les menaces d'expulsion et même la violence (pouvant aller jusqu'au meurtre) pour conserver une main d'œuvre asservie, essentiellement non rémunérée et terrorisée, et qui avait peu ou pas de recours légal possible dans la législation américaine.
Choqué d'apprendre que l'esclavage existait toujours aux Etats-Unis près de 140 ans après la ratification du 13° Amendement, Bowe s'est retrouvé à se poser une longue litanie de questions pour lesquelles il n'avait pas de réponse: Comment ceci pouvait avoir lieu en Amérique? Etait-ce courant? Comment les gens pouvaient-ils ignorer cette situation? Et celle qui lui donnait le plus à réfléchir: "Quelle impression cela fait de consommer au petit déjeuner ce qui constitue le malheur d'un être humain?".
"Nobodies: Modern American Slave Labor and the Dark Side of the New Global Economy " ("Des moins que rien: l'esclavage moderne en Amérique et la face cachée de la nouvelle économie mondiale") est la réponse de Bowe à tout cela.
Le livre s'intéresse aux ramasseurs de fruits dans le sud de la Floride, aux soudeurs indiens à Tulsa, Oklahoma, et aux ouvriers du textile et aux esclaves de l'industrie du sexe asiatiques à Saipan, l'île minuscule du Commonwealth américain (des îles Mariannes du Nord) dans l'Océan Pacifique.

A la fois journaliste et militant (il cite un grand nombre d'exemples concrets et de récits authentiques tout en exprimant son indignation), Bowe cherche à montrer clairement le lien entre l'expansion du marché mondial (qui promet des marchandises bon marché, un taux élevé de l'emploi, et la paix) et le nombre croissant de personnes qui, sur toute la planète, vivent dans la misère, condamnées à passer leur vie à procurer des marchandises ou des services à ceux qui sont nés dans des milieux plus favorisés.
(…)
Plus qu'un témoignage sur l'existence de l'esclavage aux Etats-Unis, "Nobodies" est une mise en accusation de la nouvelle économie mondiale et de tous ceux (dont lui-même) qui en bénéficient tout en oubliant opportunément ceux qui n'en profitent pas.
Ce nouvel esclavage, a découvert Bowe, n'est pas tout à fait comme l'ancien (dans certains cas, il est plus sinistre, plus subtil, et plus difficile à définir).
Si, comme Bowe, vous vous demandez comment l'esclavage peut encore sévir dans un pays qui se glorifie de liberté, de dignité humaine et de droits des travailleurs, la réponse réside dans la définition du terme lui-même.
A Lake Placid, par exemple, les ouvriers agricoles n'étaient pas enchaînés les uns aux autres ou enfermés à double tour dans leur chambre la nuit. Ils n'étaient ni vendus ni achetés.
Il n'y avait pas de textes officiels qui leur conféraient un statut inférieur.
En théorie du moins, ils étaient libres d'aller et venir comme bon leur semblait.
Ceux qui étaient là étaient venus de leur plein gré.
Et donc, Bowe s'est demandé: "Peut-on véritablement parler d'esclaves?".
Et il en conclut que oui.
Dans cette nouvelle économie mondiale, où les frontières sont devenues flexibles et où la main d'œuvre bon marché est devenue la base de la réussite des entreprises, les travailleurs comme ces Mexicains en Floride étaient soumis à une forme nouvelle d'esclavage.
Ils n'étaient pas fouettés, mais ils étaient soumis aux pressions. Entassés dans des logements sommaires, loin de toute civilisation, ils étaient gardés par des hommes armés. Ils n'étaient pas battus mais ces hommes (déjà redevables du trajet entre le Mexique et l'Arizona, puis vers la Floride) vivaient sous la menace: on leur disait que s'ils partaient avant d'avoir fini de rembourser leurs dettes, ils seraient renvoyés dans leur village ou leurs bidonvilles misérables.
Ces négriers modernes n'avaient besoin ni de chaînes ni de fouets; ils savaient que, pour que leurs ouvriers agricoles se tiennent tranquilles, il suffisait de leur faire peur en les menaçant de les faire replonger dans la misère noire ou de les renvoyer dans leur pays.
"Nobodies" abonde de ces récits d'horreurs.
Bowe a interviewé des soudeurs indiens attirés en Oklahoma par un fabriquant de réservoirs de stockage de raffineries de pétrole.
Ayant hypothéqué leur avenir pour gagner des salaires américains, ils découvrent que les contrats qu'ils ont signés en Inde ne sont pas exécutoires, qu'ils débutent avec des sommes énormes à rembourser à leurs nouveaux employeurs et qu'ils seront payés bien en dessous du salaire minimum.
Et qu'ils vont devoir vivre dans des conditions inhumaines et être menacés par leurs surveillants. Des surveillants, d'ailleurs, qui conservent leurs visas et leurs passeports et peuvent les mettre à tout moment dans un avion pour l'Inde sans leur donner un centime.
Parallèlement, la vie d'esclave à Saipan (où les conditions de travail sont épouvantables, les zones urbaines sinistres, les taux de viols élevés, la prostitution forcée, etc.) ferait passer la vie à Lake Placid ou à Tulsa pour une existence de rêve.
Mais ça, c'est Saipan. La plupart d'entre nous serions incapables de la localiser sur une carte des îles Mariannes du Nord et encore moins de prétendre que nous avons quelque notion des conditions socio-économiques de l'île, voire d'imaginer qu'elle ait un quelconque lien avec nous. C'est le fameux effet "déni plausible" ; nous ne savions pas ce qui s'y passait et même si c'était le cas, que pouvions nous véritablement y faire?
Dans sa conclusion, Bowe explique que ce qu'il faut, c'est admettre que la mondialisation ne marche pas pour les 95% de la population mondiale qui vivent dans la misère. La "main invisible" du marché n'est ni éclairée, ni morale et elle doit être modérée par une législation du travail au niveau mondial (avec un salaire minimum, des semaines de 40 heures, la couverture médicale et le droit à l'éducation garantis pour tous) non pas tant pour que nous puissions dormir sur nos deux oreilles la nuit sachant que les déshérités de cette terre ne le sont pas à cause de nous mais pour une raison plus importante: l'injustice sociale et les inégalités ne peuvent perdurer que jusqu'à ce que le désespoir de ceux qui sont au bas de la pyramide les pousse à réagir. (…)
Josh Rosenblatt est un écrivain qui vit à Austin.

NB: A la fin de l'article, Bowe (et l'auteur de l'article avec lui) semble estimer que laisser se développer de telles disparités entraînera forcément de la violence (voir la montée du fondamentalisme islamique ou la prolifération des gangs de détenus au Brésil ) et que, donc, le marché mondial doit les prendre en compte si nous ne voulons pas finir assassinés. Ou quelque chose d'approchant.
Une réflexion que je considère bien sommaire et simpliste sur un phénomène beaucoup plus complexe que cela (et qui ne touche pas seulement les esclaves modernes, essentiellement immigrés clandestins, mais également des couches de plus en plus importantes des populations même dans les pays occidentaux).
D'abord, l'auteur ne remet pas vraiment en cause la fameuse "main invisible" du marché mais demande une uniformisation des droits des travailleurs au niveau mondial. Ce qui est une aberration, évidemment, l'une étant incompatible avec l'autre.
D'autre part, dire: luttons contre l'esclavage moderne pour éviter qu'ils s'en prennent à nous, me semble relever de la naïveté – ou du cynisme occidental. Mais j'extrapole peut-être.

En revanche, le reste de l'article soulève différents thèmes de réflexion:

- L'esclavage à deux pas de chez nous;

Aux US, certes, comme ici et , mais aussi en Europe:

L’Union Européenne et l’immigration. Le GS.
Une sous-espèce à jeter après usage

Dans le sud de l'Italie, les travailleurs saisonniers sans papiers venus d'Afrique et de l'Europe de l'est endurent les pires souffrances.

- La mondialisation et la loi du marché des plus forts

Les grands groupes, aidés en cela par les gouvernements fantoches qu'ils ont mis en place partout dans le monde, s'abattent sur les matières premières et les terrains agricoles des pays pauvres, changent les donnes, affament les populations qui, aux abois, cherchent à émigrer dans les pays dits "riches" et … se retrouvent évidemment face à un … mur.
Les désespérés qui passent entre les mailles des filets sont exploités honteusement, voire réduits à l'esclavage. Ce ne sont plus que des êtres traqués de toutes parts.

L'Amérique du sud a longtemps été le terrain d'exploitation des Etats-Unis. Le Mexique en première ligne.
Voir comment cela se passe aujourd'hui:
Astres et désastre de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) Le jour où le Mexique fut privé de tortillas.
Monde diplo.

Et aussi: La famine mondiale
par Michel Chossudovsky
Mondialisation.ca, le 4 mai 2008
La famine est le résultat d'un processus de restructuration en « marché libre » de l'économie mondiale qui prend ses assises dans la crise de la dette du début des années 1980. Ce n'est pas un phénomène récent, tel qu'il a été suggéré par plusieurs reportages des médias occidentaux, en se concentrant strictement sur l'offre et la demande à court terme des produits agricoles de base.
La pauvreté et la sous-alimentation chronique sont des conditions qui préexistaient avant les récentes hausses des prix des produits alimentaires. Ces derniers frappent de plein fouet une population appauvrie, qui a à peine les moyens de survivre.
Des émeutes de la faim ont éclaté presque simultanément dans toutes les grandes régions du monde

Et chez nous, dans la Douce France?

Plus de 300000 personnes qui battent le pavé dans toute la France pour protester contre les suppressions de postes dans l'EN et le prez, qu'est-ce qu'il fait?
Il ignore la question et vient nous bassiner à la télé avec un problème marginal: la garderie pour enfants.
Il va faire une loi, là-dessus, évidemment. Qui partira comme les autres au cimetière des lois qu'il a pondues ou fait pondre depuis 2001.
Encore une mauvaise réponse. Son souci, ce n'est pas de faire instruire les enfants toute l'année par du personnel formé, mais de les faire garder à l'occasion par n'importe qui. C'est dire la haute considération qu'il porte à l'Education.
Pauvre débile.
Je rêve, ou c'est un cauchemar?

Pire encore: pour relancer le pouvoir des chats, une seule solution: multiplier les supermarchés.
Voilà encore une idée qu'elle est bonne. Même un gamin de quatre ans comprendrait tout de suite que ce n'est pas la solution au problème.
En effet, pour faire baisser les prix, il faut squeezer tous ceux qui font partie du maillon de la chaîne.
Et d'abord les producteurs. Ce qui veut dire que les petits producteurs, ne pouvant pas s'aligner, disparaîtront et que les agro-industriels tacleront côté main d'œuvre (voir plus haut) et qualité des produits s'ils veulent conserver leur marge.
Faire baisser les prix, c'est s'en prendre aux travailleurs de tous les secteurs, depuis les usines de production jusqu'aux employés de supermarchés.
Multiplier les grandes surfaces, c'est condamner le commerce de proximité, imposer encore et encore la voiture comme mode de transport, vider les centres-villes, abandonner les personnes âgées, les pauvres et les handicapés à leur triste sort. Mais au train où ça va, on est tranquilles: ils seront morts avant.
Alors? On parle du pouvoir d'achat de qui, grosse truffe? Du "petit peuple" ou des bouffis qui t'ont assis sur ton trône de merde?
Allez, ah! Tu me débectes. Et ta clique d'abrutis aussi.
Quand je pense qu'Attali s'est prêté à cette mascarade.
Enfin, "prêté", je veux dire "vendu".
Mais il n'est pas à ça près lui non plus.