"En finir avec l'esclavage en échange de quelques cents"

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"L'exploitation des ouvriers agricoles ne devrait pas être tolérée en Floride. Elle ne devrait être tolérée nulle part aux Etats-Unis. Il y a de nombreux problèmes de société qui sont extrêmement difficiles à résoudre. Pas celui-là."
Eric Schlosser , journaliste d'investigation et auteur de "Fast Food Nation"

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La vitrine
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Le 15 avril dernier, au cours d'une audience de la commission sénatoriale sur les conditions de travail des ramasseurs de tomates, le Sénateur Bernie Sanders demande au policier Charlie Frost, qui enquête dans le cadre des brigades régionales spécialisées dans les trafics d'êtres humains du comté de Collier: "Pensez-vous qu'au moment même où nous parlons il y a du trafic d'êtres humains dans le secteur agricole de Floride?".
"C'est fort probable. Au moment même où nous siégeons ici", répond Frost.
"Monsieur l'Inspecteur, diriez-vous que dans ces cas d'esclavage il y a des gens haut placés dans la chaîne de production qui sont complices et qui tirent profit de cette situation?", demande Sanders, "Et si c'est le cas, pensez vous qu'il nous faut modifier la loi pour empêcher les gros producteurs de se dégager de toute responsabilité?".
"Ils se dégagent de toute responsabilité et en tirent profit " acquiesce Frost. "Il faut agir. Il faut qu'ils répondent de leurs actes. Cela se passe chez eux, cela se passe dans nos campagnes, cela se passe dans notre pays".

Pas un seul membre du comité républicain n'est là pour entendre ces propos ou tout autre témoignage décrivant l'esclavage aux Etats-Unis en 2009 – à savoir, les conditions de travail qu'on aurait rencontrées, comme l'a dit Eric Schlosser, "en 1868, pas en 2008" et les failles dans le code du travail qui permettent la pérennisation de l'exploitation systémique.

Le "parti de Lincoln" (NDLT: le parti républicain) était tout simplement aux abonnés absents alors que le Sénateur Sanders était rejoint dans la salle par les sénateurs Edward Kennedy, Richard Durbin, et Sherrod Brown.

Mary Bauer, Directrice de "Immigrant Justice Project" au Southern Law Poverty Center (NDLT: un organisme juridique qui défend les droits du citoyen), déclare que "pour un cas d'esclavage dont nous entendons parler, il y a des centaines d'autres cas du même genre impliquant des rapports de force … des situations moins dramatiques mais quand même incroyablement dures qui sont en réalité des travaux forcés et qui sont des pratiques très courantes, et, en fait, proches de ce qui se passe ordinairement dans de nombreux secteurs. Je ne pense pas que les consommateurs américains seraient contents d'apprendre comment est produit ce qui arrive dans leur assiette. Ils ne voudraient pas consommer des denrées produites dans ces conditions. "

L'audience révèle que même quand des grands groupes multimilliardaires comme McDonald’s et Yum! Brands (dont les filiales sont, entre autres, Taco Bell, Pizza Hut, KFC, Long John Silver’s et A&W) sont prêts à prendre leurs responsabilités (et payer davantage la main d'oeuvre), ils se heurtent aux intérêts du puissant lobby agricole.
Ces chaînes de restauration rapide avaient accepté de payer les ouvriers agricoles un centime de plus par livre de tomates. Cela ne paraît pas beaucoup (et ça ne l'est pas pour les entreprises) mais cela aboutirait à une augmentation de salaire de 75% pour les saisonniers, décrits dans un rapport du ministère du travail établi en 2001 comme: "une main d'œuvre en détresse économique importante … avec des salaires bas, des revenus annuels en dessous du seuil de pauvreté, et soumis à des périodes importantes de chômage ou de sous-emploi."

Alors que certains producteurs commençaient à mettre en application l'accord Yum/McDonald’s (comprenons-nous bien, c'est un supplément de salaire donné directement aux ouvriers agricoles par les clients, PAS par les producteurs) le Florida Tomato Growers Exchange (FTGE), qui regroupe 90% des producteurs de l'état de Floride, a annoncé que les membres de l'association qui adopteraient cette politique s'exposaient à une amende de $100,000 pour chaque travailleur qui bénéficierait de cet accord.

Reginald Brown, PDG du FTGE est présent à l'audience, essayant désespérément de justifier cette opposition à l'accord en arguant que se pose la question de la légalité d'une telle démarche.
Le sénateur Sanders joint au dossier un courrier signé par 26 professeurs de droit spécialistes du droit du travail, et entre autres de la loi anti-trust sur le droit des travailleurs, qui précise que les inquiétudes du FTGE quant à la légalité de cette démarche n'ont aucun fondement. (En fait, d'après ces spécialistes, la seule question qui concernerait la loi anti-trust, ce serait si plusieurs producteurs s'entendaient entre eux pour rejeter cet accord).
Il ajoute que McDonald’s et Yum ont également versé au dossier un courrier dans lequel ils affirment qu'il n'y a pas d'obstacle légal à cet accord sur le centime supplémentaire par livre et qu'ils veulent que ce soit mis en application. "Si je comprends bien, McDonald’s et Yum ont de l'argent pour engager de très bons avocats", dit le sénateur à Brown. "Peut-être devriez-vous envisager de changer d'avocats et vous pencher à nouveau sur la question".

Puis Brown explique qu'il n'y a pas que la question de la légalité, que les clients vont se tourner vers le Mexique pour avoir des tomates à un meilleur prix (alors que ce sont les clients qui sont d'accord pour donner un centime de plus). Brown ajoute que "le secteur de la tomate va disparaître et c'est la Floride qui en pâtira".

On aurait dit que Brown jouait la scène même que Lucas Benitez - ancien ramasseur de tomates saisonnier, co-fondateur de la *Coalition of Immokalee Workers" (CIW), et qui a reçu en 2003 la RFK Human Rights Award (NDLT: récompense donnée à un individu qui lutte contre l'oppression à l'encontre des droits humains)] - avait décrite dans son témoignage entre l'opposition à laquelle se heurtent les défenseurs des droits des ouvriers agricoles aujourd'hui et celle qu'ont connue les abolitionnistes il y a 200 ans. (Ces abolitionnistes du début du XIX° siècle qui étaient les prédécesseurs de ceux qui avaient fondé plus tard "The Nation" en 1865).
"Il y a exactement 200 ans, près de cet endroit même, des hommes comme vous se sont prononcés pour l'interdiction d'importation d'esclaves aux Etats-Unis", déclarait Benitez par la voix de son interprète. "Cette décision peu connue n'a pas fait cesser l'esclavage, mais elle a constitué une étape importante vers l'abolition définitive d'une institution barbare".
A l'époque, voter cette loi était complexe, controversé, et courageux.
Ceux qui défendaient le statu quo disaient que la plupart des esclaves étaient contents de leur sort, qu'ils étaient certainement mieux lotis que dans leur pays d'origine et que cela entraînerait à coup sûr l'effondrement de l'agriculture en Amérique."

Et en effet, il n'y a pas beaucoup d'efforts d'imagination à faire pour voir en Brown et sa clique les George Wallace ou les Bull Connor du XXI° siècle, faire obstacle à la promotion des droits de l'homme dans notre pays.

Brown plastronne sur les travailleurs qui reviennent travailler dans les plantations; sur ce que représente le ramassage des tomates en matière de première expérience dans le monde du travail qui leur permettra d'accéder au rêve américain; sur le terrible "choc" qu'a subi le FTGE en apprenant ces cas d'esclavage dans la ville relativement petite d'Immokalee - des cas, souligne Schlosser, qui ont été signalés non pas par les producteurs qui travaillent avec les ouvriers agricoles eux-mêmes, mais par CIW; et Brown cite à maintes reprises l'organisation "Socially Accountable Farm Employers" (SAFE) , une "tierce partie indépendante" qui enquête sur les producteurs pour s'assurer que les saisonniers sont traités avec respect et qu'on leur verse un salaire équitable.
Mais Sanders fait remarquer que deux des cinq membres du conseil d'administration de SAFE sont Brown lui-même et Mike Stuart, PDG de la "Florida Fruit and Vegetable Association" (FFVA).
Et qu'une des priorités majeures de la FFVA s'avère être d'aider les producteurs à répondre à leurs besoins de main-d'œuvre tout en leur permettant de maintenir les coûts au plus bas.
En outre, ni Brown ni Stuart ne font mention sur le site Internet de SAFE des fonctions qu'ils occupent dans le secteur agricole.

C'est dans ce contexte qu'un saisonnier ramasse en moyenne deux tonnes de tomates par jour pour environ $50 par jour, ce qui revient à un salaire annuel entre $10.000 et $12.500 (chiffre gonflé du Département du Travail car il inclut les salaires du personnel d'encadrement);
Que la majeure partie de leurs salaires, si ce n'est la totalité, sert à payer le logement dans des caravanes où sont entassés entre huit et dix saisonniers;
Que si on se plaint, on s'expose à des menaces, des coups, voire pire.
Et quand ces saisonniers (qu'ils soient citoyens américains ou immigrés, et les témoignages montrent que cette situation concerne les deux catégories) sont réduits à la condition d'esclaves, ou forcés à la servitude pour dettes, ou battus, ou harcelés sexuellement, ou pas payés, ou que leur famille restée au pays est menacée, leurs possibilités de se faire aider sont bien plus limitées que pour les autres travailleurs.
Bauer explique qu'ils n'ont pas le droit de se syndiquer;
qu'ils n'ont pas de rémunération pour les heures supplémentaires;
qu'il n'y a pas de loi fédérale sur le salaire minimum pour les petites exploitations agricoles et pour les périodes de récoltes courtes; qu'il y a des exemptions à la législation sur le travail des enfants; et des lois sur la sécurité et sur la santé qui ne concernent pas les ouvriers agricoles.
Elle ajoute que ce n'est pas un problème spécifique à la Floride, c'est le résultat de la politique globale de "l'exception agricole".

Schlosser rappelle que pas plus tard que les années 1950 la police de Floride poursuivait les Noirs pour vagabondage et les envoyait travailler dans les plantations pour payer leurs amendes.
Les sénateurs Kennedy et Sanders précisent tous deux que l'enquête sur ces injustices est loin d'être terminée. A la fin de sa déposition, Sanders conclut en disant qu'un audit du GAO (Government Accountability Office, ~ qui aide le Congrès à contrôler les actions du gouvernement) sur les salaires et les horaires est indispensable;
- que les ouvriers agricoles ont besoin d'être couverts à la fois par la loi sur le travail équitable (Fair Labor Standards Act) et par la loi sur la protection des droits syndicaux, la "National Labor Relations Act;"
- qu'il faut absolument modifier les lois fédérales sur le trafic des êtres humains pour que les producteurs et autres ne puissent plus échapper aux poursuites en restant délibérément aveugle aux mauvais traitements qui se passent sous leurs yeux;
- qu'il faut étudier si les activités de la FTGE ne tombent pas sous le coup de la loi anti-trust;
Et il faut que nous nous assurions que l'esclavage, la servitude et les autres violations dans la production de tomates en Floride continuent de recevoir toute l'attention nécessaire à la fois au Congrès américain et à l'extérieur afin que ces pratiques cessent définitivement".
Quant à Benitez, il est engagé dans cette lutte depuis des dizaines d'années. Il se rappelle qu'au cours d'une grève de la faim de travailleurs en 1997, un planteur avait déclaré qu'ils ne céderaient jamais à l'unique revendication des ouvriers agricoles, à savoir d'entamer un dialogue avec leurs employeurs.
"Disons-le clair et net", avait déclaré le planteur, "le tracteur ne dit pas à l'agriculteur comment diriger son exploitation".
Benitez poursuit: "c'est ainsi qu'ils nous ont toujours considérés, un engin agricole et rien d'autre."

"Mais nous ne sommes plus seuls. Il y a aujourd'hui des millions de consommateurs qui nous soutiennent, prêts à utiliser leur pouvoir d'achat pour faire cesser les abus qui se cachent derrière les produits alimentaires qu'ils achètent. Et une nouvelle ère de responsabilité sociale dans le secteur agricole va commencer. Avec l'aide du Congrès et avec la foi que les droits de l'homme triompheront aujourd'hui, comme cela a été le cas il y a 200 ans, nous verrons poindre ce jour nouveau."

Katrina van den Heuvel, rédactrice en chef de The Nation depuis 1995 and éditrice depuis 2005. Greg Kaufmann auteur indépendant réside dans sa ville natale, Washington.

Note annexe:
Le CIW est un organisme qui s'adresse aux communautés ethniques, dont les adhérents sont des immigrés latinos, haïtiens et indiens mayas qui occupent des emplois à bas salaires dans tout l'état de Floride. La suite (en anglais) là-dedans.

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Note perso:
La commission du sénat sur l'esclavage dans les plantations de tomates? Un petit pas pour les droits de l'homme. Un grand pas pour l'humanité? A voir.
Pourvu que cela ne soit pas que palabres et voeux pieux.

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Infos supplémentaires

Histoire: Esclavage, servitude

L’ESCLAVAGE EXISTE TOUJOURS EN FLORIDE”

La philosophie du FTGE
Ils refusent que leurs adhérents perçoivent des sommes d'argent supplémentaires qui seront intégralement reversées aux saisonniers. C'est d'autant plus scandaleux qu'ils ne se privent pas de reporter sur leurs clients les hausses des prix du carburant, des engrais ou autres.
Pour FTGE, c'est "anti-américain" d'accepter un centime de plus par livre de tomates pour ensuite la reverser aux ouvriers, mais ça ne l'est pas quand il s'agit de réclamer ce centime à leurs clients afin d'en faire profiter Monsanto ou Exxon.

Comment survivent les grands groupes financiers et leurs PDG.

Exemple: Burger King

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Voir ici (en anglais): Penny foolish par Eric Schlosser

Extraits:
En 2005, les ramasseurs de tomates de Floride ont obtenu la hausse de salaire la plus importante depuis la fin ses années 70 quand Taco Bell a mis fin à un boycott des consommateurs en acceptant de payer un centime de plus par livre de tomates, ce centimes allant directement dans la poche des ramasseurs. En avril de l'année dernière, Mc Donald's en a fait de même, ce qui a entraîné une augmentation de 77 cents par seau.
Mais Burger King, dont le siège est en Floride, a refusé catégoriquement de donner ce centime supplémentaire. Et c'est son refus qui a incité les producteurs de tomates à dénoncer l'accord qui avait déjà été passé avec TB et McDo (...).
Le rôle primordial que BK a joué en annulant le contrat sur cette augmentation de salaire offre le spectacle lamentable de l'avidité sans fin des corporations. BK justifie son attitude en prétendant qu'il n'a aucune influence sur les pratiques de ses fournisseurs. "Les producteurs de Floride ont le droit de gérer leurs exploitations comme bon leur semble", a déclaré un porte-parole de BK au St. Petersburg Times.
Pourtant la compagnie adopte des méthodes beaucoup plus radicales quand il s'agit des animaux.
En mars 2007, BK annonçait un durcissement des règles sur la façon dont les ouvriers dans les usines de production de viande doivent traiter les poulets et les porcs.
Quant aux violations de droits de l'homme, BK suggère que, si les ouvriers agricoles démunis du sud de la Floride ont besoin de davantage d'argent, qu'ils aillent postuler pour un emploi dans un de leurs restaurants.
Trois sociétés de fonds d'investissement (Bain Capital, the Texas Pacific Group et Goldman Sachs Capital Partners) détiennent la majorité des actions de BK. L'an dernier, le PDG de Goldman Sachs, Lloyd C. Blankfein, a encaissé la prime la plus élevée de l'histoire de Wall Street et cette année, il est bien parti pour en percevoir une plus importante encore.
Que BK donne un centime de plus pour les tomates pour que les saisonniers perçoivent une paie décente ne mettrait pas la compagnie sur la paille. En effet, cela ne coûterait à BK que $250.000 par an.
Chez Goldman Sachs, cette somme ne serait pas bien difficile à trouver. En 2006, les primes des 12 premiers cadres chez GS dépassaient les $200 millions (plus du double de ce que qu'ont gagné la même année les 10 000 environ ramasseurs de tomates du sud de la Floride).
(…).

Plus d'infos sur BK (en anglais):
Voir ici et ici .

Monsanto, qui? Les multinationales, comment ça marche?
Fort bien expliqué et documenté par le Monolecte:
"De quoi Monsanto est-il le nom?"
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Le riz et les produits alimentaires de base: la crise mondiale

Rationnement sur le riz et la farine aux US, où les grandes surfaces ont constaté que les consommateurs faisaient des stocks, en particulier les restaurants et les petits commerçants qui craignent une prochaine pénurie et une nouvelle flambée des prix.
Shops ration sales of rice as US buyers panic http://www.guardian.co.uk/environme...

Appel à l’abondance et à l’entraide... Le GS.

Le prix du riz flambe

Food Riots Erupt Worldwide By Anuradha Mittal, AlterNet. Posted April 25, 2008.
(les émeutes de la faim se multiplient dans le monde).

Crise alimentaire : l’ONU avait sonné l’alarme

On ne peut pas dire qu'on ne sait pas.